rhinocéros monologue final de bérengerVoici un commentaire du monologue final de Berenger (le dénouement) dans Rhinocéros d’Eugène Ionesco.

L’extrait commenté va de « Je ne suis pas beau, je ne suis pas beau » jusqu’à la fin du dénouement (« Je ne capitule pas ! » ).

Rhinocéros, le monologue final de Bérenger : introduction

Œuvre majeure du théâtre de l’absurde, Rhinocéros d’Eugène Ionesco, publiée en 1959, met en scène une épidémie imaginaire de « rhinocérite » qui transforme les humains en rhinocéros.

Cette épidémie doit se lire comme une allégorie : elle symbolise la montée des totalitarismes au XXème siècle.

Tous les personnages de la pièce sont peu à peu touchés et finissent par se laisser séduire ou convaincre par l’idée de devenir rhinocéros.

Seul Bérenger, un employé de bureau timide et faible, ne se métamorphose pas.

Questions possibles à l’oral sur le monologue final de Bérenger :

♦ Le monologue de Bérenger peut-il être considéré comme un dénouement ?
♦ Bérenger peut-il être considéré comme un héros ?
♦ Bérenger est-il un héros ou un anti-héros ?
♦ Montrez comment se construit une réflexion sur la perte d’identité dans ce monologue.
♦ Qu’est-ce qui fait l’originalité de ce dénouement ?

 Annonce du plan

Nous verrons dans ce commentaire que la pièce Rhinocéros se clôt sur un monologue original (I) dans lequel Bérenger, en proie à un questionnement identitaire, doit choisir son camp (II). Si la posture finale de Bérenger peut sembler héroïque, nous verrons que son comportement correspond toutefois davantage à celui d’un antihéros (III)

I- Un monologue original

A – Un monologue délibératif classique

Dans la tradition théâtrale, le monologue délibératif est un moment crucial au cours duquel un personnage, dans une situation de crise, pèse le pour et le contre avant de prendre une décision.

On peut songer par exemple au fameux monologue délibératif d’Hamlet (Shakespeare) : « être, ou ne pas être : telle est la question » .

Avec ce monologue final de Bérenger, Ionesco s’inscrit dans cette tradition du monologue permettant de faire connaître au spectateur le conflit intérieur d’un personnage.

Les doutes de Bérenger s’expriment dans un registre tragique, ce qui est également traditionnel.

En effet, on observe la présence de nombreuses phrases exclamatives et interjections : « J’ai eu tort ! Oh ! », « Je n’ai pas de corne, hélas ! », « […] et poilu ! », « Trop tard maintenant ! » etc.

Ces exclamations traduisent la panique et l’angoisse profonde de Bérenger, mais également son impuissance face à son destin.

L’idée de fatalité est renforcée par la répétition de l’adverbe « jamais » associé au futur de l’indicatif et à l’interjection « Hélas » qui traduit le désarroi de ne pas pouvoir rejoindre les autres personnages : « Hélas, jamais je ne deviendrai un rhinocéros, jamais, jamais« .

B – Un monologue moderne

Mais dans ce dénouement, Bérenger n’est pas un héros tragique traditionnel. Il combat une rhinocérite et peine à s’exprimer. C’est ce qui fait la modernité de ce monologue.

La rhinocérite est un élément fantastique de la pièce qui rompt avec la tradition classique. Elle donne également à la crise du personnage une dimension métaphorique moderne.

Par ailleurs, l’angoisse de Bérenger poussée à son paroxysme provoque chez lui une déconstruction de la parole. 

Il éprouve ainsi des difficultés à s’exprimer :

Tout d’abord sa pensée est chaotique et confuse. On observe ainsi de nombreuses répétitions : « C’est moi, c’est moi », « Je ne suis pas beau, je ne suis pas beau » , « Je ne peux plus changer, je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas. Je ne peux plus me voir » .

Bérenger utilise également des phrases nominales très courtes : « Ma carabine, ma carabine ! », « Trop tard maintenant ! ».

Il tente même d’imiter les animaux, espérant ainsi forcer sa transformation (« Si je pouvais faire comme eux : « Ahh, ahh, brr ! Non, ça n’est pas ça ! Essayons encore, plus fort !  » , « Je n’arrive pas à barrir. Je hurle seulement » .

Ce monologue est donc confus et sa progression irrégulière l’éloigne de la tradition classique.

C – La théâtralité de la scène : un moyen de compenser la déconstruction de la parole

Le jeu de scène est fondamental dans ce monologue final : le geste remplace la parole qui se déconstruit. En témoigne l’importance des didascalies qui renseignent sur les mouvements du personnage.

Bérenger effectue ainsi plusieurs actions : « Il décroche les tableaux, les jette par terre avec fureur », «  Il regarde les paumes de ses mains », «  Il essaye de les imiter ». Il est en mouvement constant : « Bérenger s’écarte », «  il va vers la glace », «  Il tourne le dos à la glace. », «  Il a un brusque sursaut », «  Il se retourne face au mur du fond ».

La théâtralité de cette scène finale, qui compense la déconstruction du langage, est un élément résolument moderne qui traduit une angoisse profonde du personnage.

II – Bérenger : un personnage qui traverse une crise identitaire

A – Le renversement des valeurs

Laissé seul face à aux rhinocéros, Bérenger regrette son statut d’humain. Le rapport à son corps change fondamentalement.

On note ainsi la présence du champ lexical du corps humain avec les termes : « front », « traits », « peau », « mains », « corps », « poilu ».

Ce corps est sans cesse dévalorisé et présenté de manière péjorative (voir la constatation : « Je ne suis pas beau, je ne suis pas beau » ).

En effet, la domination des rhinocéros perturbe les valeurs établies. Au départ considérés comme des monstres, ils sont désormais majoritaires et c’est Bérenger, seul représentant de l’humanité, qui devient monstrueux.

Ainsi, Bérenger oppose ses défauts aux qualités supposées des rhinocéros à travers plusieurs aspects :

♦ La couleur : « Trop blanc » et mis en contradiction avec « magnifique couleur vert sombre » .

♦ La forme : aux cornes qui donneraient un caractère à son visage s’opposent son « front plat » et ses « traits tombants » .

♦ La texture : Bérenger compare sa peau à celle des animaux à travers plusieurs séries d’oppositions binaires : « moites » et « rugueuse », « flasque » et « dure », « poilu » et « sans poils » .

♦ La voix : au « charme certain » des barrissements s’oppose le « hurlement« , « faible » et qui « manque de vigueur » de Bérenger.

Les canons de beauté sont donc inversés puisque c’est la dureté, le vert de la peau, l’âpreté du langage qui sont désormais considérés comme louables.

B – Les objets scéniques, reflets de la crise identitaire

Quant à la scénographie, elle permet également de mettre en relief la crise identitaire de Bérenger.

En effet, les didascalies indiquent que  Bérenger interagit sans cesse avec des objets du décor, notamment les tableaux, le miroir et les têtes de rhinocéros.

Or ces objets ont un rôle symbolique : ils renvoient tous à la notion d’identité.

Ainsi, après avoir contemplé les tableaux qui « représentent un vieillard, une grosse femme, un autre homme » , c’est à dire des êtres humains,  Bérenger les « jette par terre avec fureur » , révélant par ce geste brusque sa volonté de rompre avec l’humanité.

De même, dans le miroir, Bérenger ne se reconnaît plus. Désireux de se métamorphoser en rhinocéros, il rejette le reflet renvoyé par la glace (« il tourne le dos à la glace » ).

A l’inverse, l’attrait des têtes de rhinocéros devient de plus en plus réel (« les têtes de rhinocéros qui sont devenues très belles » ).

Transition : La présence de ces objets met en évidence la crise identitaire de Bérenger. Cette crise va se résoudre par la décision finale du héros : rester un homme et se battre. Mais cette décision est-elle si héroïque qu’elle y paraît ?

III – Bérenger, un héros malgré lui

A – Un sursaut héroïque

A la fin de son monologue, Bérenger se montre prêt à combattre les rhinocéros.

On observe en effet le champ lexical de la guerre : « défendrai », « carabine », « capitule » avec les termes « défendrai » et « carabine » répétés deux fois chacun.

Ces affirmations sont celles d’un héros prêt à sacrifier sa vie pour la cause défendue : « je me défendrai jusqu’au bout » ; « Je ne capitule pas » .

Sa détermination est marquée par l’emploi du futur, temps de la certitude (« je me défendrai » ) et l’affirmation de son identité à travers la répétition du pronom personnel sujet « je » .

Il réaffirme également son humanité : « je suis le dernier homme » .

Sa position est d’autant plus héroïque qu’il affronte ses ennemis de face : « Il se retourne face au mur du fond où sont fixées les têtes des rhinocéros » .

Ce revirement brutal et cette résolution très forte placent Bérenger dans une posture de héros tragique, qui se lance dans un impossible combat.

B – Un anti-héros

Cependant, il serait hâtif de faire de Bérenger une figure de la résistance. Plusieurs éléments contredisent cette interprétation et concourent plutôt à considérer Bérenger comme un « antihéros » .

En effet, la résolution finale de Bérenger est précédée d’un « Tant pis » qui la dévalorise : « Eh bien tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde ! » .

Son choix résulte davantage de son échec à rejoindre les rhinocéros que de sa volonté propre.

Son regret de ne pas être devenu rhinocéros transparaît clairement dans l’emploi du conditionnel passé (« Comme j’ai mauvaise conscience, j’aurais dû les suivre à temps »  ) et du conditionnel présent (« Je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas » ).

C’est dans l’écart entre le souhait de Bérenger (« je voudrais bien » ) et la réalité présente (« mais je ne peux pas » ) que résident les raisons de ce retournement final. Paradoxalement, c’est donc par impuissance que Bérenger choisit de se battre.

Néanmoins, la faiblesse de Bérenger fait également sa force. En effet, n’est-ce pas parce que Bérenger est un homme ordinaire, impuissant, que le spectateur peut s’identifier à lui ? Si Bérenger ne choisit pas le combat pour des raisons si louables, sa faiblesse n’est-elle pas humaine et ne nous montre-t-il pas, malgré tout, la voie de l’engagement ?

Force est de constater que la scène finale de Rhinocéros est ambiguë et ouverte à de multiples interprétations.

Le rideau tombe lorsque la tension est à son paroxysme, laissant les spectateurs libres de voir dans ce dénouement un hommage humaniste, un appel à la résistance ou au contraire une fable tragique sur l’impuissance de l’homme.

Rhinocéros, dénouement : conclusion

Le monologue final de Bérenger est donc un monologue original dominé par l’émotion très forte d’un personnage qui traverse une crise identitaire grave.

En détournant les codes de la tragédie classique pour les intégrer à une pièce résolument moderne, Ionesco nous interroge sur la notion de héros et d’engagement, mais, et c’est ce qui fait le succès et l’originalité de cette pièce, sans jamais suggérer de réponse tranchée.

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  20 commentaires à “Rhinocéros, Ionesco : monologue final de Bérenger”

  1.  

    Merci Amélie pour ce site que je découvre et qui va m’ête vraiment utile cette année. Je vais en parler autour de moi !

  2.  

    Bonsoir, j’aimerai savoir comment on fait pour prendre en copier-coller les écritures afin de les transférer sur un document word : je n’arrive pas à surligner le texte. Merci d’avance et bravo pour votre site qui est super bien fait !

  3.  

    Bonjour Amélie!

    « Leurs chants ont du charme, un peu âpre, mais un charme certain ! »: serait-ce une surinterprétation que de dire que cette phrase rappelle les discours manipulateurs, l’endoctrinement, l’envoûtement appuyé par l’assonance en « -an » à la phrase suivante: Les hurlements ne sont pas des barrissements ! Comme j’ai mauvaise conscience, j’aurais dû les suivre à temps. Trop tard maintenant ! »?

    Merci!

  4.  

    Bonjour Amélie,
    Mon professeur de français m’a dit que Bérenger n’était ni un héros, ni un antihéros car il n’avais aucune volonté de l’être. Cependant tu semble suggérer le contraire dans ton commentaire pourrais-tu m’expliquer?
    Merci d’avance!

    •  

      Bonjour Lola,
      Je dis dans ce commentaire la même chose que ton professeur : Bérenger a quelques traits héroïques, quelques traits anti-héroïques…Il n’est donc en réalité ni un héros ni un anti-héros ! Cette fin est ambiguë et il n’y a pas de réponse tranchée aux problèmes soulevés par la pièce.

  5.  

    Re-bonjour Amélie!

    Peut-on justifier l’écart du monologue de Béranger de la tragédie classique par le fait que celle-ci porte généralement sur des préoccupations psychologiques (personnages passionnés) tandis que celui-là porte (en apparence) sur des préoccupations physiques (la beauté, sujet plus superficiel?)?

  6.  

    Bonjour Amélie,
    Je ne comprends pas comment on peut adapter le plan aux différentes problématiques proposées au dessus du commentaire. En effet, si on nous demande « Bérenger est-il un héros ou un anti héros? » la partie monologue original ne peut pas rentrer. Merci de m’accorder un petit bout de votre temps :)
    Bonne journée

  7.  

    Bonjour!
    Que peut-on répondre à « Dans quelles mesure ce monologue accomplit-il sa fonction de dénouement? »

  8.  

    Bonjour, ma prof de français de français nous donne aucun plan et j ai un peu peur pour l oral
    Est ce normal ?

  9.  

    Bonjour Amélie, très bon commentaire que j’utilise pour préparer mon oral.
    Une question qui me semble essentielle mais aussi ambigue à laquelle j’aimerais que tu répondes : pourquoi Béranger ne se transforme-t-il pas en rhinocéros ?
    Merci

  10.  

    La référence à Shakespeare est erronée:
    « être ou ne pas, être telle est la question »
    Ce n’est qu’une question de virgule mais qui change complètement le sens!

  11.  

    Le texte en vers est (il me semble) écrit ainsi:
    Être ou ne pas
    Être telle est la question

  12.  

    Il est possible cependant que le texte que j’ai étudié soit une réécriture

  13.  

    Quel est la structure de ce texte svp

  14.  

    Wahou ! Super commentaire ! Franchement, j’avais quelques idées sur le monologue final, mais là ça m’a carrément aidé, merci beaucoup !

  15.  

    Bonjour, j’aimerai savoir, vous évoqué le monologue final de Bérenger comme dénouement mais en est il vraiment un ?

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