l'huître et les plaideursVoici une analyse de la fable « L’huître et les Plaideurs» de Jean de La Fontaine.

L’huître et les plaideurs, La Fontaine, introduction

Jean de La Fontaine publie son recueil de Fables en 1678 dont «  L’Huitre et les Plaideurs » dans le livre IX. Cette fable a toutefois probablement été composée en 1671 soit deux ans après la version de Boileau également appelée « L’huître et les plaideurs ».

Cette fable est pour La Fontaine l’occasion de porter un regard ironique sur la justice.

Questions possibles à l’oral de français sur « L’huître et les plaideurs »

♦ En quoi la fable « L’huître et les plaideurs » appartient-elle au classicisme ?
♦ Comment s’exprime l’ironie de La Fontaine dans cette fable ?
♦ Comment La Fontaine dresse-t-il une satire de la justice dans cette fable ?
♦ Comment La Fontaine parvient-il à plaire et instruire dans « L’huître et les plaideurs »
♦ En quoi « L’huître et les Plaideurs » est-il un apologue ?

Annonce du plan :

« L’Huître et les Plaideurs » est avant tout un récit plaisant qui vient concurrencer la version initiale de cette fable par Boileau (I). Mais cette fable est surtout une satire de la justice, de l’égoïsme et de l’esprit procédurier (II).

I – L’huître et les plaideurs : un récit plaisant

A – Une fable traditionnelle

« L’huître et les plaideurs » obéit à la structure traditionnelle de la fable : un récit (du v.1 au v.21) et une morale (du v. 22 au v. 25).

Le complément circonstanciel de temps « Un jour » au premier vers inscrit immédiatement le poème dans le cadre d’un récit.

L’association inattendue de deux plaideurs et d’une « huître » place le lecteur dans l’univers du conte et de la fantaisie.

Il s’agit néanmoins d’un apologue : le récit est là pour illustrer une morale.

En effet, l’utilisation de la deuxième personne du pluriel à la fin de la fable (« mettez », « comptez », « vous verrez » ) souligne le rôle de moraliste de La Fontaine. Comme un directeur de conscience, il s’adresse directement au lecteur.

Le récit est d’ailleurs généralisé par le complément circonstanciel (« aujourd’hui »), le pluriel (« aux plaideurs »)   et le présent de vérité générale (« et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles « ). Ces généralisations donnent une vocation intemporelle et universelle à la fable.

En outre, les deux pèlerins sont mentionnés par les pronoms « l’un » ou « celui qui » et « l’autre » (deux occurrences), ce qui souligne l’anonymat et l’interchangeabilité de personnages qui ne sont que des types destinés à illustrer une morale.

B – Un récit vif et dynamique

Le récit de « L’huître et les plaideurs » est efficace car il est dynamique.

Il est tout d’abord divisé en trois temps distincts :

♦ La situation initiale et l’élément modificateur (rencontre d’une huître) sont vigoureusement mis en place sur les deux premiers vers. Cette brièveté place le lecteur dans l’économie verbale et l’efficacité propre au style satirique.

♦ Le fabuliste croque ensuite la convoitise des deux personnages : « Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent » puis s’ensuit la dispute. Cette dispute est rendue vivace par l’utilisation du discours direct : « L’autre le pousse et dit  : « Il est bon de savoir … »

♦ Puis surviennent les péripéties de la contestation. On constate que les répliques se raccourcissent. Ces répliques se rapprochent des stichomythies au théâtre ( = échange vif de répliques courtes) qui sont le signe de l’affrontement dans le théâtre comique. La dimension théâtrale est accentuée par l’utilisation d’alexandrin par La Fontaine, vers du théâtre classique par définition.

♦ L’arrivée de Perrin Dandin constitue l’élément de résolution : « Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge./ Perrin, fort gravement, ouvre l’huître et la gruge ».

La situation finale n’est que suggérée par le parole de Perrin Dandin qui renforce l’ahurissement des deux personnages équitablement trompés…par la justice.

C – Une joute littéraire avec Boileau

Cette fable est également plaisante car elle s’inscrit dans une joute littéraire avec un autre écrivain de l’époque, Boileau.

En effet, La Fontaine a probablement composé cette fable dès 1671, soit deux ans après l’épitre II (1669) de Boileau où figure aussi la Fable L’huître et les Plaideurs. La Fontaine a probablement eu connaissance de la fable de Boileau et s’est évertué à la dépasser :

BOILEAU, Epitres, « Epitre II », 1669 :

(…)
Un jour, dit un autour, n’importe en quel chapitre,
Deux voyageurs à jeun, rencontrèrent une huître ;
Tous deux la contestaient, lorsque dans leur chemin,
La Justice passa, la balance à la main.
Devant elle, à grand bruit, ils expliquent, la chose
Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause.
La Justice, pesant ce droit litigieux.
Demande l’huître, l’ouvre et l’avale à leurs veux,
Et par ce bel arrêt terminant la bataille :
Tenez, voilà, dit-elle, à chacun une écaille.
Des sottises d’autrui nous vivons au Palais ;
Messieurs, l’huître était bonne, adieu ! Vivez en paix.
(…)

L’adjectif « bel» utilisé à des fins ironiques tant chez La Fontaine (« bel incident ») que chez Boileau (« bel arrêt ») montre la parenté des deux textes et le duel que les deux auteurs se livrent à distance.

La Fontaine s’ingénie à incarner davantage le récit que Boileau. La Justice qui est une allégorie abstraite dans le texte de Boileau devient un personnage chez La Fontaine « Perrin Dandin ».

La fable de Fontaine est également plus variée que celle de Boileau. En effet, Boileau n’utilise que des alexandrins alors que La Fontaine mêle octosyllabes et alexandrins. Cette hétérométrie crée de la vivacité :  en accélérant le rythme, les octosyllabes dynamisent le rythme solennel de l’alexandrin.

La Fontaine recrée ainsi un salon littéraire imaginaire ou les deux auteurs dévoilent leurs productions pour s’attirer les faveurs du public.

Transition : Mais la fable « L’huître et les plaideurs » est d’abord une satire de la justice et de la nature humaine.

II – Une satire de la justice et de la nature humaine

A – Une satire du juge

La fable « L’huître et les plaideurs » est dominée par le champ lexical de la justice : « juge l’affaire », « juge », « fort gravement », « ton de président », « la cour », « à chacun une écaille », « sans dépens », « plaider », « plaideurs ».

Le terme « plaideurs » fait référence à la pièce écrite en 1668 par Racine, les Plaideurs, comédie dans laquelle Racine dresse une satire de la justice.

Le personnage de Perrin Dandin semble tout droit sorti de cette comédie de Racine puisque le personnage principal des Plaideurs de Racine s’appelle également Dandin.

La dimension théâtrale de Dandin (« arrive »), son ton (« gravement », « ton de président ») en fait un personnage burlesque de comédie. Le verbe « gruger » et le substantif « repas » suggère une gourmandise qui l’inscrit dans le sillage des personnages de comédie.

Cette ironie est accentuée par le comique de situation de la proposition « ils le prennent pour juge ». Cette phrase dévoile en effet que Perrin Dandin n’est pas juge : il n’en a ni les compétences ni la vocation – il joue simplement un rôle.

La Fontaine joue également sur le comique de mot en choisissant des mots qui contiennent les sonorités du nom du juge (Dandin) mais aussi l’attribut dont il fait usage dans la fable (les dents) : « dent », « incident », « regardant », « président ».

B – Une satire de la justice

La satire de la justice est un topos de la littérature classique (= un thème traité de façon récurrente).

Dans « L’huître et les plaideurs », La Fontaine parodie deux textes bien connus des lecteurs de l’époque : le jugement de Salomon tiré de l’Ancien Testament et L’ethique à Nicomaque, texte philosophique d’Aristote.

♦ La parodie du jugement de Salomon :
Dans L’Ancien Testament, le roi Salomon rend justice à deux femmes qui revendiquent un enfant et ordonne de le trancher en deux et de donner les deux moitiés à chacune pour éveiller l’instinct maternel de la vraie mère et lui laisser finalement l’enfant. Le partage de l’huitreouvre l’huître ») est une réécriture parodique du jugement de Salomon bien connu des lecteurs de l’époque, Perrin Dandin étant un roi Salomon burlesque.

♦ La Fontaine parodie également l’Ethique à Nicomaque d’Aristote.
Aristote donne une définition de la justice très connue à l’époque : la justice est fondée sur le précepte cuique suum, à chacun ce qui lui revient. C’est cette philosophie à laquelle fait référence Dandin par la sentence « A chacun une écaille ». Mais cette sentence est parodique puisque la valeur de l’huître vaut par son contenu et non pour ses écailles. Le détournement ironique du précepte « A chacun ce qui lui revient » d’Aristote dénonce une justice profondément injuste.

C – La satire de l’égoïsme

La Fontaine adopte également un ton ironique vis-à-vis des deux pèlerins.

Tout d’abord, le champ lexical des sens (« yeux », «  doigt », « dent », « bon œil », « sentie ») réduit les personnages à des gloutons de comédie ou à des animaux obsédés par la nourriture. Le terme « gobeur » est également burlesque.

Le chiasme syntaxique « Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent » souligne cet enfermement dans les sens et met en relief l’égocentrisme des personnages.

La Fontaine joue également sur les pronoms personnels dans le discours direct du vers 6 au vers 14. En effet, les pronoms personnels évoluent de la première personne du pluriel qui marque une unité (« qui de nous en aura la joie ») à la première personne du singulier « je » (« j‘ai l’oeil bon ») puis à la deuxième personne du pluriel « vous » qui marque la discorde : « je l’ai vue avant vous« , « Vous l’avez vue ».

La Fontaine se moque de la nature humaine portée à la division : « il fallut contester » (v.4). La tournure impersonnelle « il fallut » donne l’impression que la dispute était inéluctable, ce qui est ironique au regard de la petitesse de l’objet de la dispute.

L’antiphrase « bel incident » au v.15 est également satirique : les personnages s’opposent pour des choses dérisoires.

Les deux pèlerins sont les prototypes des égoïstes. La périphrase « deux pèlerins » est d’ailleurs ironique car elle a normalement un sens chrétien : un pèlerin se déplace vers un lieu saint. Or l’égocentrisme et la cupidité des deux personnages les opposent à la générosité chrétienne.

L’huître et les plaideurs, conclusion

« L’ Huître et les Plaideurs » est un récit plaisant par lequel La Fontaine confirme auprès des gens lettres de l’époque son talent de fabuliste.

La compétition littéraire qu’il mène avec Boileau sera tranchée par la critique dans les siècles suivants en faveur de La Fontaine dont le récit est estimé plus vivant, plus alerte.

La satire de la justice est un thème d’inspiration pour La Fontaine qu’il exprime aussi avec brio dans « Les Animaux malades de la peste »

Tu étudies « L’huître et les plaideurs » ? Regarde aussi :

Le classicisme (vidéo)
L’apologue : définition en vidéo (vidéo)

Les Animaux malades de la peste : commentaire
La cigale et la fourmi (analyse)
La laitière et le pot au lait (analyse)

Gnathon, La Bruyère : analyse
Le savetier et le financier (analyse)
Le curé et le mort (analyse)
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Le vieillard et les trois jeunes hommes : analyse
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  2 commentaires à “L’huître et les plaideurs, La Fontaine : commentaire”

  1.  

    Quel travail d’orfèvre ! Bravo Amélie, tes commentaires nous impressionnent de plus en plus!

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