l'entretien de l'aumônier et d'orouVoici l’analyse de l’entretien de l’aumônier et d’Orou issu de la section III de Supplément au voyage de Bougainville de Diderot (1772).L’extrait étudié va de « Ici le véridique aumônier convient que » jusqu’à « et faisaient des vœux sur elle. » (Section III de Supplément au voyage de Bougainville)

Dialogue entre Orou et l’aumônier, introduction:

Dans Supplément au voyage de Bougainville écrit en 1772, Diderot met en scène deux personnages A et B qui rapportent leur jugement sur le livre Voyage autour du Monde du navigateur Bougainville.

Diderot utilise volontiers les récits de voyage pour comparer les mœurs des indigènes et des Européens.

Dans les chapitres 1 et 2, il critique l’attitude colonisatrice des Européens et fait l’éloge de la sagesse des indigènes.

S’ensuit un dialogue entre Orou qui, par hospitalité, donne à un jeune aumônier une de ses filles pour agrémenter sa nuit. L’aumônier refuse au nom de « sa religion, son état, les bonnes mœurs et l’honnêteté ».

Questions possibles à l’oral de français sur le dialogue entre Orou et l’aumônier :

♦ En quoi ce texte s’inscrit-il dans le mouvement des Lumières ?
♦ Evoquez la théâtralité de cet extrait.
Comment Diderot s’y prend-il pour critiquer la morale chrétienne dans ce texte?
♦ Diderot ne fait-il qu’un éloge de la nature dans ce texte ?
♦ Etudiez le comique de cette scène. Qu’apporte-t-il à l’extrait ?

Annonce de plan :

Diderot décentre son lecteur pour lui faire prendre des distances avec les mœurs européennes (I). Par son aspect théâtral, cet extrait s’apparente à un drame bourgeois où l’aumônier est aux prises avec la tentation (II). Cette saynète permet à Diderot d’interroger la morale chrétienne et de faire émerger une morale naturelle conforme à l’esprit des Lumières (III).

I – Un récit de voyage

A – L’exotisme géographique

Diderot plonge son lecteur dans un univers exotique très en vogue auprès des lecteurs du 18ème siècle.

Le cadredans  Tahiti ») et l’onomastique des personnages (« Thia », « Palli » et « Asto ») entraînent le lecteur dans un univers lointain et exotique.

L’évocation de l’ « aumônier » scelle la rencontre des deux univers : le monde européen et le monde tahitien.

Cet exotisme géographique et onomastique est doublé d’un exotisme moral.

En effet, le lecteur est conduit dans un univers dont les mœurs sont dissemblables aux mœurs des lecteurs européens de l’époque.

Ce n’est plus la morale chrétienne qui domine mais une morale différente, en accord avec la nature, comme le souligne le champ lexical du plaisir : « tentation », « embrassait », « Honore-moi », « faveur », « caresses ».

Ce décentrement est destiné à désamarrer le lecteur du 18ème siècle des principes moraux qui lui sont coutumiers.

B – Le décentrement

Diderot décentre son lecteur en le mettant en contact avec des coutumes qui lui sont étrangères.

Tout d’abord, Diderot opère une inversion des rapports romanesque traditionnels entre l’homme et la femme.

Dans le schéma traditionnel chevaleresque, encore très présent dans la littérature de l’époque, la femme est longuement convoitée par l’homme. Or dans cet extrait, l’inverse se produit : c’est la femme qui supplie l’homme de la regarder (« aimable suppliante ») .

Ensuite, la sexualité sans mariage qui fait l’objet d’un interdit dans l’Europe du 18ème siècle est recherchée par les Tahitiens. Mais elle est teintée d’une valeur morale comme en témoigne les verbes :« honore-moi », « n’afflige pas mon père, n’afflige pas ma mère, ne m’afflige pas » . C’est un changement complet de paradigme moral. Diderot décentre le lecteur pour le placer dans un univers où il perd ses références et ses habitudes morales.

Cet éloignement se manifeste également par l’éloignement énonciatif. Tout le texte est en effet au discours indirect :

♦ « Ici, le véridique aumônier convient que jamais la Providence ne l’avait exposé à une aussi pressante tentation »

♦ «Le naïf aumônier dit qu’elle lui serrait les mains, qu’elle attachait […] ». Le discours direct est enchâssé dans le discours indirect : « qu’en disant : Mais ma religion !mais mon état !, il se trouva le lendemain […] ».

Le discours indirect est prolongé par un discours indirect libre : « Il était jeune ; il s’agitait […]dans ton pays ».

Cet enchâssement complexe des discours contribue à un éloignement qui renforce l’impression d’exotisme et d’étrangeté.

Transition : Ce décentrement reste un instrument de distraction car l’extrait s’apparente à une scène de théâtre comique destinée à distraire le spectateur. Au cœur de Tahiti, loin de nous, Diderot nous plonge dans un univers proche d’un drame bourgeois.

II – Une scène de drame bourgeois

A – Une scène de théâtre

Cet extrait s’apparente à une petite scène de théâtre.

Le discours indirect libre qui encadre le texte laisse place à un long passage en discours direct qui ressemble à une tirade de théâtre.

Thia prend longuement la parole et s’adresse à l’aumônier. Les nombreux verbes à l’impératif (« n’afflige pas », « Honore-moi », « élève-moi », « rends-moi » « fais-moi ») et les apostrophes « Etranger », donnent de la vivacité au discours et établissent un lien direct entre les deux personnages.

A la parole, Diderot ajoute la gestuelle : « Le naïf aumônier dit qu’elle lui serrait les mains, qu’elle attachait sur ses yeux des regards si expressifs et si touchants, qu’elle pleurait, que son père, sa mère et ses sœurs s’éloignèrent qu’ il resta seul avec elle ». Les verbes soulignés fonctionnent comme des didascalies théâtrales.

L’éloignement de la famille de Thia à la fin de l’extrait correspond à la transition d’une scène à une autre, un procédé très utilisé au théâtre qui favorise la confidence et l’expression de l’amour entre deux personnages laissés seuls sur scène.

B – Les caractéristiques du drame bourgeois

A travers cet extrait, Diderot met en place les principes d’un nouveau théâtre : le drame bourgeois.

Le drame bourgeois est une comédie sérieuse créée par Diderot qui met en scène des situations pathétiques dans un univers familial bourgeois.

Or les mésaventures de l’aumônier empruntent bien aux tons de la comédie et de la tragédie.

La tirade de Thia adopte tout d’abord une tonalité tragique : « Etranger n’afflige pas mon père, n’afflige pas ma mère, ne m’afflige pas». Le rythme ternaire, la référence à la lignée à travers le père et la mère, le rythme équilibré de l’alexandrin qui s’entend dans la partie soulignée font songer à une tirade tragique.

On retrouve ce rythme ternaire dans la gestuelle pathétique de l’aumônier : « il s’agitait, il se tourmentait, il détournait ses regards des aimables suppliantes ».

L’aumônier est d’ailleurs placé dans une situation de dilemme qui rappelle l’univers des tragédies. Il doit choisir entre rester fidèle aux principes chrétiens ou céder aux avances de Thia.

Néanmoins cette tonalité tragique est corrigée par de nombreux éléments qui rappellent la comédie :

♦ Les personnages sont des types, ce qui crée un comique de caractères : l’aumônier est désigné par les adjectifs « véridique » et « naïf » qui lui assignent le rôle théâtral du jeune premierIl était jeune »). Thia, dont la virginité est mise en valeur, est ramenée au type théâtral de la jeune ingénue.

Les types du jeune premier, de la jeune ingénue, du père, de la mère, des sœurs, la problématique du mariage (« dot »,) correspondent également à l’univers de la comédie de Molière.

♦ La fin du texte (« elles embrassaient leur sœurs ») fait songer aux dénouements des pièces de Molière ou les personnages finissent par se réconcilier en s’embrassant ou se congratulant.

♦ L’importance de la gestuelle (« s’agitait », « se tourmentait », « détournait », contribue à un comique de gestes mais correspond aussi à l’intérêt de Diderot pour la pantomime qui dit mieux que les mots les sentiments des personnages.

Diderot, à travers cette scène de l’aumônier, fait donc une défense et illustration du drame bourgeois.

Le drame bourgeois est genre théâtral entre la comédie et la tragédie dont Diderot est l’inventeur.

Il pose ici, dans un cadre romanesque, les principes de ce théâtre et qu’il exprimera une année plus tard dans le Paradoxe du comédien.

Transition : Cette théâtralisation très plaisante pour le lecteur permet à Diderot d’affirmer les principes philosophiques des Lumières.

III – Un texte des Lumières

A – Critique de la morale chrétienne

Diderot livre une critique de la morale chrétienne par une inversion des valeurs.

La procréation hors mariage qui est proscrite dans le christianisme devient un honneur pour les tahitiens (« honore-moi », une « faveur »).

Diderot joue d’ailleurs avec la polysémie du terme pour montrer que sexualité et bonheur ne s’opposent pas.

Le comique de la scène distrait le lecteur mais ridiculise surtout le personnage de l’aumônier et, à travers lui, la morale chrétienne.

La gestuelle de l’aumônier est mécanique : « il s’agitait, il se tourmentait, il détournait ses regards ». De plus, l’énumération des mouvements crée un effet d’accélération qui donne l’impression que les gestes de l’aumônier sont effectués de manière artificielle, comme ceux d’un pantin.

La citation raccourcie et caricaturée « Mais ma religion ! mais mon état ! » semble également prononcée mécaniquement ce qui décrédibilise l’engagement religieux de l’aumônier.

Comique de mots et comique de répétition servent  ainsi la critique d’un personnage qui a l’habitude de répéter sans réfléchir.

Par sa gestuelle exagérée et ses mots, l’aumônier correspond à la définition du comique par Bergson (Le Rire) : de la mécanique plaquée sur du vivant.

Pour Diderot, le christianisme s’appuie sur une morale artificielle contraire à la nature si bien que, dans l’esprit de l’aumônier, tout ce qui relève de l’amour est ironiquement affublé d’un terme péjoratif « accablait de caresses ».

L’ellipse comique de l’acte amoureux (« il se trouva le lendemain couché à coté de cette jeune fille ») montre l’aveuglement et la culpabilisation de l’aumônier vis-à-vis de ses sentiments et de ses sens.

B – Un éloge de la nature

Derrière la critique de la morale chrétienne, Diderot fait l‘éloge d’une nature débarrassée de la religion qui n’est que superstition et artifice.

Le champ lexical des sentiments est omniprésent dans le texte : « s’agitait, « fière », «je ne  t’oublierai plus », « joie », « expressifs », « touchants », « reconnaissance », car en faisant parler la nature en eux, les Tahitiens sont ouverts et authentiques.

C’est paradoxalement Thia qui utilise un vocabulaire chrétien : « je te bénirai toute ma vie », « ton fils », « joie », « souhaits ».

Les valeurs d’amour et de compassion sont portées par les Tahitiens alors que les Européens en parlent sans les vivre de l’intérieur.

Ils incarnent l‘homme en accord avec la nature chez lequel principes moraux et principes naturels ne s’opposent plus.

Cette morale naturelle place la vie au centre de tout.

Ainsi la dot est constituée non d’un bien matériel comme en Europe mais par un être vivant, ce qui montre la valorisation de l’homme par rapport à la matière (« fais-moi un enfant (…) qui fasse une partie de ma dote » ).

L’entretien de l’aumônier et d’Orou, conclusion :

Diderot écrit une scène apparemment secondaire dans le déroulement de son récit Supplément au voyage de Bougainville.

Pourtant, cette scène qui oscille entre tragédie et comédie réaffirme les principes du drame bourgeois, nouveau genre théâtral que Diderot développera un an plus tard dans le Paradoxe du comédien.

Mais cette saynète comique est surtout au service d’une nouvelle vision du monde.

Derrière les artifices de la morale chrétienne, Diderot veut faire émerger un homme en accord avec la nature et les sentiments.

Cette philosophie se place dans l’optique du sensualisme de la fin du 18ème siècle et ouvrira la voie aux Idéologues du début du 19ème siècle et au Romantisme.

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  7 commentaires à “Supplément au voyage de Bougainville, l’aumônier : commentaire”

  1.  

    Merci beaucoup pour ton analyse Amélie !

  2.  

    Hello, bravo pour votre article très fascinant! Je suis captivé par ce theme. Grâce à votre site que je viens découvrir, je vais en connaître davantage. Amicalement.

  3.  

    Bonjour,

    Merci beaucoup pour votre site merveilleux qui nous éclaire tous sur de nombreux points 😉

    Auriez-vous Un lien pour lire l’extrait dont vous parler car je n’y arrive pas. Merci 😀

    •  

      Bonjour Diana,
      Je n’ai pas encore eu le temps de mettre l’extrait en ligne, j’ai donc simplement indiqué les références de l’extrait (début et fin) pour que vous puissiez le retrouver dans votre livre.

  4.  

    bonjour Amélie,

    En lisant ce commentaire j’étais subjuguée de la précision dont vous faites preuve…..et bien sur , comme un con , je m’aperçois à la fin de votre commentaire que ce n’était pas le même extrait que vous ! Or il porte bien sur l’entretien de l’aumônier et d’Orou , mais pas sur les même lignes
    Pour moi l’extrait va de « ces préceptes singuliers… » à « et ils feraient peut-être celle de les croire. »

    Voila , si vous avez quelques conseils à me donner pour ce court extrait , je suis preneur ^^

    Merci d’avance ^^

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