la cantatrice chauve ionesco scène 1Voici une analyse de la scène 1 de La Cantatrice Chauve d’Eugène Ionesco.

La cantatrice chauve, scène 1 : introduction

Œuvre du théâtre de l’absurde, la Cantatrice Chauve d’Eugène Ionesco, parue en 1950, est une « anti-pièce » déroutante, à l’intrigue inexistante.

Dans cette pièce, Ionesco met en scène des incohérences et des non-sens, en s’inspirant d’une méthode d’apprentissage de l’anglais, la méthode Assimil, dont les phrases sont inintéressantes et porteuses de clichés.

Cet extrait est la première scène de la pièce. Monsieur et Madame Smith discutent dans leur salon.

Questions possibles à l’oral sur l’acte 1 scène 1 de La Cantatrice chauve :

♦ Quelles sont les caractéristiques de cette scène d’exposition ?
♦ Montrez comment Ionesco parodie la scène d’exposition traditionnelle.
♦ Comment peut-on qualifier les propos de Madame Smith ?
♦ Par quels procédés Ionesco tourne-t-il la bourgeoisie en dérision ?
♦ Qu’est-ce qui fait l’originalité de cette scène d’exposition ?

 Annonce du plan :

Nous verrons dans ce commentaire que la scène 1 de La cantatrice chauve est une parodie de scène d’exposition (I) dans laquelle les personnages utilisent un langage absurde et déroutant (II).  Les conventions théâtrales et sociales y sont ainsi tournées en dérision (III).

I – Une parodie de scène d’exposition

A – Une scène d’exposition d’apparence traditionnelle

Au théâtre, la scène d’exposition permet de présenter :
♦ L
es personnages principaux;
Le cadre spatio-temporel;
L’intrigue.

Cette première scène de La cantatrice chauve est en apparence une scène d’exposition traditionnelle puisque le spectateur apprend plusieurs de ces éléments.

La première réplique donne trois indications :
♦  Le lieu;
♦ Le
nom des personnages principaux ( « C’est parce que nous habitons dans les environs de Londres et que notre nom est Smith »)
Le contexte (le couple vient de terminer son repas : « Nous avons mangé » ).

Par ailleurs, la didascalie initiale indique précisément le décor de la scène qui se déroule dans un salon anglais : « Intérieur bourgeois anglais » .

La suite dévoile au spectateur les liens entre les personnages, présente Mary comme la domestique (« Mary a bien cuit les pommes de terre »  ) et décrit la famille Smith qui se compose donc de Monsieur et Madame Smith et de leurs trois enfants.

Plusieurs caractéristiques de la scène d’exposition traditionnelle semblent donc respectées.

Toutefois, l’intrigue n’est pas dévoilée et le spectateur remarque que le personnage éponyme de la pièce (la cantatrice chauve) n’est pas sur scène.

B – Une surabondance d’informations inutiles

La scène 1 de La cantatrice chauve déploie les informations traditionnelles d’une scène d’exposition mais d’une manière parodique puisque ces informations sont données à l’excès.

Tout d’abord, la longue didascalie initiale décrit le décor avec précision, ce qui est censé donner des indications pour la mise en scène. Cependant, l’adjectif « anglais » y apparaît à quinze reprises.

Cette répétition insiste sur le cliché d’un salon bourgeois anglais que Ionesco veut reproduire sur scène. Mais la surabondance du qualificatif perd totalement son sens : « Un feu anglais », « un long moment de silence anglais », « des chaussettes, anglaises ».

De la même façon, les répliques de Madame Smith offrent une abondance de détails et d’informations inutiles et inintéressants : « L’huile de l’épicier du coin est de bien meilleure qualité que l’huile de l’épicier d’en face« .

La description d’un quartier qui semble cerné par les épiceries « en face », « du coin », « du bas de la côte » n’a aucun intérêt, ni pour l’intrigue, ni pour la conversation puisque Madame Smith conclut : « Mais je ne veux pas dire que leur huile à eux soit mauvaise ». La conjonction de coordination « Mais » , à valeur d’opposition, souligne l’inutilité des propos précédents.

Ces informations parasitent donc la fonction première d’une scène d’exposition et donnent au spectateur l’impression que la scène tourne en rond.

C – Une incohérence temporelle

On constate, dès la première réplique de la scène 1, une incohérence concernant le cadre temporel.

En effet, il y a une contradiction évidente entre la didascalie initiale : «  La pendule anglaise frappe dix-sept coups anglais » et la première phrase de Madame Smith : « Tiens, il est neuf heures ».

La déclaration de Madame Smith apparaît à la fois artificielle et fausse.

Dans les conventions théâtrales classiques, un personnage doit informer le spectateur, par le biais de la double énonciation, au sujet du cadre temporel, permettant ainsi de prouver que l’unité de temps est respectée.

La phrase déclarative de Madame Smith est une parodie de cette convention. En effet, elle n’a rien de naturel. Les coups de l’horloge ayant été entendus à la fois par elle et son mari, mais aussi le spectateur, elle n’a qu’une valeur de répétition qui dénonce donc son caractère artificiel.

En outre, la phrase est fausse. La pendule indique qu’il est 5h et non 9h. Or la locution « tiens » souligne la rapport de cause à effet des coups de la pendule à la déclaration de Madame Smith. La phrase qui devrait normalement venir renforcer les informations fournies par la didascalie la contredit, provoquant une incohérence temporelle, qui perdure durant toute la pièce.

II – Un langage absurde et déroutant

Le spectateur a affaire à une parodie de scène d’exposition, qui, tout en ne dévoilant pas l’intrigue, abonde de détails inutiles. Le langage employé par les personnages se révèle absurde et déroutant.

A – Le discours mécanique de Madame Smith

Les répliques de Madame Smith progressent de manière artificielle et mécanique. Cette mécanisation du discours, qui se lit dès la scène 1, sera de plus en plus présente tout au long de la pièce.

Tout d’abord, Madame Smith utilise une structure grammaticale très simple : sujet, verbe, complément. Elle enchaîne les phrases sans faire de connexion entre elles (c’est ce qu’on appelle la parataxe) : « Le poisson était frais. Je m’en suis léché les babines. J’en ai pris deux fois. »

On note également la présence d’énumérations asyndétiques (c’est à dire sans conjonctions de coordination) : « Nous avons mangé de la soupe, du poisson, des pommes de terre au lard, de la salade anglaise » qui traduisent un manque de naturel et une forme d’automatisme.

L’artificialité des répliques de Madame Smith est flagrante quand elle parle de sa fille : « Ça se voit qu’elle n’a que deux ans. Elle s’appelle Peggy « .

Préciser à Monsieur Smith le nom et l’âge de son enfant, que ce dernier ne peut ignorer, est un procédé grossier pour transmettre une information, qui plus est inutile, au spectateur.

De plus, elle s’exprime au moyen de structures répétitives qui s’apparentent à des tautologies : « Mary a bien cuit les pommes de terre, cette fois-ci. La dernière fois elle ne les avait pas bien fait cuire » . La deuxième proposition n’apporte aucune information supplémentaire à la première puisque le complément de temps « cette fois-ci » laissait présupposer que les pommes de terre n’avaient pas été bien cuites la fois précédente.

La structure grammaticale, de même que pour les méthodes d’apprentissage des langues qui ont inspiré Ionesco, se complexifie petit à petit au fil des répliques, mais cette complexification se fait au détriment de la logique et de la cohérence.

B – Les incohérences et les non-sens

Madame Smith, en plus de parler pour ne rien dire, tient des propos qui sont incohérents.

On relève ainsi plusieurs non-sens.

Par exemple, des liens de causalité sont faux : « Nous avons bien mangé, ce soir. C’est parce que nous habitons dans les environs de Londres et que notre nom est Smith. » Il n’y a pas de rapport entre le fait de bien manger et le nom de famille des Smith ou leur localisation géographique. Pourtant, les deux propositions sont liées par un connecteur logique de causalité : « parce que » .

Un autre procédé consiste à utiliser, dans une énumération, un terme qui n’a rien à voir avec les autres : « Le yaourt est excellent pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apothéose » .  Le terme  » apothéose  » clôt l’énumération de manière homophonique mais en corrompt le sens.

Monsieur Smith, quant à lui, n’est pas plus cohérent que sa femme puisqu’il raisonne par sophismes : « Un médecin consciencieux doit mourir avec le malade s’ils ne peuvent pas guérir ensemble. Le commandant d’un bateau périt avec le bateau, dans les vagues. Il ne lui survit pas » . La fausse analogie entre le capitaine du bateau et le médecin corrompt le raisonnement.

Madame Smith, qui semble dans un premier temps relever la fausse analogie (« On ne peut comparer un malade à un bateau » ), se laisse pourtant convaincre sans résistance par son mari qui approfondit cette fausse analogie : « Pourquoi pas? Le bateau a aussi ses maladies ».

Le spectateur qui pourrait s’attendre à une forme de résistance intellectuelle de la part de Madame Smith est dérouté par la manière dont elle cède au raisonnement absurde de son époux.

III – Les conventions tournées en dérision

A – Le théâtre tourné en dérision : « l’anti-pièce » .

Eugène Ionesco s’attaque dans cette scène d’exposition aux conventions théâtrales.

Nous l’avons vu, cette scène est une parodie de scène d’exposition. Le sous-titre de l’œuvre, « Anti-pièce » , montre d’ailleurs que le dramaturge s’inscrit à contre-courant du théâtre classique.

Dans cette première scène, Eugène Ionesco place les deux personnages dans une situation d’énonciation particulière, puisqu’il ne s’agit ni d’un monologue ni d’un dialogue.

En effet, on constate durant tout le début de la scène que Madame Smith parle seule. Le pronom personnel  » tu  » :  » Toi tu en as pris trois fois «  indique qu’elle s’adresse à son époux. De plus elle l’interroge directement : « Comment ça se fait ? « .

Cependant, ses interventions restent sans réponse puisque les didascalies indiquent à huit reprises que Monsieur Smith  » fait claquer sa langue « . Les onomatopées de son époux ne semblent pourtant pas déranger Madame Smith qui poursuit la discussion toute seule.

Dès le début de la pièce Ionesco refuse donc de choisir entre monologue et dialogue qui sont pourtant les deux systèmes d’énonciation du théâtre.

Il place ses personnages dans une communication problématique, qui ne fera qu’empirer tout au long de la pièce.

Par ailleurs, l’absence d’intrigue dans cette scène, les propos vides et inutiles de Madame Smith et le manque de cohérence laissent le spectateur dérouté face à une scène qui refuse toutes les conventions du théâtre classique et provoque un rire, mais un rire inquiet.

B – Une critique sociale et humaine

Ce n’est pas uniquement les conventions théâtrales qui sont tournées en dérision. Ionesco s’attaque également ici aux conventions sociales et humaines.

Les Smith sont en effet le reflet d’une classe sociale et de comportements humains qui prêtent à sourire au premier abord mais qui se révèlent peu à peu inquiétants.

Le choix du nom de famille Smith par Ionesco n’est pas anodin. Il s’agit du nom le plus courant d’Angleterre, de même que les Martin, un peu plus tard dans la pièce, portent le nom le plus répandu de France.

Ainsi, le couple représente le cliché d’une famille bourgeoise anglaise, comme l’indique la didascalie initiale.

Madame Smith aborde des sujets triviaux voire vulgaires (« Ça me fait aller aux cabinets » ), et Monsieur Smith profère des jugements qui ne sont fondés sur rien (« Seule la marine est honnête en Angleterre » ).

Le dramaturge représente une discussion qui tourne en rond, des rapports humains vides de sens et dont le langage même est incompréhensible. Cette vacuité est finalement angoissante pour le spectateur, à qui il est donné de contempler l’insignifiance grotesque des rapports humains.

La cantatrice chauve, scène 1 : conclusion

Dans La cantatrice chauve, Ionesco met a mal les conventions théâtrales.

La première scène est une parodie de scène d’exposition où les personnages, qui parlent pour ne rien dire, enchaînent incohérences et absurdités.

Cette dérision du théâtre et des rapports sociaux provoque le rire, mais un rire inquiet, devant une situation qui révèle de manière angoissante la vacuité des rapports humains et du langage.

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  8 commentaires à “La cantatrice chauve de Ionesco, scène 1: analyse”

  1.  

    bonjour Amélie,

    merci pour ce commentaire, et merci pour tout ce que vous faites, toutefois, je trouve dommage que vous ne parliez pas des courants littéraires dans votre site … comptez vous le faire ?

    •  

      Bonjour Aurore,
      J’aimerais faire une série de vidéos sur les mouvements littéraires, mais j’ai un emploi du temps chargé actuellement. Ce ne sera donc pas pour cette année, mais plutôt pour la suivante.

  2.  

    Super commentaire! Il complète bien mon cours et va m’aider pour l’oral de Français. Merci!

  3.  

    Merci pour tout ce que vous faites car c’est vraiment un bon complément du cours et ça me permet d’avoir une vision un peu différente d’un même texte.

  4.  

    Merci pour ce commentaire, grace a vous j’ai pu avoir 13/20 à l’oral!
    Je trouve que vous faites un excellent travail, et que vous êtes d’une aide précieuse pour les élèves surtout ceux ayant un prof de fr

  5.  

    Merci boucoup ,, vous faites un travail remarquable,,,

  6.  

    salut Amélie merci beacoup vpis faites un travail remarquable excellent.peu tu m’aider je veu faire une dissertation sur la cantatrice chauve

  7.  

    Bonsoir Amélie,
    Tout d’abord merci pour votre aide précieuse. Grâce à votre site, je peux compléter mes fiches de révision efficacement et avec des idées pertinentes. J’avais juste une question au sujet de cette première scène de La Cantatrice chauve : pourrait-on parler de comique dans la scène ? J’ai pensé au comique de mots (non-respect du sens sémantique des mots), à la caricature d’un stéréotype (Madame Smith parle pendant que son mari lit le journal avec sa pipe), au comique de répétition (du geste de Monsieur Smith : « continuant sa lecture, fait claquer sa langue » ; de mots, puisque Madame Smith se répète ; et de caractère, puisqu’elle n’arrête pas de parler alors qu’il ne dit rien et se montre peut-être grognon). Je sais que vous parlez d’un rire inquiet, mais ne peut-il pas être un peu plus léger à certains moments, comme ceux que je viens de citer ?

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