Ubu Roi, acte V scène 4 (dénouement) : texte

 

Ubu Roi d’Alfred Jarry met en scène Ubu, un personnage grotesque qui possède tous les vices. Dans la scène de dénouement (acte 5 scène 4) Père et Mère Ubu quittent la Pologne et embarquent pour la France.

Ce dénouement est original dans la mesure où il annonce l’anti-théâtre du 20ème siècle (Jarry détourne les règles du théâtre classique).

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Ubu roi, acte V scène 4

LE COMMANDANT
Ah ! quelle belle brise.

PERE UBU
Il est de fait que nous filons avec une rapidité qui tient du prodige. Nous devons faire au moins un million de noeuds à l’heure, et ces noeuds ont ceci de bon qu’une fois faits ils ne se défont pas. Il est vrai que nous avons vent arrière.

PILE
Quel triste imbécile.

Une risée arrive, le navire couche et blanchit la mer.

PERE UBU
Oh ! Ah ! Dieu ! nous voilà chavirés. Mais il va tout de travers, il va tomber, ton bateau.

LE COMMANDANT
Tout le monde sous le vent, bordez la misaine !

PERE UBU
Ah ! mais non, par exemple ! Ne vous mettez pas tous du même côté ! C’est imprudent ça. Et supposez que le vent vienne à changer de côté : tout le monde irait au fond de l’eau et les poissons nous mangeront.

LE COMMANDANT
N’arrivez pas, serrez près et plein !

PERE UBU
Si ! Si ! Arrivez. Je suis pressé, moi ! Arrivez, entendez-vous ! C’est ta faute, brute de capitaine, si nous n’arrivons pas. Nous devrions être arrivés. Oh oh, mais je vais commander, moi, alors ! Pare à virer ! A Dieu vat. Mouillez, virez vent devant, virez vent arrière. Hissez les voiles, serrez les voiles, la barre dessus, la barre dessous, la barre à côté. Vous voyez, ça va très bien. Venez en travers à la lame et alors ce sera parfait.

Tous se tordent, la brise fraîchit.

LE COMMANDANT
Amenez le grand foc, prenez un ris aux huniers.

PERE UBU
Ceci n’est pas mal, c’est même bon ! Entendez-vous, monsieur l’Equipage ? amenez le grand coq et allez faire un tour dans les pruniers.

Plusieurs agonisent de rire. Une lame embarque.

PERE UBU
Oh ! quel déluge ! Ceci est un effet des manoeuvres que nous avons ordonnées.

MERE UBU ET PILE
Délicieuse chose que la navigation !

Deuxième lame embarque.

PILE, inondé.
Méfiez-vous de Satan et de ses pompes.

PERE UBU
Sire garçon, apportez-nous à boire.

Tous s’installent à boire.

MERE UBU
Ah ! quel délice de revoir bientôt la douce France, nos vieux amis et notre château de Mondragon !

PERE UBU
Eh ! nous y serons bientôt. Nous arrivons à l’instant sous le château d’Elseneur.

PILE
Je me sens ragaillardi à l’idée de revoir ma chère Espagne.

COTICE
Oui, et nous éblouirons nos compatriotes des récits de nos aventures merveilleuses.

PERE UBU
Oh ! ça évidemment ! Et moi je me ferai nommer Maître des Finances à Paris.

MERE UBU
C’est cela ! Ah ! quelle secousse !

COTICE
Ce n’est rien, nous venons de doubler la pointe d’Elseneur.

PILE
Et maintenant notre noble navire s’élance à toute vitesse sur les sombres lames de la mer du Nord.

PERE UBU
Mer farouche et inhospitalière qui baigne le pays appelé Germanie, ainsi nommé parce que les habitants de ce pays sont tous cousins germains.

MERE UBU
Voilà ce que j’appelle de l’érudition. On dit ce pays fort beau.

PERE UBU
Ah ! messieurs ! si beau qu’il soit il ne vaut pas la Pologne. S’il n’y avait pas de Pologne il n’y aurait pas de Polonais !

Alfred Jarry, Ubu Roi, 1896

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