la chanson du mal aimé analyseVoici une analyse des 25 premiers vers du poème « La Chanson du Mal-Aimé » extrait du recueil Alcools (1913) de Guillaume Apollinaire.

« La Chanson du Mal-Aimé », introduction :

« La Chanson du Mal-Aimé » fait partie des poèmes relatant l’amour impossible d’Apollinaire pour Annie Playden, gouvernante anglaise rencontrée lors d’un séjour en Allemagne.

Dans ce poème, le poète suit sa bien-aimée dans la ville de Londres, en vain. Les cinq premières strophes font le récit de cette poursuite.

Questions possibles à l’oral de français sur « La Chanson du Mal-Aimé » d’Apollinaire :

♦ Quelle vision de l’amour Apollinaire donne-t-il dans ces vers ?
♦ En quoi le poète renouvelle-t-il la tradition poétique dans « La chanson du mal-aimé » ?
♦ Comment se manifeste ici la modernité d’Apollinaire ?
♦ En quoi ces premiers vers permettent-ils de comprendre le titre du poème « La chanson du mal-aimé » ?
♦ Quel rôle joue le décor dans ce poème d’amour ?

Annonce du plan :

« La chanson du Mal-Aimé » est ainsi le récit d’une déception amoureuse (I) dans lequel le poète se met progressivement à distance (II).  Mais si Apollinaire reprend ici un thème poétique traditionnel – l’amour – nous verrons qu’il en renouvelle l’expression poétique (III).

I – Un poème sur la déception amoureuse

A – Le récit d’une déception amoureuse

Le poème se présente comme un récit à la première personne sur le thème de l’amour : « Et je chantais cette romance ».

Ainsi, dans les cinq premières strophes, les temps du récit dominent :

♦ Imparfait : « je chantais », « ressemblait » (v. 2), « sifflotait », « semblions » (v. 7-8), « se lamentaient » (v. 19), « C’était » (v. 21).

♦ Passé simple : « vint », « me jeta », « fit », « suivis » (v. 3 à 6), « fus » (v. 12), « sortit », « reconnus » (v. 23-24).

De plus, un cadre spatio-temporel apparaît dès les premiers vers : « Un soir […] à Londres » (v. 1).

Ce récit est celui d’une déception amoureuse, ce qui est mis en évidence par la présence successive du champ lexical de l’amour et de la blessure et de la souffrance : « mon amour », « rencontre » (v. 3), « bien aimée » (v. 12), « sœur-épouse », « l’amour unique » (v. 14-15), « l’amour » (v. 25), « brûlant » (v. 16), « plaies », « sanguinolent », « se lamentaient » (v. 18-19), « cicatrice » (v. 22).

Le poète insiste sur la thématique amoureuse à travers la répétition du mot « amour », d’abord marqué par la possessivité : « Mon amour » (v. 3).

Mais au fur et à mesure, la déception se lit dans la tournure négative des phrases (« Si tu ne fus pas bien aimée », v. 12 et « Si tu n’es pas l’amour unique », v. 15) et dans le lexique péjoratif : « honte » (v. 5), « mauvais » (v. 6), « inhumaine » (v. 21), « saoule » (v. 23), « fausseté » (v. 25).

B – Deux rencontres successives et déterminantes

Dans « la chanson du mal aimé », le narrateur fait deux rencontres successives qui l’amènent à un rejet de l’amour.

La femme aimée n’apparaît pas directement dans le poème. Elle est évoquée à travers les deux personnages que rencontre le poète dans les rues de Londres : un voyou et une femme saoule.

Sa ressemblance avec les deux personnages est explicite : « Un voyou qui ressemblait à / Mon amour » (v. 2-3), « Une femme lui ressemblant » (v. 20).

Le poète insiste d’ailleurs sur cette ressemblance à travers le champ lexical de la ressemblance et de l’illusion, du paraître : « ressemblait » (v. 2), « semblions » (v. 8), « ressemblant » (v. 20). La ressemblance est donc fortement soulignée à chaque rencontre.

Au vers 3, la femme aimée et le voyou sont presque confondus. En effet, le rejet de l’expression « Mon amour » au début du vers 3 met en évidence la confusion du poète : le vers 3 constitue la suite du vers 2 (« Un voyou qui ressemblait à / mon amour »), mais peut également se lire de manière autonome (« Mon amour vint à ma rencontre »).

Ainsi, le voyou et la femme aimée se confondent.

Cette ressemblance entre la femme aimée et deux personnages déplaisants déprécie la femme aimée.

Cette dégradation est à la fois physique et morale : « voyou » (v. 2), « mauvais garçon », « sifflotait mains dans les poches » (v. 6-7), « regard d’inhumaine », « cicatrice à son cou nu », « saoule » (v. 21 à 23). Ces caractéristiques connotent en effet la débauche.

Transition : Au fil de ce récit linéaire, le poète rejette progressivement la femme aimée et l’amour.

II – La mise à distance progressive du poète et de ses sentiments

A –  Projection des sentiments du poète sur le décor

Au vers 25, l’amour du poète passe du particulier au général :

« mon amour » (v. 3), « l’amour unique » (v. 15) => « l’amour même ».

Apollinaire met alors à distance ses sentiments, qu’il projette sur le décor.

En effet, à la cinquième strophe, le paysage urbain personnifié s’anime  : « une rue/Brûlant de tous les feux de ses façades/Plaies du brouillard sanguinolent/Où se lamentaient les façades » (v. 16 à 19).

Si le poète ne s’épanche pas sur sa déception amoureuse, le décor souffre et se plaint à sa place à travers un langage hyperbolique : « Brûlant de tous les feux », « sanguinolent ».

B – Un récit de plus en plus flou et imprécis

Dans « La chanson du mal-aimé », les personnages principaux ne sont pas nommés directement.

Le poète-narrateur n’est nommé que dans le titre à travers le néologisme « mal-aimé » et dans le poème par la première personne : « je » (v. 6, 13, 24), « moi» (v. 10).

La femme n’est désignée qu’à travers des pronoms : « tu » (v. 12) dans le monologue intérieur du poète, ou à la troisième personne à travers d’autres personnages ( « Une femme lui ressemblant » (v. 20)). Elle se situe ainsi entre présence et absence.

Si le cadre spatio-temporel offre quelques précisions, l‘indétermination est amorcée à la seconde strophe à travers l’emploi des articles indéfinis : « Un soir », « Un voyou » (v. 1-2), « une rue » (v. 16), « Une femme » (v. 20).

De plus, le paysage devient de plus en plus flou : on passe de la « demi-brume » (v. 1) au « brouillard » (v. 18), de la réalité au rêve.

C – Du réel au rêve

Progressivement, le récit bascule dans un univers onirique, voire surréaliste.

En effet, la métaphore biblique nous entraîne hors de l’espace-temps : « Nous semblions entre les maisons/Onde ouverte de la Mer Rouge/Lui les Hébreux moi Pharaon » (v. 9-10), tout en soulignant le caractère vain de cette poursuite.

En outre, le narrateur énumère à la quatrième strophe une série d’impossibilités qui indiquent bien le basculement du côté du rêve : « Que tombent ces vagues de briques/Si tu ne fus pas bien aimée/Je suis le souverain d’Égypte/Sa sœur-épouse son armée/Si tu n’es pas l’amour unique » (v. 11 à 15). Ces affirmations mettent en jeu des impossibilités d’époque et de rang social, de sexe et de nombre.

Par exemple, dans l’oxymore « vagues de briques » (v. 12), l’élément solide se transforme en élément liquide et inversement, nous plongeant dans un univers onirique.

De plus, comme dans le rêve, les images s’enchaînent avec fluidité, comme le souligne les nombreux enjambements entre les vers (v. 2 à 3 et 3 à 4, 6 à 7, 16 à 17).

Enfin le décor, bien qu’ancré dans le réel, s’anime, ce qui n’est possible que dans les mondes du rêve et de la poésie.

Transition : A travers ce récit d’une romance qui vire au cauchemar, le poète renouvelle le lyrisme poétique.

III – Un poème entre tradition et modernité : un renouveau poétique

A – Thème et images : l’amour revisité

Dans la dédicace à Paul Léautaud, Apollinaire annonce le thème principal de sa chanson, l’amour : « Et je chantais cette romance ».

L’amour est un thème poétique traditionnel, mais Apollinaire va ici le renouveler et le moderniser.

En effet, même si les registres lyrique et élégiaque sont présents, l’expression des sentiments est ici projetée sur le paysage.

Par ailleurs, ce poème ne fait pas l’éloge de la femme aimée, comme dans la poésie lyrique traditionnelle. Au contraire, le poète prend conscience de l’aspect illusoire et dégradant de l’amour : « Au moment où je reconnus/La fausseté de l’amour même » (v. 24-25).

Encore plus surprenant, il a recours à des figures de voyous et de prostituées, personnages rares dans la poésie lyrique.

B – Forme et structure : liberté poétique et esthétique cubiste

Apollinaire renouvelle également la forme et la structure de la poésie lyrique traditionnelle.

Il mêle tradition et modernité en employant l’octosyllabe, vers régulier et le plus ancien vers français, tout en le libérant des contraintes de la rime et de la ponctuation.

Ainsi l’absence de ponctuation accélère le rythme et peut créer des ambiguïtés au niveau du sens.

Aux vers 2-3 par exemple, le rejet et l’absence de virgule reproduisent la méprise du poète, qui croit reconnaître son aimée dans les traits du voyou.

Quant aux rimes, elles sont plutôt approximatives et basées sur un système d’assonances et d’allitérations : « Londres »« rencontre »/« honte » (v. 1 à 5), « briques »« Égypte »« unique » (v. 11 à 15), « inhumaine »« taverne »« même » (v. 21 à 25).

Par ailleurs, la structure du poème est marquée par la juxtaposition des discours, des tons, des points de vue, des univers et des sentiments.

Ainsi le poète affirme son amour (« Si tu n’es pas l’amour unique », v. 15) puis le rejette (« Au moment où je reconnus/la fausseté de l’amour même », v. 24-25).

Il s’adresse directement à la femme aimée puis l’évoque à la troisième personne (« tu », v. 12 et 15/ « lui », v. 20).

Le rêve et l’imaginaire (« Je suis le souverain d’Égypte », v. 13) se juxtaposent à la réalité (« Nous semblions entre les maisons/Onde ouverte de la Mer Rouge/Lui les Hébreux moi Pharaon », v. 8-10).

Cette juxtaposition se rapproche de l’esthétique cubiste qui apparaît au début du siècle.

« La Chanson du Mal-Aimé », v. 1 à 25, conclusion :

Les vingt-cinq premiers vers de « La Chanson du Mal-Aimé » sont caractéristiques de l’ensemble du poème, basé sur un savant mélange entre tradition et modernité.

Fidèle à la symbolique du Phénix évoquée dans la dédicace à Paul Léautaud introduisant le poème, Apollinaire montre que l’un des rôles du poète est de renouveler la tradition poétique, la poésie renaissant constamment de ses cendres à l’image de l’animal légendaire.

Le poète reprend ici des thèmes et registres traditionnels de la poésie qu’il modernise à travers une liberté du vers et de la forme et selon l’esthétique cubiste que l’on retrouve par exemple dans « Zone« , poème liminaire du recueil.

Tu étudies « La chanson du mal-aimé » ? Regarde aussi :

Les fonctions de la poésie (vidéo)
Les rimes en poésie (vidéo)
Zone, Apollinaire : commentaire
La Loreley : commentaire
Nuit Rhénane : commentaire
La colombe poignardée et le jet d’eau : commentaire
Le Pont Mirabeau : commentaire
Saltimbanques, Apollinaire : commentaire
Mai, Apollinaire : analyse
Si je mourais là-bas : analyse
Nerval, El desdichado : commentaire

  2 commentaires à “La chanson du mal-aimé, Apollinaire : analyse”

  1.  

    Bravo ,je trouve que les professeur ne parle pas assez de ce poème qui est pourtant un des poème phare de son siecle ,je pense encore une fois que l’essentiel est dis ici .Bravo a toi

  2.  

    Sur le thème la mort dans ce poème.. J’aimerais une explication s’il vous plaît

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