elle avait pris ce pli victor hugo commentaireVoici un commentaire littéraire du poème « Elle avait pris ce pli » issu du recueil Les Contemplations (1856) de Victor Hugo.

Elle avait pris ce pli, introduction de commentaire

Victor Hugo publie Les Contemplations en 1855 mais l’écriture des poèmes s’étend de 1830 à 1854.

Le recueil Les Contemplations est divisé en deux parties : « Autrefois » et « Aujourd’hui ». La transition se situe en 1843, date de la mort accidentelle par noyade de sa fille Léopoldine.

Ce deuil marque durablement l’œuvre poétique de Victor Hugo et ce poème en particulier qui est une scène intimiste liée au souvenir de sa fille écrit en 1846, le cinquième poème du livre IV (« Pauca meae »).

Dans ce commentaire littéraire, nous verrons que le souvenir de Léopoldine (I) laisse place à un poème du deuil (II) où Léopoldine devient la muse d’une poésie nouvelle dont Hugo nous présente les principes (III)

Questions possibles sur « Elle avait pris ce pli » de Victor Hugo à l’oral de français

♦ Quelle est l’image de Léopoldine dans ce poème ?
♦ En quoi ce poème appartient-il au courant romantique ?
♦ Quelle définition Hugo donne-t-il de la poésie à travers ce poème ?
♦ En quoi le poème « Elle avait pris ce pli » est-il une contemplation ?
♦ Analysez le lyrisme de ce poème.

I – Le souvenir de Léopoldine

A – Un tableau familial intimiste

Dans « Elle avait pris ce pli », Victor Hugo dresse un tableau familial et intimiste comme le montre tout d’abord le champ lexical de la famille : « enfantin », « père », « Mes quatre enfants », « leur mère », « quelques amis ».

Ce champ lexical crée un cadre familial qui fait songer aux tableaux intimistes des familles bourgeoises au XIXème siècle.

Le champ lexical du livre (« plume », « livres », « papiers », « manuscrits ») inscrit le poème dans l’espace d’une bibliothèque, un espace intime renforcé par la mention « du coin du feu » qui suggère l’amitié, la confiance chaleureuse et la confidence.

Cette dimension intimiste est accentuée par les pronoms possessifs de la première personne  : « ma plume », « mes livres », « mon lit », « mes papiers », « Mon œuvre », « mes manuscrits », « Mes quatre enfants ».

Victor Hugo apparaît comme la figure du père de famille traditionnel, protecteur et rassurant.

Les compléments circonstanciels de lieu « sur mes genoux », « Tout près » en position de rejet au vers 21 et « au coin du feu » font voir un espace pictural structuré autour du père comme un tableau familial.

L’absence de verbe aux vers 20 et 21 (« Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère / Tout près, quelques amis au coin du feu ! ») rend la description encore plus vivante et frappante, ce qui renforce l’aspect pictural.

L’intimité de cette scène familiale est renforcée par le discours direct « Bonjour mon petit père » et les termes affectifs comme « mon petit père » qui mettent en scène l’amour filial.

Les verbes à l’imparfait et le terme « pli » qui signifie habitude plonge le lecteur dans le quotidien de ce bonheur familial qui se répète, ce qui le rend encore plus précieux et attachant.

B – Le portrait en action de Léopoldine

Dans « Elle avait pris ce pli », Victor Hugo réalise un portrait en action de sa fille Léopoldine.

On remarque que Victor Hugo mentionne sa fille à travers des verbes d’action : « Elle entrait, et disait », « Prenait », « ouvrait », « s’asseyait », « dérangeait », « riait ». L’abondance de ces verbes fait de Léopoldine le symbole du mouvement et de la vie.

L’enjambement au vers 10 (« […] je rencontrais souvent / Quelque arabesque folle […] ») fait ressentir dans le rythme même du poème cette vivacité et cette énergie de la jeunesse dégagée par Léopoldine.

Le rythme du vers 6 (« Sur mon lit / dérangeait mes papiers,/ et riait ») en 3/6/3 suggère aussi la spontanéité et l’imprévisibilité de Léopoldine.

Victor Hugo évoque les passions de sa fille dans une énumération qui alterne terme spirituel et terrestre : « Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts ». Ce parallélisme suggère l’équilibre de Léopoldine entre le spirituel et le temporel.

Le champ lexical de la lumière (« matin », « rayon », « astres », « clarté », « radieux » ) rapproche aussi Léopoldine d’une créature angélique comme en témoignent les deux comparaisons : « ainsi qu’un rayon qu’on espère » et « comme un oiseau qui passe ».

Transition : Ce portrait intimiste de Léopoldine met en valeur la douleur de la séparation.

II – Un poème de deuil

A – La nostalgie de Victor Hugo

Ce poème est avant tout une élégie, c’est à dire un poème lyrique qui exprime la tristesse du deuil.

On retrouve ainsi les interjections typiquement élégiaques « Oh ! » ou « Hélas ! » et la modalité exclamative des vers 21, 22 et 23.

Le vers 23, composé de trois phrases exclamatives, est le point culminant de cette souffrance : « Et dire qu’elle est morte ! Hélas ! Que Dieu m’assiste !».

Le plus que parfait « Elle avait pris ce pli » et la succession de verbes à l’imparfait relègue Léopoldine dans un passé lointain, passé qui est idéalisé à travers l’épicurisme nostalgique du vers 22 : « J’appelais cette vie être content de peu ».

Léopoldine est sublimée par Victor Hugo : « Et c’était un esprit avant d’être une femme / Son regard reflétait la clarté de son âme ». Les termes spirituels montrent l’idéalisation de Léopoldine (« esprit », « clarté », « âme ») et rappelle l’idéalisation de la femme aimée chez les poètes de la Pléiade.

L’amour fusionnel entre le père et la fille transparait aussi dans le chiasme des vers 25 et 26 :

« J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux »

Ce chiasme donne l’impression que le père et la fille étaient le miroir l’un de l’autre. Cette complicité est renforcée par l’hyperbole « Elle me consultait sur tout à tous moments », le polyptote du terme « tout/tous » reprenant cet effet de miroir qui exprime la fusion des deux personnes.

B – Une oraison funèbre

Cette élégie romantique se transforme en oraison funèbre (L’oraison funèbre est le discours prononcé lors d’un enterrement)

Le temps de l’écriture du poème est le jour des morts, à savoir le 2 novembre au lendemain de la Toussaint. Ce temps de l’écriture place le poème sous le signe de la méditation et de la mort.

Le poème mentionne en un raccourci saisissant les étapes de la vie de Léopoldine : « son âge enfantin », « une femme », « elle est morte ».

Si l’ensemble du poème est au passé (plus-que-parfait ou imparfait), le présent au v.24 « elle est morte » laisse subitement place à la violence de la mort.

Même les images heureuses sont teintées d’une coloration inquiétante comme la comparaison « comme un oiseau qui passe » au v.7 : la proposition « qui passe » suggère la brièveté de la vie de Léopoldine.

Le « que Dieu m’assiste ! » au v.23 a des accents de prière et relève du genre de l’oraison funèbre. Le champ lexical de la religion (« Dieu », « les astres », « esprit », « Dieu ») renforce la proximité de ce poème avec une prière.

Transition : Mais Victor Hugo dépasse cette lamentation pour faire de sa fille la véritable inspiratrice de sa poésie.

III – Léopoldine, une muse

A – Léopoldine, une inspiratrice

Léopoldine est une muse pour Victor Hugo.

Elle est même son double puisque le champ lexical de l’écriture se rapporte à elle et non uniquement au poète : « prenait ma plume » (v.5), « arabesque folle » (v.11), « qu’elle avait tracée » (v.11), « page blanche » (v.12).

L’incise « je ne sais comment » au vers 13 (« Où, je ne sais comment, venaient mes plus beaux vers« ) suggère que Léopoldine souffle les vers à son père. Elle devient l’auteur symbolique des Contemplations comme si son esprit passait dans les vers d’Hugo.

Victor Hugo rapporte les mots de sa fille (« Bonjour mon petit père ») pour retrouver un langage naïf qui fasse revivre Léopoldine.

Les exclamations en fin de poème font aussi entendre la spontanéité de Léopoldine.

Cette présence de Léopoldine est une manière poétique de perpétuer sa mémoire, de la rendre immortelle et de conjurer la brutalité de sa mort.

B – La vision de la poésie de Victor Hugo

A travers ce poème, Victor Hugo nous donne sa vision de la poésie. On peut ainsi lire « Elle avait pris ce pli » comme une mise en abyme de sa poésie.

Tout d’abord, le champ lexical de la littérature est omniprésent : « ma plume », « mes livres », « mes papiers », « Mon œuvre », « mes manuscrits », « page blanche », « mes plus doux vers », « langue, histoire et grammaire ». Les déterminants possessifs (mon, ma, mes) montrent l’identité entre le poète et son œuvre.

A travers ce champ lexical, Victor Hugo invite le lecteur dans le quotidien de l’écrivain pour lui faire partager ses angoisses (« la page blanche […] froissée »).

Il fait même une allusion discrète aux Orientales, un texte publié en 1829 où son style d’écriture est exotique (« arabesque ») et flamboyant (« folle »). Associé à Léopoldine, cet écrit reste un écrit de jeunesse avec lequel il prend une distance tendre et légèrement ironique.

Car Victor Hugo en filigrane définit ce que doit être selon lui la poésie :

L’inspiration poétique doit être maîtrisée par la rigueur de la langue et de la syntaxe comme le souligne l’énumération « langue, histoire et grammaire » au v. 19.

♦ La poésie doit aussi être imprégnée de connaissance historique : « Passés à raisonner langue, histoire et grammaire ». Pour Victor Hugo, la poésie est un art total : langage de l’intime, elle est aussi le langage d’une civilisation. Elle est à la fois individuelle et collective.

♦ La poésie ne doit pas perdre de vue les exigences de la raison comme le montre l’utilisation du verbe « raisonner » surprenant dans un texte poétique.

♦ La poésie repose sur un sens de l’harmonie entre le matériel et le spirituel qui transparaît dans l’énumération « Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts ».

A la fois éloge de la nature et contemplation mystique, la poésie est donc pour Victor Hugo un art subtil qui est l’association de la foi et de la raison.

Elle avait pris ce pli, Victor Hugo, conclusion

A travers un poème intimiste, Victor Hugo fait le deuil de sa fille Léopoldine qui symbolise la poésie de la jeunesse, de la spontanéité et de l’intimité.

Proposition d’ouverture 1 : On retrouve la même pudeur et la même tonalité intimiste dans le poème « Demain dès l’aube » écrit un an plus tard, en 1847.

Proposition d’ouverture 2 : Avec Léopoldine, meurt une forme d’innocence poétique. Victor Hugo affirme alors une nouvelle poésie qui est intime et collective, rationnelle et mystique – autant de contraires représentatifs du mouvement romantique. Il prépare des œuvres totales et puissantes comme Légende des Siècles.

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  Une commentaire à “Elle avait pris ce pli, Victor Hugo : commentaire littéraire”

  1.  

    Ce est commenté avec un professionnalisme exceptionnel.Merci beaucoup ma professeure.

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