le crapaud tristan corbièreVoici une analyse du poème « Le Crapaud » extrait du recueil Les Amours jaunes (1873) de Tristan Corbière.

« Le Crapaud », Corbière, introduction :

« Le Crapaud » est un poème de Tristan Corbière paru en 1873 dans le recueil Les Amours jaunes.

Tristan Corbière est en porte-à-faux avec les mouvements littéraires de son époque – Romantisme et Parnasse.

Son unique recueil, Les Amours jaunes, publiés deux ans avant sa mort, passa complètement inaperçu.

C’est Paul Verlaine qui, 10 ans plus tard, le fit redécouvrir en lui consacrant un chapitre dans son essai Les poètes Maudits (1884).

« Le crapaud » illustre bien l’expression de « Poète Maudit » : Corbière y apparaît comme un poète incompris qui rejette les valeurs de la société et se conduit de manière provocante.

Questions possibles à l’oral de français sur « Le Crapaud » de Corbière :

♦ En quoi le poème « Le Crapaud » éclaire-t-il la citation de Baudelaire : « Le beau est toujours bizarre » ?
♦ Quelle conception du poète et de la poésie ce texte suggère-t-il ?
♦ Quelle est la fonction de l’évocation du monde animal dans ce poème ?
♦ Comment Corbière fait-il du crapaud le symbole du poète maudit ?
♦ En quoi le poème « Le Crapaud » est-il provocateur ?

Annonce du plan

Nous verrons tout d’abord que le poème « Le Crapaud » conserve un part de tradition lyrique (I) ; puis nous montrerons en quoi la forme du poème prend un aspect original et contestataire (II). Enfin, nous analyserons l’autoportrait du poète qui est fait ici (III).

I – Une tradition lyrique

A – Un cadre romantique

Dès les premiers vers, on est placé dans un cadre romantique : on se trouve une nuit d’été, « sans air » où « la lune » éclaire de façon assez vive un espace naturel aux teintes d’un « vert sombre », où se trouve également « le massif ». C’est un cadre classique, presque stéréotypé pour une promenade romantique.

De plus, l’ambiance est agrémentée de musique : « un chant », en anaphore au début de chaque tercet (v.1, v.3 et v.11) , crée une atmosphère romantique.

Par ailleurs, la ponctuation très expressive ajoute de la rêverie à l’ensemble. Les nombreux points de suspension apaisent la scène, favorisant des pauses dans la ballade romantique.

Cependant, on est poussé vers un romantisme noir par l’évocation d’une souffrance qui transparaît notamment dans la répétition du mot « horreur » accompagné de points d’exclamation et d’interrogation.

B – Le lyrisme amoureux

La promenade romantique se veut lyrique : cet aspect du poème est souligné par les sensations évoquées.

En effet, tous les sens semblent sollicités :

♦ L’ouïe dès le premier mot du poème (« un chant ») et tout au long de celui-ci (« un écho », « il chante ») ;
♦ La vue avec l’utilisation du verbe voir à deux reprises (« vois-le », « vois-tu ») mais aussi les éléments rappelant des nuances de couleurs (« métal clair », « vert sombre », « dans l’ombre », « son œil de lumière ») ;
♦ Le toucher avec la sensation de « froid, sous sa pierre »
♦ Le sens olfactif avec « une nuit sans air ».

En outre, le poème « Le crapaud » est présenté comme un dialogue entre le poète et une femme dont il est proche : il la tutoie. On note également l’impératif qui marque une certaine proximité entre les deux : « Viens, c’est là », « Vois-le ».

Par ailleurs, le poète se place comme un chevalier servant vis-à-vis d’elle : il l’invite à venir « Près de moi, ton soldat fidèle ! ».

C – Une atmosphère inquiétante

Cependant, si cette promenade est romantique et ce poème lyrique, il n’en demeure pas moins que le poète y a ajouté une dimension peu sécurisante.

Certaines expressions trahissent une atmosphère lourde, angoissante, qui met mal à l’aise.

L’obscurité est soulignée par une lumière de la lune très tranchée : « plaque en métal », « découpures » et crée une ambiance inquiétante.

On trouve également le thème de la mort : « enterré », « l’ombre », « sous sa pierre » (qui pourrait être tombale).

De plus, on compte trois occurrences du mot « horreur » dont deux sont accompagnées de points d’exclamation, accentuant la « peur » évoquée précédemment.

Transition : En créant une ambiance angoissante dans un cadre lyrique, Corbière propose une critique de l’esthétique romantique et crée un poème très original qui s’affranchit de l’esthétique romantique et du lyrisme.

II – Un rejet du lyrisme et de l’esthétique romantique

A – Un sonnet à l’envers

Le poème « Le Crapaud » adopte la forme d’un sonnet inversé : deux tercets suivis de deux quatrains, si l’on excepte le vers formé de points de suspension ou la mention « Ce soir, 20 juillet ». Il semble vouloir commencer un sonnet par la fin.

Les rimes sont elles aussi construites à l’envers :
♦ Une rime tripartite « air – air – ombre / if – if – ombre » (soit AAC / BBC),
♦ Suivie de rimes embrassées « eur – èle – aile – eur » et « oi – ière – ierre – oi » (ABBA).

On note que le mètre utilisé est l’octosyllabe, moins noble que l’alexandrin, mais qui reflète bien la volonté de Corbière de se démarquer des poèmes romantiques classiques.

Un vers cependant interroge : « Vois-le, poète tondu, sans aile » ». Il contient 9 syllabes si on le découpe de manière classique. Il faut donc opérer une synérèse pour le prononcer comme un octosyllabe. La synérèse est l’association de deux sons de voyelles contigües en un seul son. On obtient ainsi « poè-te », au lieu de « po-è-te », ce qui semble assez dissonant (« pouet« ) voire un peu péjoratif.

B – Un faux dialogue

Tout au long du poème, on observe une série de tirets que l’on peut associer à un dialogue entre le poète et une femme qui observent un crapaud dans la nuit.

Cependant, ce dialogue est confus et il est parfois difficile d’attribuer les paroles à l’un ou à l’autre.

Ainsi, le codage de la ponctuation est brouillé par les nombreux points de suspension qui entrecoupent le dialogue, comme aux vers 10-11 : « Rossignol de la boue… – Horreur ! – // … Il chante. » ou les tirets sont séparés et les points de suspension entament la phrase.

De même, le poète a placé un tiret devant « La lune » au deuxième vers, lançant le dialogue sans préciser qui parle. Cette phrase au présent apparaît pourtant plutôt descriptive qu’énonciative.

Enfin, la phrase finale («Bonsoir – ce crapaud-là c’est moi » ) est détachée du reste du poème par un vers fait de points de suspension. L’ambiguïté des paroles s’intensifie encore avec l’absence de majuscule à « ce » devant « crapaud », ne permettant pas de savoir s’il s’agit d’un changement d’interlocuteur ou bien d’un tiret évoquant une parenthèse : le poète se parle-t-il à lui-même, comme dans un aparté de théâtre ?

Par ailleurs, on note une opposition dans les réactions des deux interlocuteurs : l’un se veut protecteur et l’autre angoissé. Cette opposition est croissante et accentuée par l’exclamation double « Horreur !! » suivie de l’interrogation « Horreur pourquoi ? »

C – Glorification d’un crapaud

Tristan Corbière opte pour un ton assez ironique.

La ponctuation hache le texte et montre des paroles confuses autour du crapaud.

Le langage est familier et oral avec une tournure grammaticalement incorrecte : « Vois-tu pas son œil de lumière » (au lieu de « Ne vois-tu pas ») où il manque même le point d’interrogation remplacé par des points de suspension.

De plus, les images qu’il crée, pour évoquer poétiquement le crapaud, sont plutôt triviales : « poète tondu, sans aile » est une métaphore peu flatteuse pour parler d’un crapaud. Quant à l’oxymore « rossignol de la boue », il ne le valorise pas davantage.

Le poète semble vouloir défendre et glorifier l’animal sans y parvenir. La réaction est sans appel : un crapaud est une « horreur ».

Enfin, l’étude des sonorités du poème montrent des assemblages assez discordants. L’auteur crée par exemple des allitérations en associant la consonne liquide -l aux occlusives -p, -k, -t, -d :
♦ « La lune plaque en métal clair
Les découpures»

Ou bien en associant ces mêmes occlusives avec la vibrante -r :
♦ « – Un crapaud ! – Pourquoi cette peur,
P
rès de moi, »

Définitivement, le chant du crapaud n’est ni harmonieux ni glorieux !

Transition : Le poète s’est affranchi de la tradition lyrique tout en montrant qu’il en connaît les règles et la rigueur. Il se joue du romantisme classique pour créer un autoportrait par autodérision.

III – Autoportrait du poète

A – Une découverte progressive

Dans les deux premiers tercets, on est à la recherche de l’animal qui donne son titre au poème : « Le crapaud ». Mais seuls quelques éléments inquiétants du cadre romantique sont présentés.

La première fois où l’auteur désigne le crapaud, c’est par le pronom indéfini « Ça » au vers 6, reprit par « c’est là », manière à la fois péjorative et mystérieuse de le nommer.

Puis, comme dans une chasse au trésor, on passe de l’auditif au visuel avec l’exclamation « – Un crapaud ! » en début de quatrain, qui établit la reconnaissance de l’animal. Sauf que le résultat de la recherche provoque la peur et déçoit.

Le crapaud est rapproché du poète une première fois au vers 9 par le pronom complément : « Vois-le, poète tondu, sans aile ». On pense bien sûr au poème de Baudelaire « L’Albatros » où l’auteur perçoit son oiseau comme un « voyageur ailé » « gauche et veule » et auquel « le poète est semblable ».

Enfin, après un vers constitué de points de suspension, qui place le lecteur dans un effet d’attente – c’est une aposiopèse – le poète dévoile son énigme, comme une chute : « ce crapaud-là c’est moi ».

La tournure emphatique (« C’est moi« ) ajoute à l’effet d’annonce et place le pronom « moi » en dernière position, pour clore le poème dont le titre était « Le Crapaud » comme s’il voulait boucler la boucle. Mais cette révélation finale invite à une relecture du poème.

B – Une caractérisation en demi-teinte

Le crapaud est un animal qui suscite généralement le dégoût et l’effroi. Il rappelle ainsi « Le Lombric » de Jacques Roubaud où le poète est assimilé au ver de terre travailleur.

Le crapaud n’attire que des remarques à connotations péjoratives : « Horreur ! » . De plus, il semble voué à ne pas savoir chanter ni voler : « sans aile ».

Néanmoins, la métaphore « son œil de lumière » semble indiquer un regain d’humanité et d’intelligence.

L’animal apparaît donc comme contradictoire, ce qui est souligné dans l’oxymore « Rossignol de la boue » qui le montre de façon paradoxale : incapable de voler ou de chanter harmonieusement, il fournit pourtant des efforts pour attirer l’attention.

C – L’image du poète

Corbière présente ainsi son autoportrait : il se sent exclu et laid et son sonnet inversé lui sert un peu d’exutoire. Il évoque ainsi ses incertitudes à travers un rythme très saccadé, hésitant.

Il se sent poète maudit avant l’heure, comme le décrira Verlaine en 1884 dans son ouvrage Les Poètes maudits. Son destin est nécessairement tragique et annoncé au pénultième vers : « il s’en va, froid, sous sa pierre ».

Le poète reste face à sa solitude car rejeté, méprisé. Il est obligé de ne chanter que la nuit et son chant reste incompris. Malgré tout, il incarne certaines valeurs de politesse et d’humilité : « Bonsoir ».

A travers sa condition de poète maudit, il délivre aussi un message plus universel sur la condition des poètes et présente la solitude et l’isolement qui sont le quotidien des poètes. Incompris, ils ne sont pas pris au sérieux comme le souligne la synérèse placée sur le mot « poète ».

« Le Crapaud », Corbière, conclusion :

Ce poème présente l’assimilation du poète avec le crapaud, dans un sonnet à l’envers, et montre de façon originale la dérision avec laquelle Corbière se considérait mais aussi comment le poète est perçu dans la société. Ce poème, autoportrait d’un poète maudit, peut être rapproché de « L’Albatros » de Baudelaire.

Tu étudies « Le crapaud » de Corbière ? Regarde aussi :

Les fonctions de poète et de la poésie (vidéo)
Les rimes en poésie (vidéo)
Allitérations : comment les analyser (vidéo)
Diérèse : comment les analyser (vidéo)
L’albatros, Baudelaire (commentaire)
Elévation, Baudelaire (commentaire)
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  4 commentaires à “Le crapaud, Corbière : commentaire”

  1.  

    Bonjour.
    Vous devriez peut-être rajouter la référence, voire l’hommage, à Victor Hugo qui a écrit lui aussi en 1859 un poème intitulé « Le crapaud » (dans la Légende des siècles). C’est la même idée de l’animal réprouvé à cause de sa laideur, c’est aussi la même réflexion (très romantique) sur la poésie et sur ce qui peut être considéré comme suffisamment beau pour faire l’objet d’un poème.
    http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/victor_hugo/le_crapaud.html

  2.  

    super comentaire

  3.  

    Boujour Amélie,
    Excusez moi j’ai du mal à comprendre l’expression « porte à faux » dans l’introduction du commentaire. Malgré mes recherches sur internet, je n’arrive pas à correctement saisir le sens de cette expression, surtout dans le contexte.
    Pourriez vous m’aider s’il vous plaît?

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