commentaire madame bovary incipitVoici un commentaire de l’incipit de Madame Bovary de Gustave Flaubert (chapitre 1).

Le passage commenté ici va de « Nous étions à l’Etude » à « quelque rire étouffé« . Clique ici pour lire l’extrait.

Incipit de Madame Bovary  : Introduction

Lorsqu’il achève Madame Bovary en 1856, Flaubert met un terme à plusieurs années de travail acharné. Cette œuvre, dans la lignée du mouvement réaliste, est son premier grand roman et le rendra célèbre.

Il y raconte la vie d’une jeune provinciale, Emma, épouse d’un médecin de campagne, qui ira de déception en déception et finira par se suicider.

On retrouve dans cet incipit la tension entre tradition et originalité, romantisme et réalisme. Flaubert, de manière assez étonnante, commence le roman par un portrait de Charles Bovary, le mari d’Emma.

Clique ici pour lire l’extrait commenté (le texte).

Problématiques possibles à l’oral sur cet incipit :

♦ Quel est l’intérêt du portrait de Charles Bovary ?
♦ Comment le narrateur joue-t-il avec les attentes du lecteur ?
♦ Comment le personnage est-il introduit dans cet incipit ?
♦ En quoi cet extrait est-il un incipit original ?

Annonce de plan

Après avoir étudié ce qui fait la modernité de cet incipit, malgré ses caractéristiques traditionnelles (I), nous verrons comment Flaubert y fait le portrait d’un antihéros (II) ; enfin, nous nous intéresserons à la manière dont ce passage annonce le reste du roman, qui dressera un tableau de la médiocrité provinciale (III).

I – Un incipit entre tradition et originalité

A – Des éléments traditionnels

Flaubert introduit dans cet incipit l’un des principaux personnages, Charles Bovary, celui qui deviendra l’époux d’Emma.

Comme dans de nombreux romans réalistes du XIXème siècle (par exemple Le Père Goriot, de Balzac), l’incipit présente un personnage de manière détaillée.

Ici, ce personnage est présent dès la première phrase du chapitre 1 (« un nouveau ») et il sera le centre de l’attention du lecteur (et du narrateur) tout au long de ce passage.

Charles a 15 ans quand commence le roman (« d’une quinzaine d’années environ ») : on peut supposer que Flaubert décrira ses années de maturation, dans la tradition des romans d’apprentissage de l’époque romantique.

Ce début de roman présente également un cadre spatial précis (la salle de classe), tout en suivant un déroulement chronologique : la scène se déroule « à l’Etude », pendant une journée de classe ; après l’entrée du nouveau suivent « la récitation des leçons », la sortie des élèves « quand la cloche sonna », leur retour dans la classe (« en entrant dans la classe »), puis la « prière ».

B – L’introduction de la modernité


1 – Un début « in medias res »

Cependant, contrairement à ses prédécesseurs du roman réaliste (Le Père Goriot commence par une longue description du personnage principal), Flaubert fait démarrer son roman « in medias res » (procédé qui consiste à placer le lecteur au centre des événements en train de se produire, sans introduction préalable).

Le passé simple (« entra ») intervient ainsi tout de suite dans le chapitre 1, plaçant l’action immédiate (et non la description) au cœur de l’incipit.

2 – Une focalisation originale : un narrateur interne…

 Cet incipit démarre avec la première personne du pluriel, « nous », qui indique une focalisation interne : le narrateur semble être l’un des écoliers.

D’ailleurs, le nouveau est décrit selon la place de l’écolier : « on l’apercevait à peine ». Le narrateur livre des suppositions : « d’une quinzaine d’années environ », « devait le gêner », « soit qu‘il n’eût pas remarqué cette manœuvre ou qu’il n’eût osé s’y soumettre ».

La focalisation interne du premier chapitre crée un effet de connivence avec le lecteur, puisque la première personne du pluriel semble inclure à la fois le narrateur, ses camarades et le lecteur.

Tout comme l’écolier, le lecteur assiste à la scène et est témoin de la maladresse et de la gêne du nouveau.

3 – … qui se transforme en narrateur omniscient, extérieur à l’histoire

Cependant, des éléments viennent contredire l’idée d’un point de vue interne.

Tout d’abord, le pronom « nous » sera rapidement abandonné pour être remplacé peu à peu par « on », plus neutre (« on commença », « on hurlait, on aboyait…») ou par des tournures impersonnelles (« il fallait », « il y eut un rire », « ce fut un vacarme »).

Par ailleurs, le reste du roman est écrit du point de vue d’un narrateur omniscient, qui commence déjà à intervenir ici, dans la fin du passage (« il ne savait pas » : seul un narrateur omniscient peut savoir ce que pense ou sait « le nouveau »).

Transition : S’il est moderne dans la forme, cet incipit est également original dans son contenu. En effet, l’élément central longuement introduit tout au long de ces paragraphes est un personnage qui ne semble guère mériter autant d’attention.

II – Charbovary : portrait d’un anti-héros

A – Les éléments descriptifs


1 – Son aspect physique

Le narrateur d’abord interne est témoin de la scène, ce qui donne lieu à de nombreuses descriptions de l’aspect physique du nouveau.

Il est « habillé en bourgeois » mais c’est « un gars de la campagne » : son habit ne lui correspond donc pas, il est d’ailleurs trop petit (« son habit-veste… devait le gêner aux entournures »).

Ce portrait physique comporte de nombreuses connotations péjoratives : il est comparé à un « chantre de village », on insiste sur ses origines modestes (« gars de la campagne », « poignets rouges habitués à être nus »), son pantalon est « jaunâtre » (le suffixe –âtre apporte une connotation dépréciative), ses souliers sont « forts » (donc peu élégants) et « mal cirés ».

Tout ce paragraphe donne l’image d’un adolescent paysan qui a cherché à soigner son apparence mais qui continue à avoir un aspect négligé et même risible.

2 – Son attitude

Le nouveau apparaît comme un garçon timide, qui ne connaît pas le fonctionnement d’une salle de classe malgré son âge (il n’est d’ailleurs pas encore au niveau d’étude qui lui correspond, comme le fait remarquer le Proviseur : « il passera dans les grands, où l’appelle son âge »).

Bien qu’il soit plus âgé que ses camarades, il apparaît mal à l’aise tout au long du passage : « l’air… fort embarrassé », « n’osant même croiser les cuisses », « décontenança », « d’une voix bredouillante ».

Son excès de sérieux étonne et fait rire ses camarades, comme le montre la comparaison : « attentif comme au sermon ».

Ces éléments descriptifs dressent un portrait peu flatteur de Charles Bovary, qui apparaît inadapté physiquement et socialement, devenant une source de moquerie pour ses camarades – et pour le lecteur.

B – Les ressorts du comique


1 – Le comique de situation

 Charles Bovary apparaît borné et fait preuve de peu d’initiatives : il ne comprend pas que la classe est terminée quand la cloche sonne, si bien que le professeur est « obligé » de l’avertir.

La scène comporte également un comique gestuel, tout d’abord avec la casquette qui ne cesse de tomber et d’être ramassée :
« Il se leva ; sa casquette tomba. » puis « Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d’un coup de coude, il la ramassa encore une fois. ».

Cette scène très visuelle est source d’un comique digne de la farce.

Ses interventions orales provoquent également le rire, car il se retrouve incapable d’articuler quelque chose d’aussi simple que son propre nom.
Lorsqu’il y parvient, sous la pression du professeur, le nom est tellement déformé qu’il provoque l’hilarité de ses camarades.

2 – La casquette comme métonymie

 La casquette, objet anodin pourtant longuement décrit, présente l’intérêt de dresser un portrait détourné de Charles Bovary : elle peut être perçue comme une métonymie.

Tout comme Charles, la casquette est « composite » : elle rassemble de nombreux éléments qui ne vont pas ensemble.

La description détaillée semble au début très réaliste : le narrateur insiste à la fois sur sa matière (« poil », « coton », « velours »), sa forme (avec un champ lexical de la géométrie, « rond », « ovoïde », « losanges », « polygone ») et sa couleur (« rouge », « or »).

Ces accumulations, ajoutées à la comparaison avec de nombreux couvre-chefs différents (« bonnet à poil », « chapska », « chapeau rond », « casquette de loutre » et « bonnet de coton ») en font cependant un objet difficilement concevable.

Son aspect grotesque est renforcé par la comparaison « comme le visage d’un imbécile » et par le fait qu’elle soit neuve, ce qui souligne le mauvais goût de Charles.

L’expression « laideur muette » renvoie également à la personnalité et à l’aspect de Charles, lui aussi muet et mal habillé.

Enfin, elle est qualifiée de « pauvre chose », tout comme Charles sera désigné plus loin par l’expression « pauvre garçon ».

Transition : L’intérêt de ce portrait pour le lecteur ne réside pas simplement dans la caractérisation du personnage, mais aussi dans la description qui est faite du monde de Charles Bovary – et donc, de Madame Bovary. Le portrait de Charles, en quelques paragraphes, en dit déjà long sur l’environnement dans lequel évoluera sa future épouse.

III – L’annonce d’un tableau de la médiocrité provinciale

A – La construction du suspens


1 – Qui est « le nouveau » ?

Charles Bovary est désigné au début du chapitre 1 par le terme « nouveau », qui revient cinq fois et est toujours mis en évidence par les italiques. Cette emphase et l’attention portée au nouveau produisent un effet de suspense : qui est-il ?

On ne sait d’ailleurs toujours pas à la fin du passage quel est son vrai nom : on passe de « nouveau » à « Charbovary ». « Charbovary » est ainsi la première occurrence du nom « Bovary » dans le roman.

Ce nom, soigneusement choisi par Flaubert, est ridicule en soi, car il évoque le mot latin bos, bovis, qui signifie « bœuf ».

Avec la déformation, il apparaît d’autant plus ridicule, car il présente une similitude sonore avec le mot « charivari », qui signifie « vacarme » : c’est ce que le nom provoque dans la classe.

Il est difficile d’imaginer que ce sera un personnage central dans le roman.

2 – Qui est Madame Bovary ?

Le début du chapitre 1 produit un effet déceptif sur le lecteur : puisqu’on parle d’un jeune garçon, il est certain que nous ne sommes pas encore en présence du personnage principal.

Une fois le son « bovary » prononcé, le lecteur commence à émettre des hypothèses sur Madame Bovary. Est-elle sa mère, sa sœur, sa future femme ? Pourquoi n’apparaît-elle pas dans ce début ? Toutes ces questions contribuent à l’originalité de cet incipit.

B – Un effet proleptique

On parle de « prolepse » lorsqu’un événement futur est annoncé avant qu’il ne se produise. Ici, on peut parler d’effet proleptique dans le sens où l’incipit introduit des thèmes qui se retrouveront tout au long du roman.

1 – Une cruauté omniprésente

La cruauté de ce passage provient notamment des élèves, qui se montrent sans pitié.

Charles ne connaît pas les coutumes des écoliers, et se couvre de ridicule en ne se conformant pas au « genre », la mode qui consiste à lancer sa casquette sous le banc.

Mais le Professeur, figure d’autorité, se montre également très cruel envers « le pauvre garçon », encourageant ainsi les moqueries dont il est victime : il s’adresse à lui de manière extrêmement autoritaire (impératifs : « levez-vous », « dites-moi », « répétez ») et en criant.

La cruauté sera un thème très présent tout au long du roman, qui dépeint une société provinciale hypocrite (avec le personnage de Rodolphe par exemple) et mesquine (Homais, le pharmacien).

2 – Un portrait de Charles qui préfigure la médiocrité provinciale

Flaubert avait donné à son roman Madame Bovary le sous-titre : « Mœurs de province », assez neutre ; il apparaît clairement dans l’incipit que cette neutralité ne sera pas présente dans le roman.

Le ridicule du portrait de Charles annonce déjà sa médiocrité : bien qu’il parvienne à devenir médecin (avec difficulté), il vivra une existence campagnarde et monotone, ce qui décevra Emma.

Le mélange de réalisme et d’excès (la casquette grotesque, le ridicule de Charles) préfigure également le reste du roman : l’écriture de Flaubert, tout en dénonçant les dangers du romantisme par une certaine ironie (notamment à travers les lectures d’Emma), rejoint parfois le lyrisme, par exemple lorsqu’il évoque la passion d’Emma pour Léon Dupuis ou le désir de révolte d’Emma, qui rejette la médiocrité de son existence.

Chapitre 1 de madame Bovary : Conclusion

Cet incipit, bien que déconcertant, remplit une des fonctions principales des débuts de roman : la présentation d’un personnage.

Il est également représentatif du reste du roman, car on y retrouve nombre de ses ingrédients : des personnages médiocres, voire ridicules, une description détaillée de la vie provinciale, une ironie de la part du narrateur et une originalité de la narration.

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  7 commentaires à “Incipit de Madame Bovary : commentaire”

  1.  

    Merci Amélie, c’est vraiment très intéressant. Est-ce que vous allez commenté d’autres passages de madame bovary, avant mon oral ce serait bien :)

  2.  

    Je trouve votre commentaire vraiment super, je voulais seulement savoir l’extrait commenté s’arrête où exactement ? Merci :)

  3.  

    Bonjours,
    je voudrais savoir quelle ouverture utiliser pour cet extrait ?
    Merci

  4.  

    Est ce qu’une introduction comme celle-ci irait :
    Gustave Flaubert, écrivain naturaliste du 17ème, s’inspirant de chef de file : Emile Zola, écrivit Madame Bovary en 1856 qui se place dans la lignée de ce mouvement. Cet incipit présente l’arrivé d’un nouvel élève dans la classe de monsieur Roger qui est leur professeur. Cet élève fait l’objet de nombreuses critiques par sa différence. Nous nous demanderons en quoi cet incipit est-il un incipit original? Après avoir étudié les caractéristiques traditionnels de cet incipit, nous verrons comment Flaubert y fait le portrait d’un anti-héro.

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