l'amant marguerite duras scène de rencontreVoici un commentaire de la scène de rencontre avec le riche chinois dans L’Amant (1984) de Marguerite Duras.

L’extrait étudié va de « L’homme élégant est descendu de la limousine » à « elle peut tout se permettre » .

L’amant, Duras, la scène de rencontre, introduction

Marguerite Duras est née au Vietnam en 1914 et meurt à Paris en 1996. Ses romans comme Un barrage contre le Pacifique (1950) ou L’Amant (1984) sont imprégnés de son enfance en Indochine et s’inscrivent dans le courant littéraire du Nouveau Roman.

L’Amant (1984) évoque sa rencontre avec un jeune Chinois, de 17 ans son aîné alors qu’elle n’a que 15 ans.

Pensionnaire à Saigon, l’héroïne prend le bac (un grand bateau plat) pour rejoindre sa mère à Sadec. Alors qu’elle s’apprête à traverser le fleuve Mékong, sur le débarcadère, elle est abordée par le jeune Chinois.

Questions possibles à l’oral de français sur la scène de rencontre dans L’Amant

♦ En quoi cette scène s’inscrit-elle dans le mouvement du Nouveau Roman ?
♦ Cette scène de rencontre amoureuse est-elle traditionnelle ?
♦ L’ironie (ou la distance) dans L’Amant.
♦ Qu’est-ce qui fait l’originalité de cette scène de rencontre ?

Annonce du plan de commentaire :

Cette scène de rencontre dans L’Amant semble reprendre les topoï de la rencontre amoureuse traditionnelle (I). Mais en réalité, Marguerite Duras fait une critique du romanesque traditionnel s’inscrivant dans le Nouveau Roman (II).

I – Une scène de rencontre amoureuse apparemment traditionnelle

A – Une réécriture de l’Education sentimentale de Flaubert

Dans cet extrait de L’Amant, Marguerite Duras réécrit la célèbre scène de rencontre dans l’Education sentimentale entre Frédéric Moreau et Madame Arnoux.

Comme dans L’Education sentimentale, les deux personnages de Marguerite Duras sont sur un débarcadère et la jeune fille s’apprête à rejoindre sa mère (comme Frédéric dans le roman de Flaubert).

Flaubert décrit Madame Arnoux par son «large chapeau de paille» et Marguerite Duras amorce la description de la jeune fille par un «feutre d’homme», ce qui peut être vu comme un clin d’œil au roman de Flaubert.

L’épithète homérique «la jeune fille au feutre d’homme et aux chaussures d’or» idéalise la figure féminine comme dans la scène de rencontre de l’Education sentimentale qui débute par «Ce fut comme une apparition». La phrase «Alors il lui dit qu’il croit rêver» fait écho à la célèbre phrase flaubertienne.

Le champ lexical du luxeélégant», «limousine», «cigarette anglaise», «chaussures d’or») nimbe cette scène d’une magie propre à la première rencontre amoureuse.

Les périphrases «L’homme élégant», «la jeune fille» et la mention des personnages par le pronom anaphorique «il» et «elle» maintient les personnages dans un anonymat mystérieux et énigmatique comme dans la scène de Flaubert.

Marguerite Duras joue sur le terme «extraordinaire» employé par le jeune Chinois (« c’est tout à fait extraordinaire de la voir sur ce bac« ) mais aussi par le narrateur de l’Education sentimentale (« Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose extraordinaire »).

Par cette intertextualité, Duras rend hommage à Flaubert et montre que cette scène de rencontre amoureuse dans L’Amant s’inscrit dans la tradition du roman d’apprentissage.

B – Une rencontre amoureuse marquée par la timidité

On retrouve dans ce passage de L’Amant les éléments traditionnels d’une scène de rencontre amoureuse.

Le premier contact est établi par le regard : «Il regarde la jeune fille au feutre d’homme».

Le champ lexical de la parole établit ensuite un lien verbal entre les deux personnages : «dit», «dit», «dit», «dit», «répond», «réponde», «répondrait –elle», «demande», «dit», «dit», «Il répète», «dit».

L’anaphore du verbe «dire» et «répondre» place la parole au cœur de cette rencontre rapprochant cette scène d’une rencontre de théâtre.

Ensuite, cette rencontre est placée sous le signe de la distance et de la timidité.

Le champ lexical de la peur montre la distance entre les personnages : «lentement», «intimidé», «tremble», «moins peur» .

La maladresse verbale du jeune Chinois transparait dans la comparaison tautologique «une jeune fille belle comme elle l’est». Alors que le lecteur attendrait une métaphore exprimant l’amour, la comparaison tourne sur elle-même et ne compare la jeune fille à rien comme si l’imagination du jeune chinois était bridée par la timidité.

Le verbe «répète» dévoile une parole redondante et menacée par le silence.

A l’inverse des personnages romanesques traditionnellement séducteurs, le riche chinois est hésitant comme le révèle les points de suspension du dernier paragraphe (« que c’est…original…un chapeau d’homme« ).

La parole de la jeune fille est au contraire rare mais envoûtante. Ainsi, les compléments du nom enchassés créent une syntaxe labyrinthique qui suggère le pouvoir de séduction de la jeune fille : «Elle lui dit qu’elle est la fille de l’institutrice de l’école de filles de Sadec ».

C – Une scène autobiographique

Marguerite Duras a passé son enfance et son adolescence en Indochine et de nombreux éléments permettent de rapprocher cette scène de rencontre d’une autobiographie.

Tout d’abord, le champ lexical des coloniescigarette anglaise», «feutre», «Sadec», «concession», «Cambodge», «car d’indigène») et les références géographiques «Sadec», «Cambodge» inscrivent cette scène dans l’Indochine de son enfance et son adolescence.

Le point de vue externe adopté par le narrateur (le scène est racontée de l’extérieur) exclut tout commentaire psychologique comme si le narrateur se raccrochait à des souvenirs ponctuels.

La juxtaposition des phrases ou propositions commençant par le pronom « il » renforce cette impression de juxtaposition des souvenirs : « Il vient vers elle lentement. C’est visible, il est intimidé. Il ne sourit pas tout d’abord. Tout d’abord il lui offre une cigarette» .

Cette autobiographie laisse apparaître le souvenir des discriminations raciales dont Marguerite Duras a été le témoin.

Ainsi, le champ lexical de la race différence de race», «blanc», «jeune fille blanche», «indigène») montre la distance naturelle et culturelle qui sépare les deux personnages et rend leur amour impossible.

Le déterminant démonstratif « cette » dans «il y a cette différence de race» rappelle que la différence raciale était à l’époque banalisée et coutumière.

Mais cette scène est placée avant tout sous le signe de la transgression comme le montre l’attitude de la jeune fille dévoilée par les antithèses « la jeune fille au feutre d’homme » et « une jeune fille blanche dans un car d’indigène ».

Il faut savoir que la société indochinoise interdisait les mariages mixtes. Or la jeune fille s’apprête dans cette scène à franchir ce tabou culturel et social en s’unissant avec celui qui lui est interdit. Elle apparaît ainsi comme un personnage transgressif.

II – Une scène de rencontre de Nouveau Roman

 A – Le refus d’écrire une scène de rencontre traditionnelle

Cette scène de rencontre dans L’Amant est emblématique du Nouveau Roman car elle constitue en réalité un refus et une critique des scènes de rencontre amoureuse traditionnelles.

Nous l’avons vu, cette scène est une réécriture de l’Education sentimentale, mais c’en est une réécriture parodique.

Marguerite Duras a ironiquement inversé les personnages.

Dans l’Éducation sentimentale, Frédéric Moreau venait de passer son baccalauréat et rencontrait une femme plus âgée, Madame Arnoux.

Ici, c’est l’inverse : la jeune fille de 15 ans rencontre un chinois de 17 ans son aîné.

Le chapeau de madame Arnoux est «un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent », la couleur rose symbolisant la féminité et la passion. Marguerite Duras subvertit cette féminité romanesque et travestit son personnage féminin en lui attribuant un «feutre d’homme».

Cette inversion des rôles montre la distance ironique de Duras avec les personnages romanesques traditionnels.

Le choix du point de vue externe est opposé à la focalisation interne de Flaubert dans l’Education sentimentale. Le narrateur reste extérieur aux personnages. Tout ce que le lecteur sait de leur psychologie, c’est ce que le personnage en dit Alors il lui dit qu’il croit rêver»).

Duras adopte un regard ironique sur les scènes de rencontre traditionnelles en soulignant que les questions posées par les personnages sont un passage obligé du roman amoureux. Ainsi, le discret pronom « le » : « Alors il le lui demande : mais d’où venez-vous ? » suggère que la question est une étape obligée de la rencontre.

Marguerite Duras détruit également la psychologie et le personnage romanesque lui-même.

On remarque ainsi de nombreuses tournures négatives :
♦ «Il ne sourit pas»;
♦ «il n’est pas blanc»;
♦ «elle ne fume pas»;
♦ «Elle ne dit rien d’autre»;
♦ «elle ne lui dit pas laissez-moi tranquille»;
♦ «Elle ne répond pas. Ce n’est pas la peine qu’elle réponde».

Les personnages sont davantage évoqués par ce qu’ils ne font pas ou ne sont pas que par ce qu’ils font ou ce qu’ils sont.

La parole même des personnages est minée par cette négation, syntaxique ou lexicale : «vous ne vous rendez pas compte, c’est très inattendu, une jeune fille blanche dans un car d’indigène».

Le personnage chez Marguerite Duras est donc marqué par la négativité.

Marguerite Duras adopte aussi une position critique vis-à-vis de la temporalité du récit.

Le présent de narration « fume », « regarde », « vient » écrase la perspective temporelle et installe la narration dans un temps suspendu qui détruit l’écoulement du temps.

L’utilisation de l’adverbe «Alors» crée une illusion de linéarité : « Alors il a moins peur. Alors il lui dit qu’il croit rêver« . Mais la répétition maladroite, presque infantile de cet adverbe suggère un regard ironique sur l’écriture romanesque traditionnelle qui cherche à maintenir la linéarité de la narration.

B – Une écriture cinématographique

Marguerite Duras adopte pour cette scène une écriture cinématographique.

A rebours d’un narrateur omniscient qui connaît l’intériorité des personnages, elle procède par focalisation externe et par séquence comme un réalisateur de cinéma : «Il vient vers elle lentement. C’est visible, il est intimidé».

L’incise «c’est visible» montre que le narrateur est extérieur à la scène puisqu’il ne sait rien de l’intériorité du personnage : il ne peut décrire que ce qui se voit ou se dit.

La répétition des pronoms « il » ou « elle » donne un caractère juxtaposé aux phrases.

Chaque phrase ressemble à un plan cinématographique avec des effets de zooms ou de très gros plans comme «Sa main tremble».

La logique du récit n’est pas l’intrigue mais l’œil de la caméra. L’adverbe «Alors» omniprésent dans cette scène joue le rôle de lien entre les séquences comme dans un montage cinématographique.

La simplicité des phrases, du style, l’économie des procédés littéraires montre que Duras recherche une esthétique cinématographique et que le roman doit se dépouiller selon elle de sa littérarité et de ses artifices rhétoriques.

C – La musicalité de l’écriture plus importante que l’histoire elle-même.

Jean Ricardou écrit dans Problèmes du Nouveau Roman en 1967 : « Ainsi le roman est-il pour nous moins l’écriture d’une aventure que l’aventure d’une écriture ».

C’est exactement ce que Duras met en œuvre dans L’Amant : l’écriture de Marguerite Duras semble se détacher de l’histoire elle-même pour faire entendre sa musique propre.

Par exemple, cette scène de rencontre avec le riche chinois est un dialogue. Pourtant, aucune trace formelle du dialogue (guillemets, tirets) n’est présente.

La voix du narrateur et celle des  personnages fusionnent comme le montrent les passages au discours indirect libre :
♦ «il dit qu’il a entendu parler de cette dame, sa mère, de son manque de chance avec cette concession qu’elle aurait achetée au Cambodge, c’est bien ça, n’est-ce pas ? Oui c’est ça»
♦ «Il lui dit que le chapeau lui va bien, très bien même, que c’est … original … un chapeau d’homme, pourquoi pas ? elle est si jolie, elle peut tout se permettre ».

Cette polyphonie (plusieurs voix se mêlent) montre que le sujet central de cette scène est l’écriture même de Duras bien plus que le fond du dialogue.

L’écriture de cette scène de rencontre est par ailleurs très musicale comme le montre les allitérations en [f] et [v] et les assonances en [i]:
♦ «il fume une cigarette anglaise. Il regarde la jeune fille au feutre d’homme » et «Il vient vers elle lentement. C’est visible, il est intimi

Les nombreuses répétitionsAlors» , «dit»…) jouent le rôle d’une basse continue qui rythme la musique intérieure de l’auteur, la seule chose qui importe pour Marguerite Duras.

Le chiasmeIl ne sourit pas tout d’abord. Tout d’abord il lui offre une cigarette») montre cette musicalité harmonieuse et envoûtante de l’écriture de Duras.

La rencontre avec le riche chinois, l’Amant, Marguerite Duras, conclusion

Dans la scène de rencontre de L’Amant, Marguerite Duras se joue des topoï de la rencontre amoureuse pour faire la critique des scènes de rencontres romanesques traditionnelles.

Une adaptation de L’Amant a été faite au cinéma par Jean-Jacques Anneau en 1991. Marguerite Duras n’a pas apprécié la scène de rencontre dans le film trop centrée selon elle autour de la passion des deux personnages.

En effet, pour Marguerite Duras, le personnage romanesque n’a que peu d’intérêt. Il est le prétexte d’une musique intérieure véhiculée par l’écriture et qui fait entendre la voix de l’auteur.

C’est cette musique intérieure qui fait de L’Amant un roman autobiographique : Marguerite Duras ne raconte pas sa vie mais elle fait entendre sa voix.

Déçue par l’adaptation cinématographique de Jean-Jacques Anneau, Marguerite Duras donnera sa version cinématographique de l’Amant dans un autre ouvrage, l’Amant de la Chine du Nord, paru en 1991.

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