l'éducation sentimentale ce fut comme une apparitionVoici un commentaire de la rencontre entre Frédéric et Mme Arnoux dans L’Education sentimentale de Flaubert (« Ce fut comme une apparition » ).

L’extrait étudié va de « Ce fut comme une apparition » jusqu’à « Leurs yeux se rencontrèrent. »

L’Education sentimentale (« Ce fut comme une apparition »), introduction :

L’Éducation sentimentale, publiée en 1869, nous peint le parcours de Frédéric Moreau, jeune homme de Nogent qui fera l’apprentissage de la vie à Paris, comme le Rastignac de Balzac avant lui.

À l’inverse de Rastignac cependant, Frédéric échouera dans ses entreprises amoureuses, professionnelles et politiques, couvrant la réalité d’un voile romantique qui sublimera sa vision.

Flaubert, dans ce roman inspiré de ses expériences de jeunesse, met en scène cet aveuglement dès la fin du premier chapitre, lorsque Frédéric rencontre pour la première fois Madame Arnoux sur le bateau qui le ramène à Nogent : c’est le coup de foudre.

Questions possibles à l’oral de français sur l’extrait « Ce fut comme une apparition » :

♦ Comment le regard de Frédéric structure-t-il cette scène ?
♦ En quoi cette scène de rencontre annonce-t-elle une histoire d’amour impossible ?
♦ En quoi cette scène de rencontre est-elle un coup de foudre ?
♦ Quelle vision de Madame Arnoux nous est présentée dans ce passage ?

Annonce du plan

Nous verrons tout d’abord que la rencontre est donnée à voir au lecteur à travers les yeux de Frédéric (I), puis nous aborderons la transfiguration de la scène que ce regard provoque (II). Enfin, nous analyserons la dichotomie entre réalité et fantasme, qui annonce l’échec à venir (III).

I – Le regard de Frédéric

A – L’importance de la vue

Le sens de la vue est omniprésent dans cet extrait, comme en témoigne le champ lexical de la vision : « apparition », « distingua », « yeux », « regarda », « observer », « avait vu », « considérait », « leurs yeux se rencontrèrent ».

Le luxe de détails, notamment dans les couleurs, les formes ou les textures, vient appuyer l’accent mis sur le regard et sur le temps passé à observer la scène avec précision : «  un large chapeau de paille, avec des rubans roses », « bandeaux noirs », « grands sourcils », « ovale de sa figure », « robe de mousseline claire, tachetée de petits pois », etc.

Cependant, le regard de Frédéric est limité, car la force de cette « apparition » l’aveugle.  Il est ébloui (« dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux ») et son champ de vision se réduit à la figure de Madame Arnoux (« du moins il ne distingua personne [d’autre] »).

B – Un monologue intérieur

Nous n’avons pas seulement accès à ce que Frédéric voit, mais aussi à sa conscience et à ses pensées.

On parle alors de focalisation interne.

Elle prend ici la forme d’un monologue intérieur, par du discours indirect libre (par exemple les questions qu’il se pose : « Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? », « elle avait ramené des îles cette négresse avec elle ? »).

Le lecteur est ainsi plongé dans l’intériorité du personnage.

On observe alors un glissement entre ce que Frédéric voit et ce qu’il invente ou tente de deviner.

La description relativement objective de Madame Arnoux est ainsi émaillée d’indices trahissant les émotions de Frédéric :
♦ « des rubans roses qui palpitaient » (comme un cœur qui s’emballe);
♦ « semblaient presser amoureusement l’ovale de sa figure »,
♦ « splendeur de sa peau brune », etc.

Transition : Le lecteur est donc bien ici dans la tête de Frédéric, épiant la scène à travers ses yeux, écoutant ses pensées à travers les questions qu’il se pose. Ce regard n’est donc pas celui d’un narrateur objectif, mais celui d’un personnage dont l’éblouissement sublime la scène qui se déroule devant lui.

II – Une scène de rencontre sublimée

A – Un portrait pictural

Dans cette scène de rencontre entrent en jeu un observateur (Frédéric, « il ») et une observée (Madame Arnoux, « elle »).

Alors que Frédéric est en mouvement (« il passait », « il fléchit », « il se fut mis », « il fit plusieurs tours », « Frédéric fit un bond »), Madame Arnoux est statique, figée, à la manière d’une statue ou d’un modèle (« elle était assise », « elle gardait la même attitude »).

La description suit le regard de Frédéric, qui contemple d’abord sa tête et son visage (« chapeau », « sourcils », « sa figure », « son nez droit », « son menton »).

Une fois rapproché d’elle, de nouveaux détails lui apparaissent (« sa peau brune », « séduction de sa taille », « finesse des doigts »).

On pourrait voir dans cette description une représentation traditionnelle de la vierge : assise, tête couverte (« chapeau »), entourée des « plis nombreux » de son grand voile, avec une dominante de bleu (« toute sa personne se découpait sur le fond de l’air bleu ») et rose (« rubans roses »), des couleurs traditionnellement associés aux représentations de la vierge.

L’arrivée de l’enfant (« une petite fille, déjà grande ») rappelle aussi la vierge à l’enfant (« elle la prit sur ses genoux »).

Madame Arnoux apparaît alors maternelle et indulgente (« on lui pardonnait trop ses caprices »).

B – Le coup de foudre

Il est évident pour le lecteur que cette rencontre est un véritable coup de foudre.

La focalisation interne nous apprend que Frédéric perçoit la scène comme une « apparition », au sens le plus fort du terme : Mme Arnoux est une divinité arrivée sur terre.

Le champ lexical de la lumière (« éblouissement », « mousseline claire », « splendeur », « lumière ») ainsi que les nombreux adjectifs mélioratifs qui la décrivent créent une sorte d’aura autour de Madame Arnoux. Elle produit une forte impression sur le jeune homme.

Frédéric use également d’hyperboles quand il traite les objets associés à Mme Arnoux (« Jamais il n’avait vu », avec l’antéposition de l’adverbe qui le met en valeur, « cette splendeur », « une chose extraordinaire »). Ces objets sont pourtant banals, comme le matériel de broderie (« Il considérait son panier à ouvrage avec ébahissement ») et le châle (« Elle avait dû, bien des fois, [] en envelopper sa taille, s’en couvrir les pieds, dormir dedans ! »).

C – L’idéalisation du sentiment amoureux

La beauté physique, voire sensuelle de Madame Arnoux est certes soulignée (« peau brune », « séduction de sa taille »), mais elle passe rapidement au second plan, remplacée par une idéalisation de sa personne.

Le coup de foudre est total : il s’agit d’un amour absolu.

Frédéric veut tout « connaître » (« le désir de la possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites »).

Le rythme ternaire (« Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes qu’elle avait portées, les gens qu’elle fréquentait ») et les questions qu’il se pose à son sujet (« Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé ? ») soulignent la curiosité et le désir de possession totale de Frédéric.

La moindre parcelle d’information est pour lui source de joie car elle comble ce besoin et lui permet ainsi de posséder un peu plus Madame Arnoux : « Frédéric se réjouissait d’entendre ces choses, comme s’il eût fait une découverte, une acquisition ».

Transition : La force de ce coup de foudre, nourri par les idées romantiques d’un jeune homme inexpérimenté, met d’autant plus en évidence l’écart ainsi créé entre la réalité et le fantasme, souligné par le narrateur qui porte un regard critique sur son personnage.

III – Entre réalité et fantasme : un amour impossible

A – Un monde de fantasme

L’idolâtrie de Frédéric pour Madame Arnoux se nourrit des rêveries dans lesquelles il se plonge aisément, à partir d’indices ténus.

Ainsi, il est prompt à formuler des hypothèses (« Il la supposait d’origine andalouse, créole peut-être ; elle avait ramené des îles cette négresse avec elle ? », « Elle avait dû, bien des fois,… »).

Ces hypothèses appellent tout de suite à l’esprit de Frédéric (et à celui du lecteur) des clichés romanesques et exotiques :
♦ La peau brune et la supposée « origine andalouse » renvoient à la sensualité du sud de l’Espagne;
♦ L’adjectif « créole » et la « négresse » renvoient aux îles ;
♦ Frédéric imagine Mme Arnoux serrant contre elle son châle « au milieu de la mer », ce qui invoque un fantasme de lointains voyages.

B – Une scène comique ?

Les rêveries de Frédéric prennent la forme de discours indirect libre, grâce à la focalisation interne qui prédomine dans ce passage. Mais cela n’empêche pas Flaubert de porter un regard ironique sur son protagoniste, notamment dans les passages narratifs.

Ainsi, le lecteur suit Frédéric dans ses hésitations et ses manœuvres : « il fléchit involontairement les épaules », « il fit plusieurs tours de droite et de gauche pour dissimuler sa manœuvre », « il affectait d’observer ».

Ces mouvements et ses tentatives de dissimulation trahissent une gêne, un manque d’assurance et une timidité qui ne peuvent manquer de faire sourire.

Flaubert nous montre un jeune homme gauche, au comportement inadapté, qui vit ici ses premiers émois amoureux.

C – Une scène proleptique (qui annonce la suite du roman)

On perçoit dans cette scène de rencontre du premier chapitre plusieurs indices qui préfigurent la suite du roman : Frédéric sera toujours un personnage inadapté, en décalage avec le réel, sublimant les événements à travers un regard empreint de clichés romantiques (en témoigne sa réplique : « moi, je trouve le peuple sublime » au moment du désastreux pillage des Tuileries, en février 1848).

Plus précisément, l’échec de sa relation avec Madame Arnoux est annoncé dès cette rencontre. En effet, son désir de connaissance absolue est par définition insatiable, cause de frustration, et l’idéalisation extrême de la femme, confrontée au réel, ne pourra conduire qu’à une impasse.

La représentation de Madame Arnoux avec son enfant, figure maternelle et aimante, annonce également le dernier chapitre de la deuxième partie : Madame Arnoux se refusera à quitter le chevet de son fils gravement malade pour se rendre à un rendez-vous que lui a donné son amant et, considérant la guérison comme un signe divin, décidera de mettre un terme à sa relation avec Frédéric.

L’Education sentimentale, « Ce fut comme une apparition » : Conclusion

Le titre même du livre, L’Education sentimentale, annonce un roman d’apprentissage, genre dans lequel le lecteur suit un héros qui évolue jusqu’à devenir pleinement adulte.

Flaubert va cependant à contre-courant du genre, s’attachant à déconstruire les idées romanesques de son protagoniste qui ne saura rien accomplir.

Dès ce premier chapitre, Frédéric se heurte à sa vision fantasmée de l’amour, plongeant par cette rencontre dans une passion impossible.

La figure sublime et inatteignable de Madame Arnoux figure ainsi l’échec futur de leur relation.

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  12 commentaires à “L’Education sentimentale, la rencontre avec Mme Arnoux : commentaire”

  1.  

    Salut Amélie
    Pourrais tu faire le commentaire de Chanson pour l’Auvergnat de Brassens ?
    Merci d’avance !

  2.  

    Bonsoir Amélie et merci pour ton site ! J’ai ce texte dans ma liste de bac et je ne sais pas quoi faire comme ouverture… Peux-tu m’aider stp ?

  3.  

    oh merci infiniment d’avoir fait ce commentaire sans compter que c’est un des textes les compliqués que j’ai

  4.  

    Bonjour! Premièrement je voulais vous dire bravo et merci, étant en pleines révisions pour l’oral de français votre site m’est trèèèèès utile!!
    Mais si je puis vous laisser un petit commentaire sur le commentaire de la rencontre Frédéric/Mme Arnoux, j’ai trouver ça dommage de ne pas plus s’appuyer sur le fait que Frédéric est tellement rêveur et idéaliste qu’il tombe amoureux d’une femme inconnue, qu’il l’observe sans agir, mais surtout, il ne voit que ce qu’il à envie de voir, c’est à dire qu’il tombe amoureux d’une femme sans jamais « voir » son mari qui est avec elle.

    Voilà voilà, bonne continuation, et encore merci :)

  5.  

    bonjour

    Dans l’optique d’une problématique « Comment le personnage se construit-il? » , quel plan proposeriez-vous ?
    NB : Un grand merci, LA super complète

  6.  

    Bonjour,
    J’ai une question par rapport à votre plan en I/ vous mettez le regard de Frédéric pourquoi mettre en B-un monologue intérieure étant pas la vue ?

    •  

      Ces deux parties mettent en valeur deux points distincts :
      A – L’importance du champ lexical de la vue (qui annonce le coup de foudre)
      B – Le monologue intérieur, qui n’est pas lié à la vue. Le monologue intérieur est un procédé de narration qui, grâce à l’utilisation du discours indirect libre, donne l’impression au lecteur d’être à l’intérieur de la conscience du personnage.

  7.  

    Salut merci beaucoup ton site m’aide vraiment beaucoup ! Je voulais savoir si tu comptais faire une vidéo pour expliquer l’éducation sentimental et faire d’autres vidéos à ce sujet merci :) bisous !

  8.  

    Bonsoir !

    Je tient juste à préciser une chose, ici le point de vue n’est pas interne mais omniscient et cela par deux raisons :
    1) Flaubert parle de Frédéric à la troisième personne, et cela durant tout le roman,
    2) Le lecteur connaît tout du décor, et de ce qui entoure Frédéric.
    C’était tout !

    Bonne Fête de fin d’année et bonne soirée !

    •  

      Attention : tu confonds point de vue et énonciation qui sont deux choses complètement différentes. Le fait qu’un roman soit écrit à la troisième personne du singulier (« Il ») n’empêche pas le récit d’être narré depuis le point de vue d’un personnage. Ce sont deux choses distinctes. Je t’invite à relire soigneusement l’extrait et mon analyse : tu devrais te rendre compte que le lecteur se retrouve dans la tête de Frédéric, vivant la scène à travers son regard. C’est la raison pour laquelle il convient de parler d’un point de vue interne.

  9.  

    Bonjour Amélie et merci encore pour toutes tes leçons, elles nous aident vraiment beaucoup.
    Je vais passer mon bac blanc à la rentrée et je bloque avec l’Education Sentimentale, moi c’est l’Incipit que je dois travailler et je n’arrive pas à trouver une ouverture à ce texte. Est-ce que tu pourrais m’aiguiller stp?

    J’en profite pour te souhaiter une très belle année 2017!

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