nuit rhénane apollinaireVoici un commentaire littéraire de « Nuit Rhénane » issu d’Alcools de Guillaume Apollinaire.

Nuit rhénane, introduction

Certains des poèmes du recueil Alcools, publié en 1913, relèvent de la période dite « rhénane » d’Apollinaire, qui renvoie à son voyage en Allemagne (1901-1902).

Il y séjourne sur les bords du Rhin, où il fait la connaissance d’Annie Playden, une jeune Anglaise dont il tombe amoureux.

Ces poèmes, dont « Nuit rhénane » fait partie, sont marqués par la fascination d’Apollinaire pour les légendes et le folklore allemands, véritable source d’inspiration.

Questions possibles à l’oral sur « Nuit rhénane » :

♦ Comment s’exprime la modernité dans « Nuit rhénane » ?
♦ Quelles sont les conséquences de l’ivresse sur la construction du poème ?
♦ En quoi ce poème relève-t-il à la fois du surnaturel et du monde réel ?
♦ Quel est le rôle de la parole poétique dans ce poème ?
♦ Développez le thème de l’ivresse dans ce poème.

Annonce du plan

Nous verrons tout d’abord que cette nuit rhénane est surtout une nuit d’ivresse (I), puis nous aborderons le glissement du quotidien vers le surnaturel dans ce poème (II). Pour terminer, nous remarquerons que « Nuit rhénane » peut se lire comme une métaphore de la puissance de la poésie (III).

I – Une nuit d’ivresse

A – L’omniprésence du vin

Le champ lexical du vin et de l’alcool est très présent dans ce poème ; « verre » (premier et dernier vers), « plein », « vin », « ivre », « vignes ».

Partant du verre, l’ivresse se répand dans le reste du texte, jusqu’à se déverser dans le Rhin qualifié de « ivre ». Le Rhin devient ainsi un fleuve d’alcool qui serpente dans le décor et le poème.

Les mouvements évoqués dans le poème trahissent également l’ivresse du poète : « trembleur », « tordre », « dansant une ronde », « tombe en tremblant ».

La parole elle-même est marquée par l’ivresse, comme le montrent les allitérations en /v/, reproduisant le discours bredouillant d’un homme ivre : « Mon verre est plein d’un vin », « Qui raconte avoir vu », « cheveux verts », « ivre », « vignes ».

 B – Un lyrisme exacerbé par l’ivresse

On ne peut manquer de relever dans ce poème le registre lyrique, lié aux sentiments du poète qui s’exprime à la première personne (« Mon », « je », « moi ») et s’adresse à un auditoire (« Ecoutez », « chantez »).

L’évocation de la nature et du folklore allemands (les « fées » aux « cheveux verts » et le Rhin, lieu de sortilèges dans la littérature allemande), thèmes propres au romantisme allemand, indique qu’Apollinaire s’est certainement imprégné de ce mouvement littéraire pendant son séjour sur les bords du Rhin.

Par ailleurs, les poèmes des « Rhénanes » sont marqués par le thème de l’amour maudit, et c’est aussi le cas de « Nuit rhénane », dans lequel le poète boit peut-être pour oublier son chagrin (suite au départ d’Annie Playden). La « chanson du batelier » parle elle aussi de « femmes » semblables à des sirènes, qui séduisent les marins pour les mieux les plonger au fond de l’abîme.

C – Une vision trouble

L’une des caractéristiques de l’ivresse est la vision trouble. Le poète semble souffrir de cet effet secondaire de l’alcool, comme le montrent les images présentes dans le poème.

Ainsi, la répétition au début du vers 9 « le Rhin le Rhin » pourrait indiquer, outre une élocution difficile, que le poète voit double.

Le décor naturel, perçu par l’esprit confus du poète, s’en trouve personnifié (le Rhin est « ivre », « les vignes se mirent »).

La présence de l’eau crée des effets de miroir ; outre les vignes, les étoiles elles aussi paraissent plonger dans le Rhin (« Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter »). Le décor acquiert ainsi une dimension irréelle : la nature est animée et se dédouble.

Transition : C’est donc un homme ivre qui prend la parole dans « Nuit rhénane », et qui nous livre une vision trouble du décor qui l’entoure. L’ivresse plonge le poète dans le fantastique, créant une tension entre la réalité du quotidien et un univers de légende.

II – Une plongée dans le surnaturel

A – La mythologie allemande

Les légendes allemandes font leur apparition dans le poème à travers la chanson du batelier : les « sept femmes » aux « cheveux verts ». Ces femmes doivent « tordre » leur chevelure, ce qui indiquerait qu’elles sortent du fleuve.

Cette évocation peut renvoyer à diverses légendes. Ces femmes pourraient être :
♦ Les sept baigneuses du Rhin chargées par le fleuve de veiller sur l’or au fond du fleuve ;
♦ Des Ondines, créatures semblables à des sirènes qui vivent sous l’eau et qui attirent les hommes en les séduisant (en les enchantant, comme l’indique le verbe « incanter ») ;
La Loreley, sorcière aux pouvoirs maléfiques qui hante les bords du Rhin (sujet d’un autre poème d’Alcools).

D’autres éléments renvoient aux mythes et légendes, comme l’heure à laquelle se déroule la scène (de nuit, « sous la lune », souvent considérée comme maléfique) ou le nombre « sept » , chiffre sacré, symbolique, magique).

B – Tension entre le fantastique et le réel

Tout au long de « Nuit rhénane », le lecteur est tiraillé entre les éléments de réalité (la scène se déroule dans un cadre réaliste, probablement une taverne au bord du Rhin : le poète enjoint à ses interlocuteurs d’écouter la chanson du batelier) et le surnaturel (la chanson qui évoque les « fées »).

Le poème glisse ainsi vers le fantastique.

La nuit, moment privilégié du rêve, et l’alcool, qui trouble l’esprit du poète, invoque des scènes hallucinatoires où interviennent des sorcières.

Le réel refait son apparition dans la deuxième strophe, les « filles blondes » s’opposant aux « femmes », les « nattes repliées » aux « cheveux verts et longs », si longs qu’il faut un alexandrin entier pour les évoquer (« Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds »).

Ces deux représentations féminines illustrent parfaitement la tension entre :
♦ Irréel et réel;
Imaginaire et réaliste;
♦ Mouvement violent (« tordre ») et immobilité tranquille (« regard immobile »);
Danger (« femmes » rime avec « flamme ») et sécurité (« blondes » rime avec « ronde », danse enfantine).

C – La défaite du réel ?

Dans la deuxième strophe, le poète s’efforce de trouver un refuge dans la réalité (« Et mettez près de moi toutes les filles blondes »). Il reprend la parole (réapparition de la première personne, alors qu’il avait cédé son rôle de narrateur au batelier) et tente ainsi de reprendre le contrôle, comme le soulignent les impératifs (« chantez », « mettez »).

Il oppose au « râle-mourir » funeste du batelier le chant et la danse, pour ne plus entendre (« que je n’entende plus ») la chanson du batelier, de même qu’il a opposé aux « sept » sorcières ensorceleuses l’hyperbolique « toutes les filles » tranquilles de la réalité.

Mais ses recours contre le surnaturel qui a envahi le poème semblent rester vains : la chanson envoûtante du batelier continue à se faire entendre (« La voix chante toujours ») et les femmes sont devenues des « fées » qui « incantent l’été » et provoquent la fin du poème en raillant le poète (« dans un éclat de rire »).

Le poète est ainsi interrompu, le « verre » brisé pouvant aussi se lire comme le vers poétique (un vers brisé) ; on remarquera ainsi qu’il manque un vers au poème pour qu’il devienne un sonnet (ordinairement composé de 2 quatrains et 2 tercets).

Transition : L’univers des légendes, figuré par des femmes aux allures de sorcière, s’éloigne de la réalité et devient ainsi effrayant. Pourtant, ce poème n’est peut-être pas si négatif qu’il n’y paraît : il célèbre en creux le pouvoir de la poésie.

III – Le pouvoir de la poésie

A – Une incantation : la poésie comme magie

Une incantation est une formule magique qui vise à produire un sortilège. Dans « Nuit rhénane », Apollinaire utilise la poésie comme une incantation.

Tout d’abord, certains mots reviennent comme un refrain, ce qui renvoie au pouvoir incantatoire du poème. C’est le cas des mots « verre » (x2) et « verts » (x2), homonymes de « vers », mais aussi des termes qui renvoient au chant : « chanson », « chantez », « chant », « chante » mais aussi « incantent » pour parler des fées (en latin, chanter se dit cantare).

Par ailleurs, le poème est composé selon une structure circulaire qui rappelle la « ronde », qu’Apollinaire invoque pour contrer l’influence maléfique des « femmes » aux « cheveux verts » de la chanson et qui accentue l’effet de refrain. En effet, le poème démarre et termine avec « mon verre », revenant ainsi sur lui-même.

Plusieurs chants semblent se superposer ici : celui du poète, celui du batelier, celui des destinataires du poème (la deuxième personne du pluriel présente à travers les impératifs : « Chantez plus haut ») et celui des « fées ». Ce sont les voix du surnaturel qui semblent l’emporter, puisque le verre se brise sous l’effet de la chanson du batelier, qui « chante toujours à en râle-mourir » : le sortilège est accompli.

B – Sublimer le réel : l’ivresse inspiratrice

Si l’on pense à l’homonymie entre « verre » et « vers », le premier vers peut se lire comme la volonté du poète d’exprimer tout ce qu’il a à dire (Mon vers est plein), sous le coup d’un trop-plein d’alcool ou d’un trop-plein d’inspiration.

Ainsi, l’ivresse dans « Nuit rhénane » n’est pas seulement l’ivresse liée à l’alcool mais aussi une ivresse des mots.

Les sources de cette ivresse poétique sont à chercher davantage dans le surnaturel que dans le réaliste, car même si Apollinaire semble réclamer les « filles blondes / Au regard immobile », ce sont les fées qui « incantent » et la voix du batelier qui « chante ».

Le surnaturel enchante la réalité, à tel point que le poète doit créer des mots nouveaux pour la décrire (« trembleur », « râle-mourir », le verbe incanter).

Par ailleurs, cette ivresse poétique permet au poète d’aller plus loin et de sublimer ce qu’il voit : il passe dans un autre monde, qui est le reflet du premier (« où les vignes se mirent ») et où tombe « tout l’or des nuits ». La poésie lui permet d’accéder à cet au-delà.

 C – Un appel à la poésie

En renouvelant le monde, en l’« incantant », Apollinaire célèbre dans ce poème le pouvoir de la création poétique, qui dévoile une réalité plus profonde.

Cet art n’est cependant pas réservé à une élite, comme en atteste le dialogue que le « je » du poète forme avec ses lecteurs.

Ainsi, il s’adresse à plusieurs reprises directement à son destinataire : « Ecoutez », « chantez », « mettez ».

Il semble enjoindre son lecteur (« Debout ») à ne pas rester passif et s’emparer lui-même de la parole poétique et magique, à participer à la construction du poème.

On a vu que le chant et la ronde de la deuxième strophe étaient une réaction aux pouvoirs maléfiques des sorcières des vers 3 et 4 ; Apollinaire appelle donc ici le lecteur à l’aide pour contrer le « râle-mourir » du batelier.

Nuit Rhénane, conclusion

« Nuit rhénane » est un poème complexe, à plusieurs niveaux de lecture : délire d’une nuit d’ivresse, le poète libère une parole lyrique en rapportant la chanson du batelier ; plongée dans les légendes allemandes, c’est aussi la naissance d’un univers angoissant, en opposition à une réalité rassurante ; enfin, c’est une célébration de l’art poétique, qui sublime le réel et dévoile le monde.

Apollinaire joue sur les formes conventionnelles (alexandrins, strophes et rimes plutôt régulières) et des thématiques classiques (la souffrance de l’amour) pour créer un art poétique novateur, auquel le lecteur est invité à participer.

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  17 commentaires à “Nuit rhénane, Apollinaire : lecture analytique”

  1.  

    Bonjour, je suis passée sur ce texte à l’oral du bac blanc, et j’avais présenté, à peu près, ce qu’il y a écrit ici, mais la prof m’a mit en comentaire que je n’insistais pas assez sur le caractère poétique du poème, que faire?

  2.  

    Bonjour,
    À un moment donné vous dites que le dernier vers pourrait montrer qu’Apollinaire se laisse emporter par l’ivresse et que c’est la fin du sonnet. Or, ici ce n’est pas un sonnet (2 quatrains et 2 tercets) mais trois quatrains et un vers en plus

  3.  

    Bonjour,

    Pour les problématiques possibles le jour de l’oral, concernant « comment s’exprime la modernité dans Nuit Rhénane ? », comment agencerez-vous le plan que vous avez proposer ?

    L’expression de l’ivresse en opposant le fantastique au réel est quelque chose de moderne ?

    Merci d’avance.

  4.  

    oui c’etait un peu dire comme par exemple l’alcool

  5.  

    Oui pardon je me suis mal exprimée, ce que je voulais dire c’est que a priori ça ne peut pas être un sonnet parcs qu’il y a 3 quatrains et 1 vers séparé, certes, pour que ce soit un sonnet (en terme de vers) il manque un vers mais par rapport à la forme ça ne peut pas être un sonnet non?

  6.  

    Il s’agit bien d’un sonnet auquel il manque un vers, néanmoins en l’occurrence il s’agit d’un sonnet Elisabethain (par opposition au sonnet italien par exemple). Il est normalement composé de trois quatrains et un distique.

  7.  

    Bonjour,

    Je voudrais savoir à quel courant poétique appartient ce poème s’il vous plait. Et de quelle manière apparait la modernité dans ce poème?

    Merci d’avance

  8.  

    avez vous des oeuvres liées à se poème à me faire parvenir ?

  9.  

    Ce plan peut il est adapté pour toutes les problématiques proposés ?

    •  

      Ma professeure de français nous a conseillé ce plan car en fin d’année nous n’avons pas eu le temps de le préciser en cours. Cependant elle nous a bien prévenu que, comme pour tous les autres textes présentés à l’oral, il faut adapter le plan à la problématique. Mais il faut tout de même reprendre ces idées et l’analyse des procédés.

  10.  

    Bonjour Amélie, ma professeure de français nous a donné en troisième partie d’analyse de Nuit Rhénane « Un chant universel ». Seulement, je ne vois pas en quoi ce poème peut être qualifié de vraiment universel au point d’en parler dans toute une partie. Est-ce que vous pourriez m’éclairer sur ce point svp ?

  11.  

    Bonjour Amélie,
    J’ai passé mon oral de français et je suis tombé sur ce texte . Ma question était : quelle est l’enjeu poétique et les spécificités de ce poeme? J’y ai répondu avec un 1axe: la nuit de l’ivresse poétique et le 2eme axe le surnaturel personnifié . Je me demandais seulement si les axes répondent bien à ma problèmatique ou si c’est hors sujet . Merci d’avance

  12.  

    Bonjour Amélie
    pourquoi dans votre analyse ne parlez vous pas de la synésthesie surtout dans la partie de l ivresse?? A propos de la modernité de ce poème que peut on rajouter à la modernité de la forme???

  13.  

    Bonjour Amélie, dans mon cours de Français nous avons parlez de l’absence de ponctuation dans ce poème, comme dans les autres poème de recueil Alcools.

    Or dans cette analyse vous n’avez pas parlez de cette absence,
    peut-on penser qu’elle est due à l’ivresse du poète ?

    Merci d’avance pour votre réponse

  14.  

    Bonjour Amélie,
    Je passe bientot mon oral de français donc je voulais savoir si ce n’était pas trop long 3 Axes pour 10 Minutes d’oral ?
    Merci.

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