Lettres persanes, Montesquieu, lettre 161 : explication linéaire

lettres persanes Montesquieu lettre 161Voici une explication linéaire de la lettre 161 des Lettres persanes de Montesquieu.

Lettres persanes, lettre 161, introduction

Lettres persanes de Montesquieu est un roman épistolaire (=composé de lettres) qui met en scène deux persans, Usbek et Rica, lors de leur voyage en Europe au début du XVIIIème siècle.

Le regard éloigné et faussement naïf que les deux persans portent sur l’Europe permet à Montesquieu de faire la critique des institutions et moeurs européennes.

(Voir mon résumé et analyse des Lettres persanes – Fiche de lecture essentielle pour le bac de français)

Parallèlement, une autre intrigue se noue à Ispahan, dans le sérail d’Usbek.

Les femmes du harem, dont la favorite d’Usbek, Roxane, se révoltent contre la tyrannie de leur maître.

Cette intrigue orientale permet d’approfondir la réflexion sur la liberté menée par Montesquieu dans l’ensemble du roman.

La dernière lettre de son roman, la lettre 161, est écrite par Roxane au sultan Usbek. Cette lettre constitue l’excipit des Lettres persanes.

C’est un moment stratégique pour Montesquieu qui va affirmer l’idée maîtresse de son ouvrage : créer un nouveau langage au service de la liberté, notamment des femmes.

Problématique

Comment Montesquieu se fait-il pas l’avocat de la condition féminine dans cette lettre 161 des Lettres persanes ?

Annonce du plan linéaire :

Nous étudierons deux mouvements dans ce texte. Dans un premier temps, nous verrons que Roxane apparaît comme une héroïne tragique (I), puis, qu’à travers elle, Montesquieu se fait l’avocat de la condition féminine (II).

I – La condition tragique des femmes

(Du début de la lettre 161 à « le droit d’affliger tous mes désirs ? »)

 A – Roxane, une héroïne tragique

Roxane ouvre sa lettre sur un aveu « Oui, je t’ai trompé ».

L’adverbe « Oui » donne l’impression que Roxane répond à une question préalablement posée, ce qui suscite immédiatement l’attention du lecteur et donne l’impression d’une tirade de tragédie.

Les deux premières propositions forment un alexandrin, rythme qui plonge le lecteur dans l’univers de la tragédie classique : « Oui, je t’ai trompé ; j’ai séduit tes eunuques » .

Roxane se pose comme une héroïne tragique : l’allitération en « j » (« Je me suis jouée de ta jalousie ») montre l’omniprésence de la première personne du singulier.

Le champ lexical du plaisir situe l’intrigue tragique dans le domaine amoureux : « trompé », « séduit », délices », « plaisirs ».

B – Un monologue tragique

Très rapidement, la lettre de Roxane devient pathétique avec la phrase courte et minimale « Je vais mourir ».

L’utilisation du futur proche (« vais mourir », « va couler ») suggère l’accomplissement d’un destin inéluctable.

Le lecteur assiste à l’accomplissement du destin tragique de Roxane par le jeu sur les temps verbaux : futur proche (« vais mourir») puis présent de l’indicatif (« Je meurs ») puis le passé proche (« Je viens d’envoyer »).

Selon les codes de bienséances de la tragédie classique, la mort de l’homme aimé n’est évoquée que par euphémisme. C’est le cas ici lorsque Roxane écrit : « le seul homme qui me retenait à la vie n’est plus. »

Roxane évoque également la mort des gardiens meurtriers par une allusion qui relève d’un style précieux, euphémisant : « mais mon ombre s’envole bien accompagnée. Je viens d’envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges ».

Roxane déploie également un style élégiaque et lyrique pour évoquer l’homme aimé  notamment par l’hyperbole « le plus beau sang du monde »

Le mode interrogatif (« Comment … ? ») rappelle le monologue tragique.

Le champ lexical de la liberté (« affliger », « servitude », « libre », « indépendance ») montre que l’enjeu de la lettre est d’affirmer l’indépendance féminine et la liberté des femmes.

II – La revendication de la liberté féminine

(De « Non ! J’ai pu vivre dans la servitude » à la fin de la lettre 161)

A – L’opposition à Usbek

Roxane s’oppose à Usbek comme le montre l’adverbe « Non » et la conjonction de coordination d’opposition « mais » : « Non ! J’ai pu vivre dans la servitude, mais j’ai toujours été libre« .

Roxane s’oppose à un régime matrimonial privatif de liberté.

B – Le théâtre de la vie maritale

La lettre de Roxane montre comment les femmes sont soumises à un époux tyran.

L’opposition entre le comportement masculin (« pendant que tu te permets tout« ) et la privation de liberté des femmes (« le droit d’affliger tous mes désirs« ) met en évidence le déséquilibre présent dans la vie maritale.

Le champ lexical de l’apparence souligne que la femme est contrainte de cacher sa nature : « paraître », « lâchement » « gardé dans mon cœur », faire paraître », « appelât de ce nom ».

L’antithèse « J’ai pu vivre dans la servitude, mais j’ai toujours été libre » souligne que la vie maritale n’est qu’un théâtre où la soumission de la femme cache la révolte.

L’antithèse « les transports de l’amour » / « la violence de la haine » accentue cette duplicité forcée.

Le registre lyrique est bien présent, à travers le champ lexical de l’amour, mais il est déconnecté de la vie matrimoniale : « transports », « amour », « cœur », « heureux » n’ont été que du domaine du paraître.

C – L’inversion des rapports de force

Dans cette lettre 161, la lettre finale des Lettres persanes, c’est la femme qui est investie du pouvoir du langage.

Le jeu des pronoms personnels montre la libération de la condition féminine.

En effet, le « Tu » (représentant Usbek), grammaticalement en position de sujet (« tu me croyais trompée ») est remplacé par le pronom « te» en position d’objet : « Je te trompais ».

Cette inversion des pronoms montre l‘inversion des rapports de force entre Roxane et Usbek.

Cette inversion est nouvelle : « Ce langage, sans doute, te paraît nouveau ». La nouveauté réside dans cette place grammaticale de l’homme en position d’objet « t’ », « te » et de la femme en position sujet « je ».

Montesquieu, à travers la voix de Roxane, se fait ainsi l’avocat de la condition féminine.

Par cette inversion des rapports de force, Montesquieu souhaite faire reculer les mariages d’intérêt ou les mariages de raison au profit des mariages issus de la volonté.

Lettres persanes s’achève par un moment dramatique : la mort de Roxane.

L’omniprésence de la première personne affirme un langage nouveau qui prend en compte la place des femmes : « le poison me consume, ma forme m’abandonne ; la plume me tombe des mains ; je sens affaiblir jusqu’à ma haine ; je me meurs »

Mais la première personne devient grammaticalement objet direct (« me consume », « m‘abandonne », « me tombe ») : Roxane subit son destin (« c’en est fait »).

Le destin de Roxane est tragique en raison des conventions sociales et culturelles qui ne donnent pas aux femmes la place qui leur est due.

En faisant de cet épisode dramatique l’excipit de son roman, Montesquieu montre l’importance qu’il attache à cette thématique.

Lettres persanes, lettre 161, conclusion

Montesquieu, célèbre pour avoir défendu l’équilibre des pouvoirs dans De l’Esprit des Lois, s’attache dans cette lettre 161 à équilibrer les pouvoirs au sein de la cellule familiale.

Cette défense de la condition féminine constitue le point d’aboutissement de sa réflexion sur la liberté menée dans tout l’ouvrage.

Laclos utilisera la figure de la Marquise de Merteuil dans les Liaisons dangereuses pour affirmer le pouvoir féminin.

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