l'île des esclaves marivaux acte 1 scène 1Voici un commentaire de l’acte I scène 1 de L’île des esclaves de Marivaux.

L’île des esclaves, acte I scène 1, introduction de lecture analytique

Marivaux écrit L’île des Esclaves en 1725.

Dix ans avant, Louis XIV s’éteint et la France connaît alors une période de Régence où Philippe d’Orléans, le neveu du Roi Soleil, règne jusqu’à la majorité du Roi légitime, Louis XV en 1723.

Après cette période d’incertitudes politiques, Louis XV prend les rênes du royaume mais l’autorité royale s’est considérablement affaiblie.

Sur le plan dramaturgique, le théâtre classique qui s’appuyait sur la grandeur de Louis XIV laisse place à une dramaturgie nouvelle plus tournée vers le mélange des genres comme le fait Marivaux dans l’Ile des Esclaves.

Dans cette scène d’exposition, Iphicrate et son esclave Arlequin échouent sur une île déserte.

Dans ce commentaire, nous verrons que la scène 1 de l’acte 1 de L’île des esclaves est avant tout une scène d’exposition traditionnelle (I) où les personnages inversent leurs rôles (II) dans un théâtre expérimental où Marivaux réfléchit sur l’art de gouverner (III)

Questions possibles à l’oral de français sur l’acte 1 scène 1 de l’île des esclaves

♦ En quoi ce texte est-il une scène d’exposition ?
♦ Etudiez l’inversion des rôles dans cette scène 1 de l’acte I de L’île des esclaves.
♦ Marivaux prend-il parti pour Arlequin dans cette scène ?
♦ En quoi cette scène propose-t-elle une réflexion politique ?
A quoi le spectateur peut-il s’attendre après avoir vu cette scène d’exposition ?

I – Une scène d’exposition

Cette scène est avant tout une scène d’exposition destinée à informer les spectateurs sur les éléments nécessaires à la compréhension de l’intrigue.

A – La symbolique des lieux

 Le spectateur est immédiatement informé que les personnages ont échoué sur une île : «Que deviendrons-nous dans cette île ?»

La précision d’Arlequin «Nous deviendrons maigres, étiques et puis morts de faim» suggère que cette île est vide. Elle est donc à l’opposé des paysages insulaires chez les auteurs du XVIIIème siècle où la nature est généreuse et abondante.

Symboliquement, l’île est coupée du monde et le champ lexical du naufragenaufrage», «vaisseau s’est brisé», «chaloupe», «vagues», «aborder», «je suis perdu») accentue l’hostilité d’une nature violente et capricieuse qui coupe les personnages de leur monde originel.

Cette insularité est bien sûr aussi symbolique : les personnages se retrouvent seuls face à eux-mêmes.

B – La présentation des personnages

Cette scène d’exposition présente ensuite des personnages principaux qui sont de véritables types.

Iphicrate vient d’ «Athènes». Etymologiquement son nom est composé de deux termes grec «Iphi» et «kratein» qui signifient puissance et commander.

Historiquement, Iphicrate a existé : il s’agit d’un stratège athénien du IVème siècle avant J.-C. Ce personnage incarne donc le pouvoir, ce dont attestent les verbes à l’impératif dans le texte : «Dis-moi», «Ne perdons point de temps», «Suis-moi», «Ne négligeons rien», «Parle donc».

L’épée qu’il utilise à la fin de la scène est d’ailleurs le symbole du pouvoir de vie et de mort sur son esclave.

Les phrases nominales exclamativesEsclave insolent !», «Misérable !») relèvent aussi de cette syntaxe du pouvoir : Iphicrate s’exprime avec une parole sans verbe qui tranche, la «langue d’Athènes» comme le dit Arlequin.

Au début de cette scène d’exposition, Iphicrate, personnage grec, semble incarner la tragédie.

C’est tout d’abord sa gestuelle qui est tragique : les didascalies indiquent qu’Iphicrate «s’avance tristement» , ce qui accentue la noblesse tragique du personnage.

Ensuite, il utilise un registre tragique :«péri», «sort», «je suis perdu», «je ne reverrai jamais», «perdre la liberté et peut-être la vie».

A côté de lui, Arlequin est le personnage type du valet de comédie. Les didascalies mentionnent une gestuelle populaire «prenant sa bouteille pour boire», «siffle», «chante», «riant» (à deux reprises) qui rompt avec la dignité solennelle d’Iphicrate.

Au début de cette scène 1, les rapports de domination entre les personnages sont très clairs : Iphicrate tutoie Arlequin, Arlequin vouvoie Iphicrate et s’exclame «Mon patron !» .

Pour Marivaux, l’intérêt de cette scène d’exposition est de mettre en scène une inversion des pouvoirs entre les deux personnages.

II – Une inversion des rôles

A – Iphicrate : de maître à esclave

Une fois échoué sur l’île des esclaves, Iphicrate perd son pouvoir sur Arlequin.

Tout d’abord, il n’utilise plus que la 1ère personne du pluriel (nous) à l’impératif comme s’il ne parvenait plus à donner d’ordre direct à Arlequin : «ne perdons point notre temps», «ne négligeons rien», «Avançons», «Hâtons-nous», «Faisons seulement».

S’il s’aventure à utiliser l’impératif à la deuxième personne du singulier, il intègre cet ordre à une interrogation : «Suis-moi donc ?».

Il atténue ensuite ses propos par des modalisateurs afin de paraître moins autoritaire : «je suis d’avis que», «je crois que c’est ici», «faisons seulement», «nous trouverons peut-être», «en ce cas-là».

La modalité interrogative et exclamative de sa dernière réplique montre toutefois qu’il a perdu toute maîtrise sur la situation : « Juste ciel ! Peut-on être plus malheureux et plus outragé que je le suis ? Misérable !« 

Le personnage d’Iphicrate devient même burlesque, perdant tout de sa noblesse tragique.

Le style bas de la réplique «Le coquin abuse de ma situation» souligne le glissement de la tragédie à la comédie.

L’aparté indiqué dans les didascalies («à part les premiers mots») appartient aussi à une gestuelle de comédie. Comme Géronte dans les Fourberies de Scapin de Molière, Iphicrate devient donc un personnage de comédie trompé par un valet astucieux.

Cette intertextualité avec les Fourberies de Scapin est accentuée par le jeu sur les mots «vaisseau» et «chaloupe» qui rappellent le célèbre «Que diable allait-il faire dans cette galère ?» de la pièce de Molière.

Enfin, la didascalie finale «au désespoir, courant après lui, l’épée à la main» ramène Iphicrate à un personnage de farce dont la course effrénée n’a plus rien de tragique et de noble. L’épée perd sa symbolique tragique pour devenir un accessoire de comédie.

B – Arlequin : d’esclave à maître d’Iphicrate 

 Le maître du jeu dans cette première scène de L’île des esclaves est bien Arlequin. Il parvient à prendre le dessus par la parole.

Arlequin passe ainsi du vouvoiement («je vous donnerai le reste») au tutoiement («je le confesse à ta honte») qu’il utilise sous toutes ses formes («tu», «toi», «te», «ton», «t’», «tes»).

Le choix du tutoiement est une révolution verbale où l’esclave prend le statut de maître.

Arlequin est aussi le maître du jeu car il manie l’ironie.

Par exemple, il reprend systématiquement les termes employés par Iphicrate en infléchissant leur sens :
♦ «Que deviendrons-nous […]/Nous deviendrons maigres»;
♦ «Avançons je t’en prieJe t’en prie, je t’en prie ;
♦ «Mon cher Arlequin/Mon cher patron» (parallélisme);
♦ «Je t’aime/les marques de votre amitié» (Il s’agit ici d’une paronomase : Arlequin joue sur la proximité de sons entre « aime » et « amitié »).

Cet effet d’écho est utilisé par Arlequin pour prendre possession de la parole d’Iphicrate et mieux le dominer.

L’ironie d’Arlequin repose aussi sur des jeux de mots dans les répliques :
♦ «comme vous êtes civil et poli; c’est l’air du pays qui fait cela»
♦ «les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules ».

L’ironie vient du décalage entre ce qui est dit et ce que le personnage veut dire :
– L’ « air du pays » dans l’île des esclaves fait référence à la coutume locale qui consiste à inverser le rôle entre maître et esclave;
– Les « marques de votre amitié » désignent les coups de bâtons.

Marivaux joue aussi sur le procédé du théâtre dans le théâtre pour montrer cette inversion dans le rapport maître-esclave. En effet, Iphicrate joue une tragédie devant Arlequin dans l’espoir de susciter sa pitié. Mais Arlequin ne ressent pas terreur et pitié comme prévue et affirme « je vous plains, par ma foi; mais je ne saurais m’empêcher d’en rire ».

En revanche, Arlequin prend bien le dessus dans cette scène.

Son avant-dernière tirade est plus longue et plus adulte. Sa posture changeun air sérieux»). Sa parole devient même harmonieuse et musicale par des effets de répétitions et des assonances qui donnent un effet de rime à ses phrases : «nous verrons ce que tu penseras de cette justice-; tu m’en diras ton sentiment, je t’attends ».

Transition : Plus qu’une simple scène d’exposition, l’acte 1 scène 1 de L’île des esclaves propose déjà une réflexion sur le rapport maître-valet au XVIIIème siècle.

III – Une réflexion sur le rapport maître-valet au 18ème siècle

 A – L’île des esclaves : un laboratoire pour étudier le rapport maître-valet

Pour Marivaux, la théâtre est comme un laboratoire où il place des personnages sans souci de vraisemblance (contrairement au théâtre classique).

En effet, Arlequin, qui est un personnage issu de la Commedia dell’Arte (16ème siècle) joue avec Iphicrate, un personnage du IVème siècle avant J.-C.

Marivaux met donc en scène deux personnages de deux univers différents, ce qui accentue le caractère utopique de cette scène d’exposition.

En effet, ce cadre spatio-temporel peu vraisemblable n’est qu’une convention qui permet à Marivaux de critiquer de façon détournée ses contemporains, et les relations maîtres-domestiques au 18ème siècle.

D’ailleurs, Arlequin finit par s’exprimer comme un philosophe (avant dernière réplique) et sa réflexion sur le rapport maître-esclave à Athènes s’applique aussi bien au rapport maître-domestique en France au 18ème siècle.

Il utilise le présent de vérité générale et profère des phrases sentencieuses avec des mots abstraits («les hommes ne valent rien»).

Ses considérations sur la justice et la force «tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort.» prennent même des accents pascaliens (cf. Pensées de Pascal, fragment « Justice, force »).

Sa tirade est structurée par des connecteurs logiques comme «parce que», «aussi», «si» ainsi que des tournures comparatives «plus fort que toi», «plus raisonnable», «tu sauras mieux», «Tout en irait mieux».

A travers Arlequin, Marivaux étudie le rapport entre force et justice et réfléchit sur la société politique française.

B – Arlequin, un symbole de la liberté ?

Dans cette scène 1 de l’acte 1, Arlequin se libère du joug tyrannique d’Iphicrate. Mais Marivaux fait-il pour autant un éloge de ce renversement des rôles ? De nombreux éléments nous permettent d’en douter.

En effet, Arlequin est d’abord un personnage de la Commedia dell’Arte. Son costume multicolore symbolise la variété et l’instabilité.

La «bouteille de vin» accrochée à sa ceinture suggère l’ivresse et l’imprévisibilité contraire à la raison et à la modération attendus d’un prince.

Le «vin» symbole de l’inconstance et de la passion se retrouve d’ailleurs dans la chanson avec l’allitération en [v] : «divin», «vogue», «vogue», «vogue», «divin», « vogue ».

Les sifflements et les chants l’inscrivent dans la farce ainsi que les onomatopées «Hu ! Hu ! Hu !», «Ah ! Ah ! Ah !» qui créent une animalisation inquiétante.

Arlequin est enfin mu par le désir de vengeance : dans sa tirade finale, le «je» se transforme en «on» ou «nous» comme si Arlequin prenait en charge la défense de tous les esclaves : « On va te faire esclave à ton tour, on te dira que cela est juste » .

L’île des esclaves, acte I scène 1, conclusion

La scène d’exposition de L’île des esclaves commence par ce qui aurait pu être l’aboutissement de la pièce : une révolte des esclaves contre leurs maîtres. Mais si Marivaux commence par là, c’est qu’il veut expérimenter la perversion des révolutions qui sont animées par la vengeance et la passion.

En effet, à la fin de la pièce, Arlequin se rend compte qu’il n’est pas fait pour gouverner et Iphicrate se rend compte qu’il a mal gouverné : maîtres et esclaves réintègrent leurs rôles et repartent pour Athènes.

C’est que L’île des esclaves ne prône pas une révolution où les différences sociales seraient abolies : l’œuvre invite plutôt les spectateurs à un changement intérieur, un éveil de l’âme afin de pousser chacun à traiter ses semblables avec bonté et humanité.

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  16 commentaires à “L’île des esclaves, Marivaux, acte 1 scène 1 : analyse”

  1.  

    Merci ! Vous avez de loin le meilleur site sur le bac de français !!

  2.  

    Bonjour Amélie,

    Je passe le bac de français cette année et j’aimerais savoir si L’île des esclaves était une bonne idée d’oeuvre personnelle pour l’objet d’étude: Les genres de l’argumentation du XVIeme siècle à nos jours ?

    Ps: Referez-vous des analyses sur cette oeuvre ?

    Merci

  3.  

    bonjour, cerai t il possible de savoir de ou a ou va votre scene d’expo ?

    Meci d’avance ( reponce pressente)

  4.  

    bonjour, je me demandais pourquoi l’une des problématiques parle de la dimension politique de ce texte alors que Marivaux met en avant une dimension morale?

    PS:votre site est parfait et m’est personnellement très utile!!

  5.  

    Je suis prof en lycée et je conseille et conseillerai vivement votre site à mes élèves: clair et pas du tout superficiel, il est surtout absolument fiable. De quoi se réconcilier avec l’utilisation pédagogique du web! Merci à vous.

  6.  

    Bonjour Amelie, est-il possible de nous communiquer la scene 3,6 et 11 de l’acte 1 s’il vous plait ? Car vos commentaire sont très clairs et fiable. Merci d’avance

    •  

      Bonjour Naomie,
      J’aimerais bien commenter quelques scènes supplémentaires de L’île des esclaves, mais je ne commenterai pas toutes ces scènes avant ton bac de cette année.

  7.  

    Slt, merci pour ce site super! Vous pouvez commentez la scene 3? Jpasse le bac cette annee

  8.  

    Bonjour, très bon commentaire ! Quel ouverture pourrions nous faire pour cette scène ?

    •  

      Je te donne l’ouverture de notre prof :
      citation de Pascal (Mathématicien du XVIIe siècle) dans Pensées :
       » Faire que ce qui est juste soit fort et que ce qui est fort soit juste » (chiasme)

  9.  

    Bonjour Amélie !
    J’avais une toute petite question au sujet de votre analyse… toutes les problématiques présentes dans vos suggestions correspondent au plan donné?
    Un grand merci

    •  

      Bonjour Ingrid,
      Je te conseille de t’inscrire à mes 10 vidéos gratuites pour comprendre comment adapter un plan à une question le jour de l’oral. Aucun plan ne correspond d’emblée à une question posée. Il faut faire un travail d’adaptation et d’argumentation pour répondre à la question posée.

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