Sep 132013
 
le pain francis ponge

Tableau de Jos Van Riswick

Voici un commentaire du poème en prose « Le Pain » de Francis Ponge (issu du recueil Le parti pris des choses, 1942).

Cliquez ici pour lire « Le Pain » de Francis Ponge

Lorsqu’il publie, en 1942, Le Parti pris des choses, Francis Ponge rompt avec la tradition de la poésie lyrique, qui plaçait au cœur de l’écriture poétique le « je » du poète, sa sensibilité et ses émotions.

Bien au contraire, Le Parti pris des choses se concentre sur la matérialité du quotidien : le recueil se présente comme une suite de poèmes descriptifs, chacun étant centré sur un objet familier (le pain, la cigarette, la bougie, le cageot), ou sur un élément minéral (la pluie), végétal ou animal (l’huitre, l’escargot).

Problématiques possibles à  l’oral sur « Le pain » de Francis Ponge :

♦ Comment le pain est-il transformé par l’écriture poétique de Ponge ?
♦ Que représente le pain pour Francis Ponge ?
♦ Comment Ponge renouvelle-t-il le regard que l’on porte sur le pain ?

Le plan suivant peut facilement être adapté à ces différentes problématiques :

I – Un regard nouveau sur le pain

A- Un regard émerveillé

Le pain est un objet quotidien, banal. Il est pourtant source d’émerveillement pour Francis Ponge.

L’adjectif « merveilleuse » dès la ligne 1 (« la surface du pain est merveilleuse« ) et les deux adverbes « si nettement articulés » laissent transparaître l’admiration, la fascination du poète.

Le pain, objet familier et banal, provoque ici une émotion esthétique.

B – Une approche cinématographique

Francis Ponge adopte une approche cinématographique pour décrire le pain.

Il décrit tout d’abord une vue panoramique de la surface du pain (« cette impression quasi panoramique »), puis l’on observe un grossissement du plan (« vallées, crêtes, ondulations, crevasses ») jusqu’à ce que le regard perce au « sous-sol » pour découvrir la mie.

Ce mouvement est comme celui d’une caméra. On retrouve ainsi un vocabulaire propre au cinéma : « vue panoramique » , « plan » , le terme « feux » fait également penser aux feux des projecteurs.

Ces différentes perspectives sur le pain mettent en valeur son relief. Mais ce sont aussi le choix et la disposition des mots dans « Le Pain » qui donnent à voir ce relief. Ainsi, la suite de majuscules (« les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes » ) dessine visuellement sur le papier les montagnes évoquées.

L’énumération de mots de longueurs variées (« vallées, crêtes, ondulations, crevasses » ), les phrases complexes construites à partir de plusieurs propositions juxtaposées, donnent également à voir les irrégularités de la surface du pain.

II – Le pain comme représentation du monde

A – Une métaphore du monde

Le pain est présenté comme une métaphore du monde.

Le pain est traditionnellement un objet lourd de signification : il représente le corps divin du Christ dans la religion chrétienne.

Or Francis Ponge désacralise cette image du pain pour nous en offrir une autre, séculière (non religieuse) : celle de la terre sur laquelle nous vivons.

La métaphore entre le pain et la terre est filée à l’aide d’un lexique varié :

– Les aspérités du pain sont comparées au relief de la terre : « vallées, crêtes »

– Le four dans lequel cuit le pain est comparé à l’univers : « four stellaire » (stellaire = des étoiles)

– La mie du pain est comparée au « sous-sol » de la terre et à sa végétation (« feuilles », « fleurs », « fanent »).

Le pain donne ainsi à voir le monde à son échelle réduite.

B – Une Genèse…

Au sens historique, la Genèse est la création du monde. Dans la Bible par exemple, la Genèse raconte la création du monde et des hommes (Adam et Eve).

Le poème « Le Pain » propose à sa façon une genèse, une histoire de la création du monde :

Au départ, il y a « une masse amorphe » (donc uniquement de la matière) mise dans le « four stellaire« . Petit à petit, la masse se transforme : la croute et la mie se distinguent.

On relève le champ lexical de l’artisanat : « glissé pour nous dans le four stellaire« , « avec application » qui fait songer à la création du monde, mais le créateur n’est ici pas désigné.

C – …qui s’inscrit dans une philosophie matérialiste

Dans « Le Pain », Francis Ponge propose une Genèse qui s’inscrit dans une philosophie matérialiste.

Au sens philosophique, le matérialisme est le fait de considérer que la matière est la réalité de l’univers. Dans la philosophie matérialiste, il n’y a pas de séparation corps / âme ou de dieu transcendant. Tout est matière. Si le corps meurt, il n ‘y a pas d’âme qui subsiste pour aller vivre ailleurs.

Or le poème « Le Pain » est empreint de cette vision matérialiste du monde. La création du monde dans « Le Pain » n’est pas spirituelle, elle se fait à partir de la matière (la « masse amorphe » ).

Cette matière n’est pas permanente : elle est immanente, c’est à dire qu’elle change et se transforme :

La « masse amorphe » se durcit, l’intérieur devient comme une « éponge », puis le pain « rassit » et « les fleurs fanent » ce qui amène une transformation de la matière qui devient « friable ». Ce poème illustre donc la maxime matérialiste : « rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme ».

La chute du poème s’inscrit également dans cette philosophie matérialiste.

La dernière phrase du poème crée une véritable rupture :
« Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation ».

D’une part, la dernière phrase est visuellement isolée du reste du poème et commence par un connecteur logique d’opposition « Mais » ; d’autre part, le texte jusqu’ici descriptif devient injonctif (= il propose une action) comme en témoigne l’emploi de l‘impératif « brisons-là ».

Francis Ponge rompt l’éloge poétique pour nous inviter à la consommation. Ce n’est pas un hasard si ce poème s’achève sur le terme « consommation » : Francis Ponge  nous incite à consommer, c’est à dire à jouir de la vie.

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  9 commentaires à “Le pain, Francis Ponge”

  1.  

    Merci, je cherchais ce commentaire et c’est bien fait, surtout la partie sur la philosophie matérialiste que je n’aurais jamais trouvé seul car on a pas encore fait philo. merci de publier tout ça pour nous les élèves.

  2.  

    Félicitations. Ce commentaire est d’une grande qualité. Et merci de bien vouloir partager le pain et autres commentaires.

  3.  

    Excellent commentaire, merci de l’avoir publié ! :)

  4.  

    Bonjour Amélie, votre commentaire est beaucoup plus clair que celui de notre prof, j’adopte 😉

  5.  

    Merci, Amélie, de partager ces commentaires. Les poèmes de Ponge ne sont pas faciles à étudier et à interpréter.
    Si vous aviez l’extrême gentillesse de mettre en ligne l’analyse de l’étrange et fascinant poème « La Cruche », du recueil « Cinq Sapates » (1947), je vous serai infiniment reconnaissant!

  6.  

    Bonjour,
    tout d’abord je vous remercie pour tout le travail que vous faites et qui nous aides grandement.
    Je me permets de vous écrire pour savoir si vous pouviez publié le commentaire d’un autre texte de Ponge : Les plaisirs de la porte; j’avoue avoir du mal à bâtir un bon plan de ce texte,

    Merci d’avance,

  7.  

    Bonjour,

    Merci beaucoup Amélie pour cette excellente analyse, mais par hasard je me demandais si on pouvais mettre la citation de Lavoisier en ouverture, et si on peut parler de la société de consommation qui commence à apparaitre à la moitié du XXème siècle ? Le Pain est montré comme le monde, et nous consommons ce monde, de plus en plus, avec notre société de consommation justement.

    Merci :)

  8.  

    Soyez bénie pour cette merveilleuse lutte que vous avez entreprise contre le règne despotique de la stupidité sur Internet. Ce site est clair, bien présenté, et les commentaires que vous proposez sont absolument formidables pour mieux comprendre les textes étudiés. Merci beaucoup.

  9.  

    Il ne manque pas une conclusion…

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Commentaire composé 2016 - Amélie Vioux - Droits d'auteur réservés - Tous les articles sont déposés AVANT publication chez copyright France - Reproduction sur le WEB interdite -