loreley apollinaireVoici une analyse du poème « la Loreley » de Guillaume Apollinaire.

Clique ici pour lire « La Loreley » d’Apollinaire (le texte)

La Loreley, introduction

« La Loreley » est un poème de Guillaume Apollinaire qui appartient au recueil Alcools (1913). Il fait partie du dit « cycle rhénan ».

Questions possibles sur « La Loreley » :

♦ Pourquoi le poème « La Loreley » appartient-il aux poèmes rhénans ?
♦ De quelle manière l’auteur articule-t-il tradition et modernité ?
♦ Quelle représentation de la femme propose ce poème ?
♦ Quelles sont les caractéristiques de la Loreley dans ce poème ?

Ce poème se présente tout d’abord comme la reprise d’une légende allemande (I). La Loreley, femme à la beauté ensorcelante (II) souffre d’être mal aimée et s’échappe par la mort (III).

I – La reprise d’une légende allemande

A – Une poème à l’ambiance rhénane

Les lieux géographiques, les espaces et les personnages contribuent à planter, au fil des vers, un décor rhénan.

Le poème « La Loreley » s’ouvre avec une petite ville allemande, de la moyenne vallée du Rhin : Bacharach.

Le nom de la sorcière, Loreley, constitue également une indication topologique. Il s’agit, en effet, du nom d’un rocher qui culmine au dessus du Rhin.

Les personnages de la sorcière, de l’évêque, des trois chevaliers tenant leurs lances et du château rendent compte d’une ambiance médiévale.

On plonge ainsi, dès le début du poème, dans un environnement de chasse aux sorcières dont on sent presque crépiter le bucher dans l’évocation insistante des flammes rendue par l’allitération en « f », « l » et « j » (v. 9-11):
Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley

B – .… Qui s’inscrit dans une tradition germanique

Le poème reprend ainsi un thème classique de la tradition germanique du même nom que le poème : Loreley.

 Lorelei, dans la mythologie germanique, est une sirène – appelée nixe, proche de la nymphe de la mythologie grecque – dont les chants attirent les marins du Rhin et les mènent à leur perte.

En 1824, Enrich Heine compose un poème intitulé « La lore-lei » qui sera par la suite mis en chanson.

Apollinaire s’inscrit explicitement dans une tradition germanique dont il réécrit les différentes versions.

Dans le poème, le nom de la Loreley est décliné sous toutes ses formes.

En fonction de la rime associée, le son final « -ey » est prononcé de manière aigue (v. 12), ou en diphtongue (v.27).

Ce prénom en mouvement rend compte des différentes couches de l’évolution mythique, musicale et littéraire du personnage de la Loreley.

C – La forme d’un conte

La forme même du poème d’Apollinaire rend compte du processus de réécriture d’une histoire dans un poème.

Le premier vers, introduisant le personnage principal et le lieu de l’intrigue (« A Bacharach il y avait une sorcière blonde ») évoque l’incipit des contes.

Il s’agit de plus d’un poème long. Il développe une intrigue dans l’espace et dans le temps.

L’histoire se développe en deux temps :

♦ La première séquence narrative (v.3 – v.24) constitue une scène en intérieur – dans un tribunal – et confronte la sorcière à l’évêque.

♦ La seconde séquence narrative (v.25 – v.38) est une scène en extérieur. La sorcière escortée par les chevaliers, en chemin vers le couvent, demande à monter sur un rocher et tombe dans le Rhin.

Ces deux épisodes contrastés sont articulés par la conjonction temporelle « puis ».

Les vers, des alexandrins dans l’ensemble (vers classique composé de douze pieds) semblent aussi ainsi avoir une fonction narrative. L’irrégularité du mètre accompagne les transitions entre les différentes séquences (de l’incipit à la première séquence et de la première à la seconde séquence, notamment avec le vers de seize pied (v.26)).

II – La loreley : une beauté ensorcelante

La Loreley est caractérisée par sa beauté ensorcelante.

Son pouvoir sur les hommes est particulièrement mis en relief lors de son face-à-face verbal avec l’évêque : alors que l’homme d’église s’apprête à condamner la loreley, il est envoûté par ses charmes et refuse de la faire mourir.

L’absence de ponctuation (guillemets, tirets) dissimule les voix des personnages dans la silhouette du poème. Néanmoins, la composition en distique (strophe de deux vers) accompagne les tours de parole.

A – Une beauté maudite

La sorcière est caractérisée par la beauté (« beauté » v.4, « belle » v.1, « yeux pleins de pierreries », v.5).

L’expression « sorcière blonde » surprend. Oxymore par connotation, elle oppose l’obscurité de la sorcellerie à la luminosité de la chevelure.

Loreley est si belle que même l’évêque est séduit : « Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries / De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie ? ».

L’évêque reprend ainsi l’association entre beauté et sorcellerie.

L’allitération des consonnes douces (labiales « b », « p » et liquides « l ») articulées à celle des consonnes dures (gutturales « r ») rend compte à l’oreille de cet alliage entre beauté et sorcellerie.

Dans les paroles de la loreley, l’ensorcellement laisse place à la malédiction de la beauté: « (…) mes yeux sont maudits / Ceux qui m’ont regardé évêque en ont péri ». L’amour lié à la mort fait écho au mythe de la sirène Loreley.

D’autre part, la sorcière rappelle également Méduse, personnage de la mythologie grecque qui pétrifie quiconque pose le regard sur elle.

Cette malédiction fournit une piste d’explication au mystérieux départ de son amant : « Mon amant est parti dans un pays lointain » (v.15). Le départ, pour cet amour maudit, serait-il l’unique alternative à la mort ?

B. Une parole envoûtante mais inefficace

Le face-à-face verbal constitue également une argumentation–contre argumentation renversée et cocasse.

Ainsi, l’évêque demande à absoudre la sorcière tandis que cette dernière demande à mourir.

L’évêque parle de sorcellerie et de séduction tandis que la sorcière parle de Vierge, de Dieu et de prière (v.12).

Dans cet échange, la Loreley est celle qui détient le plus d’espace de parole. Plusieurs procédés littéraires transforment presque ses paroles en chanson, évoquant ainsi le chant ensorcelant des sirènes :

♦ Les répétions (« Mon cœur me fait si mal »)
♦ Les rimes internes (à la césure v.9-12 ) :

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorce

♦ Les rimes externes qui créent un refrain  (les vers 5-6 répondent au vers 9-10) :

(vers 5 et 6)
Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie

(vers 9 et 10)
Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Ces répétitions et cette richesse sonore donnent du rythme et du mouvement au poème.

Mais à la différence des sirènes, les paroles chantées de la sorcière n’ont pas d’effet.

Les répétitions – au lieu d’ensorceler l’évêque – l’amènent à prendre Loreley pour une folle : « Menez jusqu’au couvent cette femme en démence » (v.22).

Car dans ce poème, Loreley est une sorcière qui séduit par son corps, non une sirène qui séduit par sa voix.

L’évêque décide ainsi d’emprisonner la beauté de Loreley – à l’image d’une camisole de force – dans l’habit noir et blanc des nonnes.

Les couleurs fades se posent en antithèse avec l’éclat de la chevelure et des yeux de la sorcière. Elles sont rappelées dans la comparaison avec les astres (« et ses yeux brillaient comme des astres »).

Tout comme le corps sera tronqué de sa beauté, son nom est tronqué de sa dernière syllabe « -ley » : « Lore en folie, Lore aux yeux tremblants » (v.23).

III – La Loreley : une beauté malheureuse

Ce qui frappe dans ce poème, c’est le désespoir de la Loreley.

A – Une femme abandonnée

La Loreley, qui ensorcelle tous les hommes par sa beauté, a été abandonnée par son amant. Paradoxalement, elle est donc une femme que l’amour rend malheureuse.

L‘amour et la souffrance sont ainsi intimement liés dans ce poème.

Dès le deuxième vers, l’oxymore « mourir d’amour » souligne cette alliance.  La mort est le seul échappatoire à la souffrance d’être abandonnée : « Mon coeur me fait si mal il faut bien que je meure » (v.17).

L’âpreté du départ de l’amant est soulignée par le tranchant de la rime en « a » aux vers 19 et 20 :
Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus
Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla

Plusieurs figures de style accentuent la plainte amoureuse de la Loreley :

♦ L’anaphore « Mon coeur me fait si mal » aux vers 17, 19 et 20 souligne la douleur lancinante;
♦ Les assonances en « eu » et « in » font écho aux pleurs de la Loreley;
♦ L’allitération en m qui lie indissociablement l’amour et la mort :

M
on amant est parti pour un pays lointain

Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien

Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j’en meure

B – Une femme qui reprend le contrôle de son corps

En demandant à monter sur le rocher, Loreley récupère le contrôle de son destin.

Alors qu’elle était toujours dans une posture du bas (face au tribunal de l’évêque et aux chevaliers montés sur leurs chevaux), elle renverse le rapport de force spatial (« monter sur ce rocher si haut« )

On imagine ainsi facilement les chevaliers en contrebas, criant son nom (v.32) sans que le son de leur voix ne parvienne à la hauteur de Loreley.

Elle récupère par-là même le contrôle de son corps.

Sa chevelure n’est plus cantonnée dans l’habit de nonne. Tordue et déroulée par le vent, elle fait écho à la chevelure tentaculaire et serpentine de Méduse (« La-haut le vent tordait ses cheveux déroulés« )

Enfin, elle récupère son regard. Après avoir été l’objet des regards – des hommes de Bacharach, de l’évêque, voire des chevaliers – elle devient celle qui regarde (le château, le fleuve, la nacelle qui vient, et puis, à la fin, son propre reflet). On observe ainsi le champ lexical de la vue dans les 7 derniers distiques : « ses yeux brillaient« , « pour voir« , « pour me mirer« , « il m’ avue« , « pour avoir vu« .

C – Une mort ambiguë

Le poème se termine avec la mort ambiguë de Loreley.

L’arrivée de la nacelle semble annoncer l’arrivée de la mort. Cette vision à un effet apaisant, presque anesthésiant, sur le corps : « Mon cœur devient si doux » (p.35). Elle anticipe la douce libération de la mort.

La chute de Loreley est ambiguë. S’agit-il d’une mort accidentelle ou intentionnelle ?

C’est en se regardant dans le Rhin que la Loreley meurt : « Elle se penche alors et tombe dans le Rhin / Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley » .

S’est-elle ensorcelée elle-même, consciente du pouvoir de son reflet (n’a-t-elle pas dit à l’évêque : « Si je me regardais il faudrait que j’en meure » ?).

Le regard de son propre reflet serait alors la cause de sa mort, ce qui rappelle  le thème de la mythologie gréco-romaine de Narcisse qui tombe amoureux de son propre reflet.

Ou sa mort est-elle la conséquence accidentelle d’une hallucination (« c’est mon amant qui vient » ) ? Le verbe « tomber » nuance en effet l’intentionnalité du verbe « se pencher » (v.36).

Ce dénouement ouvre un terrain d’interprétations multiples. Loreley était-elle une femme démente qui hallucinait l’arrivée de son amant ? Ou alors était elle une sorcière piégée par son propre regard ?

La Loreley, conclusion

Ce poème dresse le portait d’une femme qui échappe. A l’image de la flamme de ses yeux, de son prénom changeant, et du mètre des vers du poème, la Loreley est toujours en mouvement. Elle échappe et s’échappe en détournant le jugement de l’évêque avec l’unique alternative qui lui reste : la mort.

Ce poème, traditionnel dans ses références, est moderne dans sa réécriture et dans sa mise en forme. Rendant compte d’un suspens narratif, des voix des personnages et du rythme de leurs paroles, il côtoie à la fois le mythe, le conte et la chanson comme dans le poème « Nuit Rhénane » qui appartient au même cycle.

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  6 commentaires à “La Loreley, Apollinaire : analyse”

  1.  

    Bonjour Amélie, merci pour cette analyse et pour ce site vraiment génial !

    J’aurais une question: que pourrais-je répondre si l’on me demandait « De quel manière l’auteur articule la tradition et la modernité »? Il faudrait que je réponde par rapport à cette oeuvre? Ou bien par rapport à toute l’oeuvre de Baudelaire? Dans le deuxième cas j’ai appris votre vidéo évoquant Baudelaire et la modernité, et je vous remercie de la qualité de la réponse.

    A bientot.

  2.  

    Tes analyses sont tellement simplifiées et concises mais aussi très complètes. C’est exactement ce qu’il me faut pour réviser, c’est génial je n’aurai trouvé mieux ailleurs.

    Merci !

  3.  

    bonjour
    Par rapport aux questions possible à l’oral quel plan adopter pour la question  » de quel manière l’auteur articule t-il tradition et modernité » et quelle est la différence entre « quelle représentation de la femme propose ce poème et « quelles sont les caractéristiques de la lorelei dans ce poème »
    merci pour ta réponse

  4.  

    Je ne pensais jamais trouvé une analyse qui colle à se que je recherche pour m’aider à préparer les BAC et voilà que je tombe sur ce site : MIRACLE !
    Merci beaucoup, cette m’a été cruciale 😀

  5.  

    Bonjour, je ne trouve pas le commentaire composé de « Cors de chasse » d’Apollinaire, l’as tu fait ?

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