lettres persanes montesquieu lettre 30Voici le commentaire de la lettre 30 des Lettres persanes de Montesquieu (« Mais comment peut-on être persan ? »)

Lettre 30 des Lettres persanes, introduction:

Dans les Lettres Persanes écrites en 1721, Montesquieu utilise le roman épistolaire (par lettres) pour faire une critique de la société européenne.

Il met en scène deux Persans, Usbek et Rica, qui entreprennent un voyage d’étude en Europe puis en France.

Rica a un sens aigu de l’observation et porte un regard neuf sur un monde qui ne cesse de le surprendre.

Après la découverte de Paris dans la lettre 24, la lettre 30 évoque la rencontre de Rica avec la société parisienne.

Questions possibles à l’oral sur la lettre 30 des Lettres persanes (« Comment peut-on être persan »):

♦ En quoi cette lettre 30 des se rattache-t-elle au mouvement des Lumières ?
♦ Etudiez le registre satirique dans la lettre 30 des Lettres persanes.
♦ Quel est le rôle du regard dans cette lettre ?
♦ Comment sont présentés Paris et les parisiens dans cette lettre 30 ?
♦ Quel est l’intérêt de cette lettre ?
♦ En quoi le genre épistolaire permet-il une critique efficace de la société parisienne ?

Annonce du plan :

Montesquieu utilise le regard naïf mais lucide de Rica (I) pour mettre en lumière les travers de la société parisienne (II).

I – Rica : un regard naïf mais lucide sur le vieux monde

 A – Rica : un regard neuf sur le vieux monde

Montesquieu utilise la technique du décentrement, bien connue au 18ème siècle : le récit est narré à partir d’un regard extérieur, naïf afin de mieux juger les mœurs françaises.

Ce décentrement se manifeste tout d’abord par l’exotisme qui apparaît à travers le lieu de destination « Smyrne » cite d’origine grecque située en empire ottoman.

Si le lieu d’écriture de la lettre est Paris, la datation reprend le système oriental du calendrier lunaire « A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712 » ce qui ajoute une touche d’exotisme et accroit la distance entre Rica et Paris.

Le genre du roman épistolaire favorise d’ailleurs cette mise à distance entre un récepteur et un émetteur qui rapporte ce qu’il voit.

Rica porte ainsi un regard neuf sur les codes parisiens, un regard d’étonnement comme le montre le ton exclamatif de la phrase « Chose admirable ! ». Le caractère elliptique de la phrase sans verbe (il s’agit d’une phrase nominale) montre à quel point Rica est saisi par ce qu’il voit.

L’adverbe modalisateur « même », dans la phrase « les femmes même faisaient un arc-en-ciel »,  révèle également une distance entre les mœurs orientales et les mœurs parisiennes : Rica s’étonne de ce qui semble normal à un parisien.

Le champ lexical du regard est omniprésent dans le texte : « regarde», « voir », « je voyais », « aux spectacles », « vu », « admirable », « je me voyais », « vu », « pour voir », « quelque chose d’admirable », « je me vis », « sans qu’ on m’eût regardé ».

Les regards sont croisés, multiples. Il s’agit des regards de Rica sur Paris mais aussi des regards des parisiens sur Rica.

Mais dans un premier temps, c’est Rica qui regarde Paris d’un regard persan mais surtout perçant.

B – Un regard scientifique sur la société parisienne

Rica observe les parisiens comme le ferait un scientifique, avec une méthode, des hypothèses et une conclusion.

La thèse de Rica est énoncée par le présent de vérité générale au début du texte « Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance » . Mais la proposition relative « qui va jusqu’à l’extravagance» dévoile une tentative d’évaluation quantitative de cette curiosité.

Le champ lexical de la quantité montre que Rica souhaite prendre la mesure de la curiosité parisienne : « mille couleurs », « cent lorgnettes », « multiplie », « ce que je valais », « apprécié au plus juste ».

Au fil du texte, les chiffres, vagues au début, semblent s’affiner comme si Rica parvenait, comme un scientifique, à donner la vraie valeur des choses dans cette société.

Le récit qui suit cette première phrase tend à illustrer et à démontrer la véracité de la thèse énoncée au début. En dépit des apparences ce texte épistolaire est donc argumentatif.

D’ailleurs Rica a une approche très scientifique de l’espace parisien. Lorsqu’il observe Paris et ses habitants, il utilise des propositions contraposées que l’on nomme en logique des implications sur le modèle « si…alors » :

♦ « Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres»
♦ « si j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi»
♦ «Si j’étais aux spectacles, je voyais aussitôt cent lorgnettes dressées contre ma figure »

Ces propositions donnent l’impression que Rica se livre à une série d’expériences pour tester la curiosité des parisiens.

Le changement de vêtement persan pour le vêtement parisien relève là aussi d’une expérience scientifique puisqu’ il parle lui-même d’ « essai ».

Paris est pour Rica un laboratoire où il use de son regard perçant pour faire la critique de la société parisienne.

A partir de ce regard, Montesquieu dresse une satire de la société parisienne.

II – Une satire de la société parisienne

 A – Une société superficielle

Paris apparaît dans cette lettre 30 comme une société superficielle.

L’omniprésence du champ lexical du regard révèle une société obnubilée par les apparences.

D’ailleurs, l’architecture même de la ville favorise le regard, les « fenêtres » et les « cent lorgnettes » donnant l’impression d’être des yeux.

De plus, la figure dominante est le cercle : « cercle », « autour de moi », « arc en ciel », «  m’entourait ».

Cette circularité permanente autour de Rica donne l’impression que Paris est un grand théâtre.

L’énumération en gradation  (« vieillards, homme, femme, enfants, tous voulaient me voir ») représente Paris comme une gigantesque salle de spectacle et « l’arc en ciel nuancé de mille couleurs » suggère que les spectateurs sont eux-mêmes des acteurs parés de costumes bariolés et chatoyants.

Le style indirect libre (« Il faut avouer qu’il a l’air bien persan» (11) et le style direct (« Ah! ah! monsieur est Persan? C’est une chose bien extraordinaire (11)! Comment peut-on être Persan? « ) rappelle l’univers de la comédie. L’interjection exclamative « Ah ! ah ! » relève notamment des comédies de Molière voire de la farce.

Les Parisiens apparaissent ainsi comme des personnages de comédie, relativement vulgaires. Ils sont d’ailleurs animalisés par le substantif « bourdonnement » ce qui accentue le trait satirique de Montesquieu.

Leur superficialité est soulignée par l’abondance de pluriel dans le texte et le champ lexical de la quantité : « mille / cent / tout le monde/partout/multiplie dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées ».

Cet effet de surnombre trahit un univers baroque saturé de signes et superficiel.

Tout n’est qu’apparence y compris ce qui relève de la nature. La question posée à la fin du texte « Comment peut-on être persan ? » est ainsi profondément absurde car elle aborde la question de la nature et de l’identité comme une chose que l’on pourrait choisir.

B – Une société ethnocentrique

Montesquieu dénonce également l’ethnocentrisme de la société parisienne (= le fait de penser que la civilisation dont on est issu est supérieure aux autres).

Montesquieu traque cet ethnocentrisme à travers la surprise des parisiens. La proposition « comme si j’avais été envoyé du ciel » montre que le parisiens considèrent qu’en dehors de la leur il n’existe pas de civilisation développée digne de ce nom.

Cette expression souligne également la superstition des parisiens qui voient une révélation divine là où il n’y a qu’altérité humaine.

Montesquieu dresse un portrait satirique de l’esprit des parisiens « qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre », et « qui disaient entre eux ».

On retrouve encore dans ces expressions l’idée de circularité, mais cette circularité représente l’enfermement, la fermeture d’esprit.

Cette attitude est le propre de l’ethnocentrisme qui voit en l’étranger un coupable. La phrase au discours indirect libre « il faut avouer qu’il a l’air bien persan » ramène, par le verbe « avouer », le statut d’étranger à une faute, ce dont se moque Montesquieu dans son texte.

C – Le parisianisme, une maladie contagieuse

Curieusement, et c’est là que la satire de Montesquieu est la plus efficace, Rica semble être progressivement gagné voire contaminé par les mœurs parisiennes.

Tout d’abord, il adopte leur point de vue puisqu’ il évoque des « ornements étrangers » en parlant de ses propres vêtements.

On observe par ailleurs de nombreux parallélismes lexicaux entre le premier et le second paragraphe :
♦ «  Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance »
♦ «  je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ».
=> On constate que le « curiosité » passe des Parisiens à Rica.

De surcroît, Rica commence à parler comme les parisiens. La phrase « Chose admirable ! » écrite par Rica semble être une imitation de « C’est une chose bien extraordinaire ». Rica est contaminé par la phraséologie parisienne ; il s’occidentalise sous nos yeux et prend les défauts des parisiens qu’il critiquait lui-même !

La proposition « quoique j’aie très bonne opinion de moi » montre qu’il s’emplit d’une coquetterie et d’une vanité toute parisienne.

Pire, Rica commence à désirer le regard des autres. Lorsqu’il évoque son anonymat après avoir endossé un habit « à l’européenne », il mentionne : « j’entrai tout à coup dans un néant affreux».

Le terme métaphysique « néant » et l’adjectif « affreux » soulignent que Rica souffre de ne plus être le centre de l’attention. Il est donc devenu comme prisonnier de la superficialité parisienne.

« Comment peut-on être persan ? », conclusion

Montesquieu dresse dans cette lettre 30 des Lettres persanes un portrait satirique de la société parisienne.

La naïveté de Rica mais aussi sa lucidité permettent de porter un regard amusé et comique sur les travers de la société parisienne.

L’addiction de Rica à la superficialité française apporte néanmoins une tonalité grave à ce constat.

Selon Montesquieu, philosophe des Lumières, le vieux monde a besoin de se ressourcer dans des principes nouveaux. Ces principes seront exposés en 1748 dans l’Esprit des Lois qui promeut la liberté politique pour une société française encore prisonnière de ses préjugés et de ses contradictions.

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  5 commentaires à “Lettres persanes 30, Montesquieu : Comment peut-on être persan ?”

  1.  

    J’aide mon fils en 1ère S à faire ses fiches pour l’oral : votre site est une vraie mine d’or. Merci pour ce travail remarquable qui nous est d’un vrai soutien durant cette période de révision.

  2.  

    pourriez vous faire le commentaire de la lettre 64?

  3.  

    Ce commentaire est pour quelle problématique ?

  4.  

    Bonjour, le commentaire est excellent, il y a cependant, d’après moi une certaine incohérence. Par exemple lorsque Rica dit  » je ne me croyais pas un homme si heureux et si rare  » il n’adopte pas du tout le point de vue parisien mais il s’ agit là d’autodérision, dans la mesure où il ne comprend pas les raisons de l’intérêt que lui portent les parisiens.

  5.  

    Peut-on reprendre le même plan pour la problématique suivante: « Étudiez le registre satirique dans cette lettre ? »

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