lettre persane 24Voici une analyse de la lettre 24 des Lettres Persanes de Montesquieu.

L’extrait étudié va de « Nous sommes à Paris depuis un mois » jusqu’à « Et mille autres choses de cette espèce« . Clique ici pour lire l’extrait de la lettre 24 étudié ici.

Lettre persane 24, introduction :

Lettres persanes est un roman épistolaire écrit par Montesquieu et publié anonymement en 1721.

A travers les lettres de deux personnages perses, Usbek et Rica, qui entreprennent un voyage en France, Montesquieu dresse un portrait critique de la société française.

Dans la « Lettre 24 », Rica, qui réside à Paris depuis un mois, décrit avec son regard étranger les mœurs de la ville, de la cour, du roi Louis XIV et du pape Clément XI.

Questions possibles à l’oral sur la lettre 24 des lettres Persanes :

♦ Quel regard porte Rica sur la société française ?
♦ En quoi le genre du texte le rend plaisant à lire ?
♦ Par quels procédés Montesquieu utilise-t-il le regard étranger pour critiquer les mœurs européennes ?
♦ Comment Montesquieu s’y prend-il pour dénoncer l’absurdité des mœurs européennes ?

Annonce du plan

Nous verrons dans cette analyse que la « Lettre 24 » de Rica à Ibben, rendue plaisante par l’art de la lettre de Montesquieu (I), permet une véritable critique de la société française (II).

I – Une lettre plaisante

A – Le choix du genre épistolaire : des lettres fictives

Le texte porte toutes les marques du genre épistolaire (le genre épistolaire = le genre de la lettre)

Le péritexte indique qu’il s’agit d’une lettre, notamment grâce au titre de l’œuvre : Les Lettres persanes.

On trouve la présence d’un destinateur et d’un destinataire « Rica à Ibben», confirmée par l’utilisation des pronoms personnels de la première et de la deuxième personne du singulier : « Tu juges bien », « Tu ne le croiras peut-être pas » ou « je suis ici », « je n’ai encore vu… ».

La situation de communication est détaillée. Outre le destinateur et le destinataire, les lieux ainsi que la date sont renseignés. La lettre a été expédiée : « De Paris, le 4 de la lune de Rebiab, 1712 », vers une destination précisée dans l’en-tête : « A Smyrne ».

Le contenu de la lettre nous apprend en outre depuis combien de temps Rica séjourne en à Paris : « Nous sommes à Paris depuis un mois ».

Enfin l’intention de la lettre est également donnée par le contenu : « Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des mœurs et des coutumes européennes». Rica écrit à Ibben pour lui décrire son voyage et lui faire partager ses impressions sur l’Europe.

Toutefois, il ne faut pas oublier que cette lettre 24 est une lettre de fiction. Les personnages sont inventés.

Elle met en scène une communication supposée d’un personnage vers un autre, mais elle possède en réalité un autre destinataire : le lecteur du roman. C’est ce qu’on appelle la double énonciation.

B – Le point de vue de Rica : un regard neuf et étonné

Dans sa lettre, Rica dresse un portrait de Paris et des parisiens selon son regard de perse. C’est donc le point de vue d’un personnage étranger, oriental, qui décrit la ville de Paris et ses habitants.

Afin de renforcer ce point de vue, Montesquieu utilise dans la lettre de nombreuses références à l’orient :

♦ La comparaison : « Paris est aussi grand qu’Ispahan »;
La métonymie : « Le pas réglé de nos chameaux »;
La périphrase « les voitures lentes d’Asie » (pour désigner les chameaux).

Enfin, Montesquieu détourne l’expression populaire « jurer comme un païen » au profit d’un emploi orientalisant et drôle : « j’enrage comme un chrétien ».

L’étonnement de Rica face à Paris est profond. Il se lit grâce à plusieurs procédés stylistiques :

L’asyndète (=l’absence de lien de coordination) : « Ils courent, ils volent » insiste sur l’impression de mouvement continu des parisiens.

Des hyperboles caractérisent le mode de vie et de déplacement des parisiens tout en insistant sur le caractère extraordinaire de ce que décrit Rica : « Une ville bâtie en l’air », « le pas réglé de nos chameaux les feraient tomber en syncope », et vont jusqu’à l’adynaton (hyperbole rendue comique par son caractère improbable) : « depuis un mois que je suis ici, je n’y ai encore vu marcher personne ».

Cet étonnement est renforcé par l’utilisation d’adverbes d’intensité « si… que », « extrêmement », et l’emploi répété des verbes croire : « tu ne le croiras peut-être pas », « Ne crois pas que », et étonner : « Ce que je dis […] ne doit pas t’étonner ».

Conscient de l’effet qu’auront ses paroles sur son destinataire, Rica prévient donc de l’étonnement que lui-même a ressenti : « Je n’ai eu à peine que le temps de m’étonner ».

En ce qui concerne le pouvoir en France, spirituel et temporel, Rica utilise la métaphore pour montrer sa stupeur : « par un prodige », « ce roi est un grand magicien », « ce magicien s’appelle le pape ».

C – L’ ironie

Rica décrit avec un étonnement naïf la société parisienne. La candeur du personnage permet en réalité à Montesquieu de critiquer la société européenne de façon détournée. C’est ainsi que, derrière les descriptions de Rica, transparaît l’ironie sous-jacente de Montesquieu.

Ainsi, Rica fait référence dans son discours, avec son langage de perse, à de nombreuses réalités contemporaines du lecteur de Montesquieu.

Le lecteur du XVIIIème siècle comprend donc les périphrases employées par Rica :

♦ « Les mines d’or » du roi d’Espagne renvoient à ses possessions péruviennes et à la conquête du nouveau continent.

♦ « les grandes guerres » évoquent les nombreux conflits auxquels Louis XIV (qui n’est pas nommé dans le texte) a pris part.

♦ « un écu en vaut deux » fait référence aux nombreuses dévaluations qui ont eu lieu entre 1689 et 1715.

♦ « Trois ne sont qu’un » renvoie au concept chrétien de la Sainte Trinité.

♦ « le pain qu’on mange n’est pas du pain » traduit dans les mots du païen le phénomène de l’eucharistie.

Ces périphrases instaurent une distance ironique entre les évènements historiques et religieux vécus par les lecteurs contemporains de Montesquieu, et le personnage de Rica, qui les observe du point de vue étonné et curieux.

C’est donc la connivence créée par la double énonciation (le véritable destinataire de la lettre n’est pas Ibben mais le lecteur) qui permet cette distance ironique sur laquelle Montesquieu s’appuie pour bâtir une véritable critique de la société française.

II – La critique de la société française

A – La critique du peuple

C’est d’abord au peuple que s’en prend Montesquieu. L’étonnement de Rica vise avant toute chose le mode de vie des parisiens.

Le terme « embarras » (« Il s’y fait un bel embarras« ) renvoie aux Satires de Boileau, et plus particulièrement à la Satire VI « Les embarras de Paris ». Comme Boileau avant lui, Montesquieu critique ici l’agitation qui règne dans la ville.

Ainsi, on retrouve dans la lettre le champ lexical de l’agitation : « mouvement continuel », « embarras », « courent », « volent », « ce train », « coups de coudes », « vient », « me passe », « demi-tour », « croise » etc.

A l’agitation parisienne s’oppose le calme oriental.

Ce calme est d’ailleurs mis à mal par le manque de courtoisie des habitants à l’égard du visiteur. En effet, la tolérance du personnage : « car encore passe qu’on m’éclabousse des pieds jusqu’à la tête », est anéantie par la brutalité des passants qui le poussent de tous côtés.

La bonhommie du perse et le comique de sa situation accentuent l’impolitesse et le manque d’égards des parisiens.

Par ailleurs, il est fait allusion au début de la lettre à la difficulté de trouver un logement due à la surpopulation parisienne.

On trouve en effet le champ lexical de la foule : « gens », « extrêmement peuplée », « tout le monde », accentué par la redondance des deux adverbes : « régulièrement et périodiquement ».

Rica précise : « Il faut bien des affaires avant qu’on soit logé ». Cette phrase sous-entend que les pauvres, qui manquent des « choses nécessaires » ne peuvent pas se loger.

A travers le regard d’un oriental, c’est donc un portrait peu flatteur qui est dressé du mode vie parisien.

Cependant, la critique la plus vive est faite à l’encontre du pouvoir.

B – La critique du pouvoir du roi et de l’église

Montesquieu utilise le regard neuf de Rica sur la société française pour lancer une critique très vive à l’encontre du pouvoir.

Il vise à la fois le pouvoir temporel, en s’attaquant au roi, mais également le pouvoir spirituel, représenté par le pape.

Les critiques à l’encontre de la monarchie absolue sont sévères.

Tout d’abord, Montesquieu s’attaque à la gestion monétaire.

L’affirmation hyperbolique : « Le roi de France est le plus puissant prince de l’Europe » semble flatteuse. Elle est cependant immédiatement raillée par la comparaison entre le roi d’Espagne et le roi de France (le Roi de France n’est pas, comme le roi d’Espagne, riche de mines d’or : il est riche de la « vanité de ses sujets » ).

L’évocation des « mines d’or » renvoie à la puissance de l’Espagne, mais également à une forme européenne de cupidité développée suite à la politique colonialiste de l’époque.

Puis Montesquieu dénonce les manipulations par le pouvoir en évoquant les systèmes de dévaluations et les guerres aux coûts exorbitants menés par le roi.

La critique se fait alors morale. Le roi, présenté de manière ironique par la métaphore naïve du « magicien », est décrit comme un manipulateur, grâce au champ lexical de l’illusion : « exerce son empire sur l’esprit », « fait penser », « persuader », « croient », « mettre dans la tête », « convaincus », « faire croire ».

Le roi étant le représentant de Dieu sur terre, il possède, de même que le pape, une forme de pouvoir spirituel : « il va même jusqu’à leur faire croire qu’il les guérit de toutes sortes de maux en les touchant ».

L’utilisation des adverbes de gradation : « mêmejusqu’à », mais surtout du verbe « faire croire » remettent en cause les pouvoirs du roi.

Le pouvoir spirituel et certains principes de l’église sont également critiqués par le raisonnement logique du païen, notamment à travers l’utilisation de la métaphore du « magicien » et l‘absurdité de la formule : « le vin qu’on boit n’est pas du vin ».

Le point de vue d’un païen oriental permet à Montesquieu de montrer l’incohérence de certaines croyances comme l’eucharistie.

 C – La critique de la Cour

Cependant, le pouvoir royal et religieux serait sans effets si la Cour ne se laissait leurrer.

La critique envers l’entourage du roi est vive.

La comparaison « la vanité de ses sujets, plus inépuisable que les mines » accuse la fatuité démesurée de la Cour, qui permet au roi d’assoir son pouvoir.

Ainsi, une certaine forme de corruption qui repose sur l’orgueil des nobles (« les titres d’honneur » ) permet de maintenir le pouvoir en place et de soutenir les décisions du roi.

La critique porte également sur la crédulité des sujets du roi.

L’accumulation : « ses troupes se trouvaient payées, ses places munies et ses flottes équipées », ainsi que le parallélisme syntaxique : « S’il n’a qu’un million d’écus… » et « S’il a une guerre difficile à soutenir… » soulignent la facilité avec laquelle le roi obtient tout ce qu’il souhaite.

Lettre persane 24, conclusion

Le genre épistolaire permet à Montesquieu de critiquer vivement la société française dans un texte pourtant plaisant.

A travers le point de vue d’un oriental, naïf et étonné par la vie parisienne, Montesquieu dénonce avec ironie les travers des parisiens, du roi, de la religion et de la cour.

Idée d’ouverture : Le regard étranger et étonné de Rica n’est pas sans rappeler le regard naïf de Candide, héros éponyme du conte philosophique de Voltaire qui permet lui aussi, par un effet de décalage, de critiquer les travers de la société.

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« De l’esclavage des nègres », Montesquieu : analyse
Montesquieu, Lettres persanes 30 (« Comment peut-on être persan ?)
Candide, chapitre 3 : analyse
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  19 commentaires à “Lettres persanes, Montesquieu, lettre 24 : commentaire”

  1.  

    Bonjour Amélie ,merci pour toute vos astuces , vos conseils , vraiment votre site est génial ! Je voudrais savoir si un jours vous analyseriez Montesquieu , De l’esprit des lois , <> 1748 . Je trouve ce texte très interresant ! Mais très compliquer je les fais avec ma prof mais j’aurrai voulus quelque explication autres que ma prof. Voilà merci encore pour tout ce que vous faitee ! Bisouus 😉

  2.  

    J’ai besoin d’aide pour mon contrôle de français sur lettre persan

  3.  

    je ne vois pas « tu » dans le roman épistolaire .

  4.  

    merciiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii

  5.  

    Hallelujah, c’est rare de trouver des commentaires sur Les Lettres Persanes!
    Merci beaucoup, ce site est une perle

  6.  

    Bonjour Amélie j’ai un problème concernant le commentaire sur les lettres persanes ,mon professeur de français nous a donné ce texte mais il commence par le roi de France est le plus puissant … Je ne sais pas alors quoi mettre en première partie pourriez vous m’aider svp

  7.  

    c’est parfait!!!!

  8.  

    Bonjour Amélie

    J’ai une écriture d’invention à produire sur la lettre persane n°30. Je n’ai jamais fait d’écriture d’invention, c’est la première. J’ai lu tes conseils et la méthode pour la réalisation, mais je ne sais pas quel bout prendre le devoir et je n’ai aucune idée du type de sujet que l’on peut avoir sur ce genre de texte. Si tu as quelques conseils à me donner pour bien démarrer mon écriture d’invention. Merci.

  9.  

    Bonjour Amélie,
    avez-vous pour projet de commenter la lettre XXX ?
    si non, est-il judicieux d’opter pour un plan similaire ? car celui proposé par mon professeur de français ne me convient pas… :/
    merci par avance
    Bonne soirée

  10.  

    Bonjour, je voulais juste signaler une petite faute de frappe qui fait qu’une figure de style n’est pas bonne: dans la première partie lorsque vous parlez des figures de style pour mettre en valeur l’étonnement vous parlez de « anydaton » et il s’agit de « adynaton » , =) Bonne soirée ! Et je voulais vous dire que vous commentaires sont très bien ficelés et pertinents ! Merci beaucoup !

  11.  

    Bonjour Amélie
    Je voulais juste vous signaler que dans l’idée d’ouverture : « Le regard étranger et étonné d’USBECK » il me semblerais que vous vouliez dire de RICA.
    Merci pour tout.

  12.  

    Bonjour,
    Je m’entraine actuellement sur un sujet de dissertation. Le voici: « En quoi l’évocation d’un monde très éloigné du sien permet-elle de faire réfléchir le lecteur sur la réalité qui l’entoure ? ». Je cherche des textes pour appuyer mes arguments et je me demandais si Les Lettres Persanes de Montesquieu pourraient convenir à cet exercice. Merci par avance

  13.  

    Bonjour Amélie,
    J’ai un commentaire composé à faire. J’ai déjà relevé les champs lexicaux etc mais je bloque pour faire mon plan.
    Commentaire composé sur la lettre persane 26.
    Cordialement.

  14.  

    bonjour,
    est ce que c’est obligé de mettre les numéros de lignes des citations?
    Merci d’avance

  15.  

    Bonjour ,est ce que vous pouvez m’aider pour trouver un commentaire composé de la lettre 17 parce que j’en ai besoin et en plus proche temps et merci beaucoup d’avance.

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Commentaire composé 2017 - Amélie Vioux - Droits d'auteur réservés - Tous les articles sont déposés AVANT publication chez copyright France - Reproduction sur le WEB interdite -