rhinoceros ionesco scène d'expositionVoici un commentaire de la scène d’exposition de « Rhinocéros » d’Eugène Ionesco.

L’extrait étudié va du début de la scène d’exposition « Une place dans une petite ville de province » à « Ils vont s’asseoir à une des tables de la terrasse du café ».

Scène d’exposition de Rhinocéros – Introduction :

Grande figure du théâtre de l’absurde, Ionesco publie Rhinocéros en 1959. La pièce ne tarde pas à être reconnue comme une œuvre majeure.

Il y met en scène un village en proie à une épidémie de « rhinocérite » qui transforme les humains en rhinocéros.

Il s’agit d’une allégorie : l’épidémie symbolise la montée des totalitarismes au XXe siècle.

L’extrait analysé ici est la scène d’exposition de la pièce : elle permet au lecteur et au spectateur de se familiariser avec l’univers de l’œuvre.

Questions possibles à l’oral de français :

♦ Quelles sont les caractéristiques de cette scène d’exposition ?
♦ Que peut-on dire du rapport entre les personnages ?
♦ En quoi peut-on dire qu’elle diffère d’une scène d’exposition traditionnelle?
♦ Que peut-on dire de la didascalie initiale dans Rhinocéros ?
♦ Comment est traitée la parole dans cette scène d’exposition de Rhinocéros  ?

Annonce du plan :

Nous verrons que cette scène présente, comme il se doit pour une scène d’exposition, le cadre spatio-temporel de la pièce et les personnages (I). A priori harmonieux, l’univers que découvre le lecteur/spectateur apparaît en fait contrasté et mystérieux (II) et la place accordée à la mise en scène en fait une scène d’exposition singulière (III).

I – La présentation d’un univers réaliste

A – Un banal village de province

La pièce s’ouvre sur une longue didascalie qui nous donne des informations très précises sur l’espace dans lequel l’action va se dérouler.

Dès les premiers mots, l’auteur instaure un cadre réaliste, «Une place dans une petite ville de province », dont l’organisation est très précise :

♦ Il nous présente de manière détaillée les éléments du décor: une «maison composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage » ; une « épicerie » devant laquelle se trouvent « deux ou trois marches » ; le « clocher d’une église » ; « la perspective d’une petite rue » ; une « terrasse de café ».

♦ L’organisation de l’espace scénique est présentée par des indications rigoureuses comme en témoignent les nombreuses propositions circonstancielles de lieu : « Au fond » ; « l’épicerie se trouve donc dans le fond du plateau, mais assez sur la gauche, pas loin des coulisses » ; « Sur la droite, légèrement en biais ».

♦ L’espace est rendu encore plus clair pour le spectateur par des panneaux et des objets caractéristiques, comme par exemple le mot « EPICERIE» sur la devanture de la boutique, et les tables et chaises de la terrasse du café.

Eugène Ionesco présente ainsi un espace très concret et quotidien.

L’absence de localisation géographique en fait un village de province non pas spécifique, mais général : le décor correspond à l’idée que l’on se fait d’une place de village français en province.

Les passages de différents personnages, telle que l’épicière qui parle à son mari, soulignent l’idée qu’il s’agit d’un espace quotidien.

Le lecteur et/ou le spectateur font donc irruption dans un monde réaliste et quotidien, en marche.

B – Un cadre temporel contemporain

Ionesco prend également soin de préciser le cadre temporel dans lequel va se dérouler l’action.

En effet, il précise le moment de la semaine, de la journée et de l’année durant lesquels se déroule cette scène : « C’est un dimanche, pas loin de midi, en été ».

Par ailleurs, l’action paraît se dérouler à une époque contemporaine pour le spectateur des années 1960.

En témoignent le langage quotidien utilisé par l’épicière (« Ah ! celle-là ! Ah ! celle-là, elle est fière. »), et les éléments de costume tels que la « montre-bracelet ».

Tout cela contribue à instaurer une impression de familiarité pour le spectateur qui peut reconnaître ce qu’il voit comme étant quelque chose de la vraie vie.

A un niveau plus théâtral, le carillon indique le commencement de l’action, correspondant ainsi aux trois coups qui marquent traditionnellement le début de la représentation.

On peut donc dire que cette scène d’exposition semble plutôt classique, puisque le cadre dans lequel l’action va se dérouler est très clair pour le lecteur/spectateur.

C – Les personnages principaux

Cette longue description, associée au carillon, préfigure l’entrée des personnages principaux par lesquels peut advenir l’action dramatique.

Or, l’auteur crée une attente pour le spectateur en retardant l’entrée des personnages principaux :

♦ Au moyen de l’espace d’abord, qui, prêt et clair, n’attend plus que ses personnages. C’est d’autant plus vrai pour le lecteur, puisque les deux personnages sont annoncés par la longue didascalie : « Jean et Bérenger iront s’asseoir à une table de la terrasse».

♦ Les passages de l’épicière et de la femme laissent à penser qu’elles ne sont pas les personnages qui portent l’intrigue, ce qui souligne l’absence des personnages principaux, spécialement pour le lecteur qui peut voir qu’elles ne sont désignées que par des termes génériques (« épicière», « femme ») contrairement à Jean et Bérenger.

♦ Le plateau vide pendant quelques secondes avant l’entrée de Jean et Bérenger participe de cet effet de retardement.

Quand Jean et Bérenger entrent en scène, on comprend la nature de leur relation : ils se connaissent (« Vous voilà tout de même, Béranger » ; « Bonjour, Jean. ») et se retrouvent souvent (« Toujours en retard »).

Mais leur rencontre met en place un dialogue absurde qui tourne à vide, et pas la moindre action, outre le fait d’aller s’asseoir à une table du café.

Cette scène d’exposition a donc cela de singulier qu’elle ne met pas en place l’action de manière rapide et claire.

Le lecteur/spectateur est plongé dans l’attente, ce qui permet à Ionesco d’accentuer le sentiment de surprise au moment de l’irruption du premier rhinocéros, qui tranche avec l’univers réaliste mis en place par le début de l’acte I.

II – Un univers contrasté

A – Avant l’entrée de Jean et Bérenger

Si ce décor paraît à première vue harmonieux, certains éléments de la didascalie initiale témoignent de contradictions qui éclairent le lecteur/spectateur sur l’univers de la pièce.

En effet, certains détails nous invitent à questionner l’apparente harmonie du décor.

L’épisode des deux femmes témoigne d’une hostilité latente entre les individus : la femme au chat ignore l’épicerie, cependant que l’épicière émet un jugement dépréciatif sur la femme, accentué par la répétition : « Ah ! celle-là ! Ah ! celle-là ».

On est ainsi face à une bourgeoisie provinciale qui paraît fermée et peut se montrer médisante, voire agressive.

Par ailleurs, la parole semble opposer les personnages.

En effet, la femme au chat s’enferme dans son silence pour traverser la scène, alors que l’épicière s’adresse à son mari qui, horsscène, ne lui répond pas.

Par ailleurs, l’ « arbre poussiéreux », associé à la lumière très intense, « ciel bleu, lumière crue, murs très blancs », détonnent mystérieusement et laissent présager que quelque chose pèse sur cet univers.

L’auteur invite donc son lecteur/spectateur à se méfier de l’aspect a priori charmant de cette place de village, que certains éléments de mise en scène, ainsi que les interactions entre les personnages, viennent mettre en doute.

B – L’opposition entre Jean et Bérenger

Dès leur entrée, Jean et Bérenger sont présentés comme des personnages construits en opposition l’un à l’autre.

Dans un premier temps, ils sont spatialement opposés : l’un rentre par la gauche, l’autre par la droite.

La synchronisation de leurs entrées respectives insiste d’ailleurs sur cette opposition, de même que le parallélisme utilisé par Ionesco pour les décrire. « Par la droite apparaît Jean ; en même temps, par la gauche, apparaît Bérenger. »

L’auteur poursuit en insistant sur le contraste entre leurs costumes.

D’un côté, Jean porte une tenue très étudiée ; on comprend qu’il cherche à être élégant : « très soigneusement vêtu », « costume marron, cravate rouge, faux col amidonné, chapeau marron » ; « souliers jaunes bien cirés ».

De l’autre, Bérenger apparaît par contraste très négligé ; on comprend qu’il ne se soucie pas de son apparence : « pas rasé » ; « tête nue » ; « les cheveux mal peignés » ; « les vêtements chiffonnés », « tout chez lui exprime la négligence ».

L’auteur insiste également sur le contraste entre l’énergie des personnages : Jean paraît vif, il prend l’initiative d’engager la conversation, alors que Bérenger se traîne, « fatigué » et « somnolent ».

Par ailleurs, leur manière même de parler les oppose.

Alors que Jean adopte un ton péremptoire, autoritaire et plein de reproches, ce qui transparaît dans les adverbes « Toujours » et « évidemment », Bérenger semble plus en retrait, moins confiant. Il subit la conversation.

On peut ainsi penser que le personnage de Jean est représentatif de cet univers à l’espace propre et bien organisé.

Bérenger, quant à lui, détonne. Il paraît étranger à cet espace.

III – Une scène d’exposition singulière

A – Une scène d’exposition visuelle

Dans cette scène d’exposition de Rhinocéros, on observe un déséquilibre flagrant entre les dialogues et les didascalies.

L’image semble en effet plus importante que la parole pour Ionesco : il ouvre sa pièce sur une atmosphère plutôt qu’un dialogue.

Cette place de village, très précisément décrite, a priori harmonieuse, mais comportant des éléments dissonants, plonge ainsi le lecteur et le spectateur dans un univers à la fois familier et étrange.

Ionesco prend soin de fournir beaucoup d’indications qui relèvent de la mise en scène :

♦ Organisation de l’espace: « au fond » ; « au-dessus » ; « assez sur la gauche ».
Lumières : « Ciel bleu, lumière crue, murs très blancs»
Sons : « le carillon cessera quelques secondes après le lever du rideau».

Or ce déséquilibre entre le texte et la mise en scène diffère d’une pièce traditionnelle.

Ionesco ne subordonne plus la mise en scène au texte, mais lui donne une place à part entière dans l’écriture même de la pièce.

La mise en scène devient elle-même une forme d’écriture : l’écriture scénique.

Cet essor de la mise en scène est caractéristique du XXe siècle : on définit de moins en moins de théâtre comme un art du texte, et de plus en plus comme un art visuel.

Dans cette scène d’exposition de Rhinocéros, l’image, et donc l’écriture scénique, prime ainsi sur le texte, annonçant le style novateur de la pièce.

B – Des dialogues qui tournent à vide

Dans cette scène d’exposition, Ionesco utilise le langage de manière singulière : en effet, les dialogues ne font pas progresser l’action.

Suite à la longue didascalie, instaurant un décor riche et réaliste, Ionesco crée une attente chez le lecteur/spectateur qui ignore quelle sera l’intrigue de la pièce.

Les paroles de l’épicière apparaissent banales, anecdotiques puisqu’elles ne font pas progresser l’action. Elles nourrissent ainsi l’attente du lecteur/spectateur.

Quand enfin Jean et Bérenger entrent en scène, on s’attend à ce que leur rencontre, par le biais du dialogue, éclaire la situation.

Or il n’en est rien : leur dialogue n’apporte aucune information sur l’intrigue. Il tourne à vide. En effet, Jean reproche à Bérenger d’être en retard d’une demi-heure, alors qu’il vient lui-même d’arriver.

Le langage n’est donc pas utilisé comme un outil de communication : il isole les personnages les uns des autres et souligne leur solitude.

A ce titre, le dialogue de Jean et Bérenger est absurde et prête à sourire : la logique de Jean n’a pas de sens, et Bérenger ne la comprend pas, ce qui permet au lecteur/spectateur de s’identifier à ce dernier.

Cela promet d’allonger l’attente du lecteur/spectateur, ce qui va à l’encontre d’une scène d’exposition traditionnelle.

Scène d’exposition de Rhinocéros – Conclusion :

La scène d’exposition de Rhinocéros peut à première vue s’apparenter à une scène d’exposition traditionnelle, mettant en place le cadre spatio-temporel de la pièce et les personnages.

Mais si elle plonge le lecteur/spectateur dans une atmosphère, elle ne lui donne aucune indication quant à l’intrigue à venir.

Dans ce cadre réaliste, une vague sensation d’étrangeté laisse présager que quelque chose va se produire.

Ionesco plonge ainsi son lecteur/spectateur dans l’attente pour le surprendre d’autant plus efficacement au moment de l’irruption du rhinocéros.

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  4 commentaires à “Rhinocéros, Ionesco, scène d’exposition : commentaire”

  1.  

    Merci pour vote site exceptionnel. Je suis isncrite à votre formation gratuite et j’ai déjà vu les 2 premières vidéos qui sont géniales, mais quand vais-je recevoir les suivantes ? Je trouve vos cours très enrichissants.

  2.  

    Bonjour, vos commentaires m’apportent beaucoup, merci a vous. Je voulais vous dire aussi que l’image dans le début de cette page me semblait inappropriée: on voit au fond une cathédrale ce qui laisse présager à une grande ville et non au petit village que décrit Ionesco dans sans œuvre. Voilà, un petit détail qui ne tache pas la qualité de votre commentaire qui suit.

  3.  

    Bonjour, je voudrais savoir si vous avez fait l’analyse de « tournez vous  » à « oh un rhinocéros  » ?

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Commentaire composé 2017 - Amélie Vioux - Droits d'auteur réservés - Tous les articles sont déposés AVANT publication chez copyright France - Reproduction sur le WEB interdite -