en attendant godot incipitVoici un commentaire de la scène d’exposition de « En attendant Godot » de Samuel Beckett.

L’extrait étudié va de « Route à la campagne, avec arbre » à « Il n’y a rien à voir. »

Scène d’exposition d’En attendant Godot – Introduction :

Samuel Beckett est une des figures majeures du théâtre de l’absurde. D’origine irlandaise, il publie En attendant Godot, première pièce qu’il écrit en français, en 1952.

Il y livre une vision absurde de la condition humaine. La pièce ne tarde pas à être reconnue comme une œuvre majeure.

Dans cette scène d’exposition, on découvre les deux personnages de la pièce, Vladimir et Estragon, sur une route de campagne.

Questions possibles à l’oral de français sur la scène d’exposition de En attendant Godot :

♦ Quelles sont les caractéristiques de la scène d’exposition de En attendant Godot ?
♦ Que peut-on dire du rapport entre les personnages ?
♦ En quoi peut-on dire que la scène d’exposition d’En attendant Godot diffère d’une scène d’exposition traditionnelle ?
♦ Quels sont les différents registres présents dans cette scène ?
♦ Comment est traitée la parole dans cette scène d’exposition ?
♦ A quoi reconnaît-on que cette pièce s’inscrit dans le théâtre de l’absurde ?

Annonce du plan :

Nous verrons que cette scène d’exposition met en place un univers étrange, où les personnages atypiques s’apparentent à des antihéros (I). En mêlant comique et tragique, le dramaturge parle au spectateur de la condition humaine (II)

I – Un univers étrange

A – Un espace pauvre et vague

L’espace de cette scène d’exposition, évoqué par les didascalies, apparaît pauvre, vague et indéfini.

En effet, la didascalie initiale fait référence à un lieu qui pourrait être n’importe où : « Route à la campagne ».

L’absence d’article donne d’autant plus l’impression qu’il s’agit d’un espace vague.

Par ailleurs, les deux éléments de décor mentionnés par l’auteur ne permettent pas, de par leur banalité, d’apporter plus de précision quant à cet espace : « Route à la campagne, avec arbre » ; « Estragon, assis sur une pierre ».

Le lecteur découvre ainsi un espace extérieur qui est un lieu de passage, un espace transitoire, puisqu’on utilise une route pour aller d’un point à un autre.

Or, comme le suggère l’image d’Estragon assis sur la pierre à l’ouverture de la pièce, les personnages semblent installés dans cet espace qu’ils ne paraissent pas projeter de quitter.

Cette route semble être un espace familier pour eux, comme s’ils y avaient des habitudes, et notamment celle de se faire battre par le même groupe d’individus : « Toujours les mêmes ? ».

Ils semblent même être là depuis un moment, comme si cet espace était pour eux un point d’ancrage, ce que suggère la réplique de Vladimir qui pensait y avoir été abandonné par Estragon : « je te croyais parti pour toujours ».

L’espace alentour apparaît par ailleurs vague, sans consistance.

En témoigne la réaction de Vladimir quand il apprend qu’Estragon a passé la nuit dans un fossé, ce qui lui paraît extraordinaire, comme s’il n’y avait rien aux alentours : « Un fossé ! Où ça ? »

B – Une temporalité floue et cyclique

Comme l’espace, le temps apparaît indéfini, mais également répétitif, suggérant la stagnation des personnages.

La didascalie initiale précise le moment de la journée où se passe l’action : le soir.

L’époque, quant à elle, est indéterminée : on ne sait pas vraiment quand se passe l’action.

La seule évocation temporelle concrète renvoie au passé des personnages, présenté comme une époque glorieuse et perdue : « vers 1900 ».

Les personnages apparaissent ainsi sur le déclin, ce qui fait symboliquement écho au moment de l’action, le soir.

Le futur apparaît lui aussi indistinct.

Il est en effet évoqué de manière vague et évasive : la proposition d’embrassades de Vladimir aboutit sur un refus irrité d’Estragon, « Tout à l’heure, tout à l’heure. ». De même, la question d’Estragon « Et après ? » ne trouve pas de réponse de la part de Vladimir.

Les personnages évoluent ainsi dans un présent coincé entre un passé vague et un futur indistinct, comme s’ils stagnaient dans une attente, suggérée par le titre : « En attendant Godot ».

Cette impression de stagnation est accentuée par :

♦ Le champ lexical de la répétition: « recommence » ; « à nouveau » ; « te revoilà ».

♦ Les jeux de scènes répétitifs des personnages, l’un avec le chapeau, l’autre avec la chaussure: « il ôte son chapeau, regarde dedans, y promène sa main, le secoue, le remet » / « …parvient à enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y promène sa main, la retourne, la secoue ».

♦ La répétition du terme « rien», qui insiste sur l’absence d’action : « Rien à faire » ; « Rien » ; « Il n’y a rien à voir ».

Le temps apparaît donc comme figé dans un présent qui ne tend vers aucun projet futur, où il ne se passe rien.

C – Des antihéros

Dans cette scène d’exposition où aucune intrigue ne se profile, les personnages apparaissent comme des antihéros.

En effet, en choisissant d’en faire des vagabonds, l’auteur va à l’encontre du théâtre classique : ses héros sont des petites gens, pas soignés, qui dorment dans le fossé et se font régulièrement tabasser.

Ils ont un passé commun présenté comme un âge d’or aujourd’hui perdu : « On portait beau alors. Maintenant il est trop tard ».

Cela donne l’impression que le lecteur/spectateur arrive trop tard pour voir des héros : leurs aventures sont derrière eux.

Les personnages n’ont aucun objectif ; la scène ne repose que sur leur relation ambiguë :

♦ D’une part, leur relation oscille entre affection et irritation: « ESTRAGON : (Avec irritation) : Tout à l’heure, tout à l’heure. » / « ESTRAGON : Tu as eu mal ? » ; « VLADIMIR (…) Lève-toi que je t’embrasse. » / « VLADIMIR (avec emportement: Il n’y a jamais que toi qui souffres ! »

♦ D’autre part, elle n’apparaît pas comme un choix mais plutôt comme une nécessité qu’ils subissent car ils ont besoin l’un de l’autre : « Quand j’y pense…depuis le temps…je me demande…ce que tu serais devenu…sans moi…(avec décision) Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur.»

La scène ne repose ainsi que sur leurs élans émotionnels, ce dont témoignent les nombreuses didascalies (« avec irritation » ; « piqué au vif » ; « accablé » ; « avec emportement ») et leurs dialogues en apparence anecdotiques, ce que souligne l’épisode de la braguette : « (Il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses. ».

Les personnages de cette scène d’exposition se situent ainsi aux antipodes du héros traditionnel.

II – Du comique au tragique

A – Des personnages clownesques

Vladimir et Estragon apparaissent comme des personnages clownesques, à la fois drôles et grinçants.

De par l’allitération en « i » de Vladimir, et le fait qu’Estragon porte le nom d’une herbe aromatique, les noms des personnages prêtent à sourire et leur confèrent d’emblée une dimension burlesque.

Par ailleurs, ils apparaissent comme des pantins :

♦ Leur gestuelle est pataude, saccadée et répétitive: « Estragon, assis sur une pierre, essaie d’enlever sa chaussure. Il s’y acharne des deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de force, se repose en haletant, recommence. Même jeu. » ; « VLADIMIR (s’approchant à petits pas raides, les jambes écartées) ».

♦ Ils changent d’état très rapidement, d’une manière enfantine, comme le souligne les didascalies précisant les intonations des personnages : Vladimir est « froissé», puis « épaté », « accablé », puis soudain s’exprime « avec vivacité », puis « avec emportement », « avec emphase », puis « les yeux vagues ».

Le rythme de leur parole, très vif et saccadé, apparaît mécanique.

Le philosophe Henri Bergson écrivait que le rire consistait en « de la mécanique plaquée sur du vivant » : c’est précisément ce que fait Beckett avec ses deux personnages, conférant à cette scène une forte dimension comique.

Parallèlement, on observe que le registre pathétique est présent, notamment à travers le champ lexical de la mort et de la souffrance : « petit tas d’ossement » ; « c’est trop pour un seul homme » ; « tu as mal ? » ; « Mal ! Il me demande si j’ai mal ! » ; « épouvanté ».

Les deux héros apparaissent ainsi comme deux pantins cassés, desquels on rit, des clowns, le propre du clown étant de faire rire par ses échecs tragiques.

B – Les dysfonctionnements de la parole

Dans cette première scène, la parole prête à sourire car les personnages ne parviennent pas à communiquer.

Ils sont chacun caractérisés par un certain rapport à la parole.

Aux méditations philosophiques de Vladimir, associé symboliquement au chapeau qui évoque le cerveau et un côté cérébral, répond la parole pragmatique d’Estragon, associé à la chaussure qui suggère un côté beaucoup plus terre à terre.

Ainsi, la plupart du temps, ils ne se comprennent pas, multipliant les malentendus.

C’est le cas par exemple pour la première réplique d’Estragon : il dit « Rien à faire » parce qu’il ne parvient pas à ôter sa chaussure, et Vladimir y voit une méditation philosophique sur l’existence.

Ces malentendus prêtent à rire.

Par ailleurs, la scène est scandée par des moments de silence qui soulignent que la parole ne sert qu’à meubler le vide.

Les répliques ne délivrent aucune information et laissent le lecteur/spectateur à ses interrogations : il ne sait pas d’où viennent les personnages, pourquoi ils se font battre, par qui, etc…

En effet, aucune question ne trouve de réponse : « Tu crois ? / Je suis content de te revoir » ; « Et on ne t’a pas battu ?/ Si…Pas trop. » ; « Toujours les mêmes ? / Les mêmes ? Je ne sais pas. »

La seule fois où les personnages se répondent vraiment, c’est lorsque Vladimir demande à Estragon ce qu’il fait, et que ce dernier lui répond : « Je me déchausse. »

Ironiquement, c’est la seule information claire que détient le lecteur/spectateur sur la scène.

Ce traitement de la parole est caractéristique du théâtre de l’absurde, qui déconstruit les mécanismes de la parole, et confère à la scène une dimension comique très efficace.

C – Une réflexion métaphysique

Sous son aspect amusant, cette scène d’exposition présente une réflexion sur la condition humaine et sa dimension tragique.

Pour Vladimir, tout est prétexte à réfléchir à la mort.

Il affirme qu’Estragon serait mort sans lui (« Tu ne serais plus qu’un petit tas d’ossements à l’heure qu’il est, pas d’erreur »), qu’ils auraient dû se suicider du haut de la tour Eiffel, qu’il attend la mort avec impatience et peur (« Le dernier moment…C’est long, mais ça sera bon. (…) Soulagé et en même temps…épouvanté »).

Il évoque par ailleurs une forme de résignation tragique face à la vacuité de l’existence : « à quoi bon se décourager à présent ». Avant, ils auraient pu se décourager et se suicider, mais maintenant c’est trop tard, autant attendre « le dernier moment ».

Mais en même temps, Vladimir et Estragon ne parviennent pas à se résigner, ce que symbolise Estragon qui s’acharne à enlever sa chaussure, renonce, et réessaie sans cesse.

Par ailleurs, cette scène d’exposition, s’ouvrant sur « Rien à faire » et s’achevant sur « Il n’y a rien à voir », propose une double réflexion à son lecteur/spectateur :

♦ A un niveau théâtral, elle interroge les codes du théâtre classique et de la représentation en les brisant : elle affirme ainsi qu’il n’y a pas d’intrigue, pas d’action, rien à apprendre.

♦ A un niveau existentiel, elle raconte la vacuité et la vanité de la vie face à laquelle l’homme ne parvient pas à se résigner, cherchant toujours du sens.

Elle permet à Beckett de montrer avec un rire grinçant l’absurdité de la condition humaine.

Scène d’exposition d’En attendant Godot, conclusion :

Cette scène d’exposition plante une atmosphère mystérieuse qui vise à perdre le spectateur.

En effet, ce dernier ne sait ni d’où viennent les personnages, ni où ils vont, mais est plongé avec eux dans une sorte d’attente.

L’action repose ainsi uniquement sur le dialogue des personnages, en apparence anecdotique, qui, en jouant sur les décalages comiques entre parole triviale et réflexion métaphysique, délivre une réflexion désabusée sur l’absurdité de la condition humaine.

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  9 commentaires à “En attendant Godot, scène d’exposition : commentaire”

  1.  

    Je vous laisse un message pour vous remercier pour votre site que j’ai découvert au début des vacances, et depuis j’ai appris énorméent de choses. Vos vidéos sont aussi supers, vous arrivez à expliquer en quelques minutes ce qu’on met des heures à comprendre avec mon professeur. J’ai hâte de recevoir les autres vidéos.

  2.  

    Bonjour,
    Je viens juste de remarquer que « en attendant Godot  » a été publié en 1952 et non en 1947.
    Continuez vos analyses, elles sont très pertinentes et m’aident beaucoup.

  3.  

    Bonjour Amélie, il y a une petite faute de frappe dans l’annonce du plan : « le spectateur parler » au lieu de « parle ». Sinon, merci beaucoup pour votre site qui est vraiment exceptionnel, et pour le temps que vous passez pour nous

  4.  

    les réponses sur les questions.?

  5.  

    Bonjours est ce que vous auriez une ouverture à me conseiller pour en attendant godot
    Merci

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