un hémisphère dans une chevelure commentaireVoici une lecture analytique du poème en prose « Un hémisphère dans une chevelure » de Baudelaire.

 Un hémisphère dans une chevelure, introduction :

« Un hémisphère dans une chevelure » est un poème en prose appartenant au recueil Le Spleen de Paris, sous-titré Petits poèmes en prose et publié en 1869.

Baudelaire reprend ici sous une autre forme un poème versifié des Fleurs du Mal : « La Chevelure ».

Nous verrons dans ce commentaire que ce poème d’amour (I), où la chevelure de la femme est la vectrice d’un voyage (II) à la fois réel et imaginaire, offre toutes les caractéristique du poème en prose (III).

Questions  possibles à l’oral sur « Un hémisphère dans une chevelure » :

♦ Que peut-on dire de la forme et de la structure de ce poème ?
♦ Que représente la chevelure pour le poète ?
♦  Quelles caractéristiques de l’univers baudelairien retrouve-t-on dans ce poème ?
♦ En quoi peut-on dire que ce texte en prose est un poème ?
♦ Montrez en quoi ce poème est original.

I – Un poème d’amour

A – Une adresse à la femme aimée

Baudelaire destine ce poème à la femme aimée.

La présence d’un locuteur est ainsi marquée par la 2ème personne du singulier : « Laisse-moi » (v. 1 et 19), « tes cheveux » (v. 1, 5, 6, 19), « Si tu pouvais savoir » (v. 4), « ta chevelure » (v. 10, 13, 16, 17, 18), « tes tresses lourdes et noires » (v. 19).

Il s’agit d’une adresse directe, renforcée par l’emploi de l’impératif (« Laisse-moi », v. 1 et 19).

Par ailleurs, le tutoiement traduit le caractère intime de la relation du poète avec le destinataire.

Enfin, les « tresses lourdes et noires » (v. 19) indiquent que ce destinataire est une femme, et plus particulièrement Jeanne Duval, une des maîtresses du poète associée à l’exotisme.

B – Une atmosphère intime et sensuelle

Le caractère amoureux de la relation se manifeste à travers une atmosphère intime et sensuelle.

En effet, un cadre intime se dessine au 5ème paragraphe à travers un court champ lexical de l’intimité : « divan », « chambre », « pots de fleurs » (v. 14-15).

Par ailleurs, tous les sens du poète sont mis en éveil : « Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout ce que je sens! tout ce que j’entends dans tes cheveux ! » (v. 4).

Le poète est transporté par la chevelure de la femme et plus particulièrement son parfum.

Ainsi un vaste champ lexical de l’odorat et du parfum se déploie tout au long du poème: « l’odeur de tes cheveux » (v. 1), « comme un mouchoir odorant » (v. 3), « le parfum » (v. 5), « parfumée » (v. 8), « je respire l’odeur » (v. 16), « je m’enivre des odeurs » (v. 18).

Mais les autres sens sont également sollicités :

 ♦ La vue : « tout ce que je vois » (v. 4), « j’entrevois » (v. 10), « je vois resplendir » (v. 17).
Le toucher : « les caresses de ta chevelure » (v. 13), « tes tresses lourdes et noires » (toucher+vue, v. 19), « rivages duvetés » (v. 17).
L’ouïe : « tout ce que j’entends » (v. 4), « la musique » (v. 4-5), « chants mélancoliques » (v. 10).
Le goût : « les fruits » (v. 8), « sucre » (v. 16), « mordre », « mordille », « mange » (v. 19-20).

 Les verbes « mordre » et « mordille » soulignent aussi le caractère érotique de ce poème d’amour.

C – Un blason

En poésie, un blason est un poème qui célèbre une partie du corps de la femme aimée.

Dans « un hémisphère dans une chevelure », la femme aimée n’est évoquée qu’à travers une seule partie de son corps : ses cheveux.

Ces cheveux désignent par métonymie la femme et sont presque personnifiés : « tes cheveux élastiques et rebelles » (v. 20).

Il s’agit donc d’un portrait partiel, voire d’un blason.

Le poète fait ici l’éloge de la femme à travers sa chevelure, qui lui donne accès à un monde idéal.

Cette idéalisation est marquée par la plénitude qu’on retrouve dans la répétition de « tout » et « toutes » (v. 1, 4, 6, 11) et l’adjectif « plein » (v. 6), mais aussi à travers le superlatif (« plus bleu et plus profond », v. 8), les hyperboles (« grandes », v. 7 ; « fourmillant », « immense », « l’éternelle chaleur »,v. 10-12 ; « l’infini de l’azur », v. 17) et le lexique mélioratif (« charmants climats », v. 7 ; « beau navire », v. 14 ; « resplendir », v. 17).

Transition : La chevelure, au centre du poème, permet au poète d’accéder à l’Idéal, à l’ailleurs.

II – La chevelure, vectrice du voyage

A – La chevelure : point de départ du voyage

Le thème du voyage est très présent dans le poème. C’est la chevelure qui, dès le 1er paragraphe, fait débuter le voyage et siffle le départ.

En effet, la métaphore du mouchoir qu’on agite pour représenter la chevelure renvoie symboliquement au départ : « les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l’air » (v. 2-3).

La chevelure déclenche ainsi un double voyage, à la fois réel et imaginaire.

Cette double caractéristique apparaît d’abord dans la distinction entre le terme « cheveux » renvoyant au réel et celui de « chevelure » du côté de l’imaginaire.

Dans ce voyage, on passe ainsi progressivement du concret à l’abstrait, des souvenirs et des réminiscences à la rêverie.

B – Souvenirs aux réminiscences d’un voyage maritime

La référence aux souvenirs apparaît dès le premier paragraphe : « pour secouer des souvenirs dans l’air » (v. 3). On peut alors penser que le poète développe ses propres souvenirs dans les paragraphes suivants.

L’emploi du présent tout au long du texte indique que les souvenirs passés sont revécus dans le présent : « Mon âme voyage », « Tes cheveux contiennent » (v. 5-6), « j’entrevois » (v. 10), « je retrouve » (v. 13), « je respire », « je vois resplendir » (v. 16-17), « je m’enivre » (v. 18), « il me semble » (v. 20). Il s’agit de réminiscences.

D’ailleurs, le verbe « retrouve » (v. 13) renforce cette idée.

De plus, la paronomase (figure de style qui rapproche deux mots de sens différents mais de sonorités voisines): « langueur des longues heures » (v. 13) reproduit de façon sonore la sensation d’étirement du temps. Le poète peut retrouver à partir du souvenir et de la poésie des sensations passées.

Le terme « souvenirs » réapparaît au dernier paragraphe et clôt le texte, lui conférant alors une structure circulaire, comme si Baudelaire revivait ces souvenirs à l’infini.

On trouve en effet dans le texte un bref champ lexical de la durée et de l’infini : « longtemps, longtemps » (v. 1), « l’éternelle chaleur » (v. 12), « longues heures » (v. 13), « l’infini » (v. 17), « longtemps » (v. 20). La répétition de « longtemps » marque bien l’insistance du poète.

Il s’agit enfin d’un voyage maritime, comme le soulève le riche champ lexical de la mer et de l’eau : « plonger », « l’eau d’une source » (v. 1-2), « de voilures et de mâtures », « de grandes mers » (v. 6-7), « l’océan », « un port », « navires » (v. 10-11), « navire », « le roulis imperceptible du port », « gargoulettes » (v. 14-15).

L’allitération en « l », consonne liquide, souligne l’omniprésence de la mer : « laisse », « longtemps, longtemps », « l’odeur », « plonger », « altéré dans l’eau », « dans l’air » (v. 1 à 3), « plein de voilures », « climats », « l’espace est plus bleu et plus » (v. 6 à 8), « l’océan de ta chevelure », « mélancoliques », « compliquées », « ciel », « se prélasse l’éternelle chaleur » (v. 10 à 12), « les langueurs des longues heures », « le roulis imperceptible », « les pots de fleurs et les gargoulettes » (v. 13 à 15), « mêlé à l‘opium », « resplendir l’infini de l’azur tropica» (v. 16-17), « lourdes », « élastiques et rebelles », « il me semble » (v. 19-20).

C – Rêverie d’un monde exotique

Le rêve est mentionné au vers 6 : « tes cheveux contiennent tout un rêve ».

A partir de là, les « cheveux » deviennent « chevelure ». On bascule progressivement du côté de l’imaginaire.

La rêverie, par définition, unit réel et irréel. De même, l’oxymore : « dans la nuit de ta chevelure, je vois », qui réunit lumière et obscurité, renforce cette idée.

Cette rêverie conduit le poète vers un monde idéal et exotique, qui se traduit par un champ lexical de l’exotisme : « atmosphère parfumée par les fruits » (v. 8), « l’odeur du tabac mêlé à l’opium et au sucre », « l’azur tropical », « odeurs combinées du goudron, du musc et de l’huile de coco » (v. 16-18).

La chevelure est représentée métaphoriquement comme un lieu, ce qui est souligné par l’abondance de compléments circonstanciels de lieux associés aux cheveux : « Dans l’océan de ta chevelure » (v. 10), « Dans les caresses de ta chevelure » (v. 13), « Dans l’ardent foyer de ta chevelure » (v. 16), « dans la nuit de ta chevelure », « sur les rivages duvetés de ta chevelure » (v. 17-18).

Cette succession de lieux marque par ailleurs la progression du voyage.

Tout un monde, « un hémisphère » comme le mentionne le titre, est contenu dans cette chevelure.

Transition : Le motif de la chevelure, de comparaisons en métaphores, contribue à créer dans le texte l’harmonie entre prose et poésie.

III – Un poème en prose

« Un hémisphère dans une chevelure » est un court texte écrit en prose. Néanmoins, sa structure et sa forte musicalité en font bien un poème.

A – Une structure rigoureuse et circulaire

Le poème « Un hémisphère dans une chevelure » est construit de façon rigoureuse et symétrique.

Il se compose de sept paragraphes de même longueur et marqués par une même structure syntaxique.

En effet, chaque paragraphe débute par une adresse à la femme suivie par un verbe renvoyant à un sens et une suite de compléments liés à la chevelure.

Ainsi, la chevelure constitue le fil directeur du voyage mais aussi du texte.

D’autre part, on remarque que le premier et le dernier paragraphe se font écho. Tous deux commencent en effet par l‘impératif « Laisse-moi », suivi de l’adverbe « longtemps » et sont associés au même thème, le souvenir : « pour secouer des souvenirs dans l’air » (v. 3) // « il me semble que je mange des souvenirs » (v. 20).

C’est comme si le voyage recommençait à l’infini, grâce à la poésie.

« Un hémisphère dans une chevelure » est donc un texte clos, circulaire, à la structure très travaillée. En cela, il s’apparente bien à un poème.

B – Une forte musicalité

La présence de la poésie se fait également sentir tout au long du texte, à travers les répétitions, le rythme et les sonorités.

Tout d’abord, de nombreuses répétitions et anaphores rythment le texte : « Laisse-moi », « longtemps, longtemps » (v. 1, 19), « tes cheveux » (v. 1, 5, 6, 19), « comme » (v. 2, 5), « tout » (v. 4, 6), « Tes cheveux contiennent […] ils contiennent » (v. 6), « par » (v. 8-9), « de toutes nations », « de toutes formes » (v. 11), « Dans […] de ta chevelure » (v. 10, 13, 16, 17).

De plus, le rythme ternaire appuie la musicalité du poème en prose : « tout ce que je vois! tout ce que je sens! tout ce que j’entends » (v. 4), « par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine » (v. 8-9).

Enfin, la poésie se manifeste à travers des échos sonores.

En effet, les sonorités renvoient à l’atmosphère et aux sensations évoquées. Par exemple, les allitérations en « m », en « r » et en « p » rappellent « la musique » (v. 5), « les chants mélancoliques » (v. 10) et le bercement du roulis (v. 14) ; les allitérations en « s » et en « f » ainsi que la consonance en « ch » évoquent l’atmosphère douce et feutrée :

« Laisse-moi respirer », « l’odeur », « y plonger tout mon visage », « comme un homme altéré », « ma main comme un mouchoir odorant pour secouer des souvenirs dans l’air » (v. 1 à 3), « comme l’âme des autres hommes sur la musique », « de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats », « où l’atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine» (v. 7-9), « j’entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d’hommes vigoureux », « sur un ciel immense où se prélasse l’éternelle chaleur » (v. 10-12), « caresses », « bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafrchissantes », « mêlé à l’opium et au sucre » (v. 14-16), etc.

Ces éléments sont caractéristiques du poème en prose. Prose et poésie se mêlent et forment une harmonieuse union des contraires.

 Un hémisphère dans une chevelure, conclusion :

« Un hémisphère dans une chevelure » est un poème d’amour en prose qu’on peut rapprocher de deux poèmes des Fleurs du mal : « Parfum exotique » et « La Chevelure ».

On y retrouve les mêmes thèmes et motifs : l’exotisme et l’évasion, à partir de la chevelure et du parfum de la femme aimée.

La modernité baudelairienne se situe principalement ici dans l‘union entre prose et poésie, à travers la reprise de figures traditionnelles de la poésie (métaphores, comparaisons, anaphores) et de la poésie traditionnelle (blason), mais aussi le lyrisme et la musicalité dissimulés derrière la forme prosaïque.

Tu étudies « Un hémisphère dans une chevelure » ? Regarde aussi :

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Le joujou du pauvre : commentaire
Les fleurs du mal : analyse en vidéo
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Enivrez-vous : commentaire (poème en prose)
Le chat : analyse
Le serpent qui danse : lecture analytique
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  10 commentaires à “Un hémisphère dans une chevelure : commentaire”

  1.  

    Votre blog est magique amélie, merci beaucoup et continuez ainsi vous aidez beaucoup de monde !

  2.  

    N’est il pas plus pertinent d’inverser la partie I et la partie II ?

  3.  

    Pensez-vous que c’est une poésie pour les élèves en 5eme ?

    •  

      Bien sûr : les poèmes de nos auteurs peuvent s’étudier à tous les âges, les professeurs mettent simplement l’accent sur des aspects différents selon l’âge des élèves (primaire, collège, lycée).

  4.  

    De qui est votre illustration? Merci

  5.  

    Merci beaucoup pour toutes ces analyses mais est ce qu’il serait possible d’avoir des commentaires sur marivaux?

  6.  

    Bonjour Amélie,
    est-il possible d’avoir une explication sur le poème en prose pour l’entretien de l’oral?
    Le blog est très bien, merci beaucoup!!!!

  7.  

    Bonjour, j’ai une question si la problématique donnée est en quoi ce poème est t-il original, nous pouvons tout de même garder ses axes ? Merci

  8.  

    Bonjour Amélie

    Tu parles de forme circulaire du poème et de recommencement de ce voyage, mais je trouve que l’on peut également interpréter la dernière strophe comme celle d’un amour qui lui résiste et peut même lui échapper. En effet, la chevelure que l’on imagine détachée et très évanescente tout au long du poème, se retrouve tressée, ce qui pour moi montre une sorte d’enfermement de ce monde auquel il souhaite accéder. De plus, l’emploi des mots « rebelles » et « souvenirs » à la fin m’incitent à penser que peut-être, cet amour, déjà, va lui échapper ou encore qu’il redoute qu’il ne lui échappe. Ainsi il souhaiterait que ce voyage continue à l’infini mais redoute qu’il ne s’arrête. Ceci rejoindrait les thèmes baudelairiens habituels : idéal qui s’échappe et spleen qui pointe. Qu’en penses-tu ?

  9.  

    Pour (un glandeur comme) moi et pas très fin analyste avec un prof de français non seulement prof principal de ma 1ere S mais surtout très amateur de littérature et attaché à sa matière ce site me sauve la vie merci mille fois madame Amélie ^^

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