zone apollinaire analyseVoici une analyse du poème « Zone » de Guillaume Apollinaire.

Sont étudiés ici uniquement les 24 premiers vers du poème, du début jusqu’à « entre la rue Aumont-Thieville et l’avenue des Ternes » . Clique ici pour lire l’extrait de « Zone » étudié (v.1 à 24).

« Zone », Apollinaire : introduction

Placé en tête du recueil Alcools, « Zone » est en réalité le dernier poème écrit par Apollinaire avant la publication en 1913.

Le choix de faire de ce poème le poème liminaire du recueil (c’est à dire le premier poème) est significatif : « Zone » sera un manifeste poétique, par lequel le poète révolutionne le genre poétique, tant dans la forme que dans les thèmes.

« Zone » est un poème fleuve, sans ponctuation (Apollinaire la retire au dernier moment) ni régularité de mètre ou de rime.

Le titre lui-même est porteur de sens : en marge du recueil, ce poème renvoie également au quotidien urbain moderne qui fascine Apollinaire.

 Questions possibles à l’oral sur « Zone » :

♦ En quoi peut-on affirmer que le poème « Zone » est moderne ?
♦ Pourquoi Apollinaire a-t-il choisi de commencer son recueil Alcools par « Zone » ?
♦ En quoi ce poème peut-il être considéré comme un art poétique ?
♦ Qu’est-ce qui est novateur dans ce poème ?

Annonce du plan

Dans cette lecture analytique, nous verrons tout d’abord qu’Apollinaire affirme dans « Zone » une esthétique novatrice (I), puis nous nous demanderons à quel point ce texte représente une rupture avec la poésie traditionnelle (II). Pour terminer, nous remarquerons que c’est son quotidien qu’Apollinaire place au centre de ce poème (III).

I – « Zone » : une esthétique nouvelle

A – Dans la forme

Un bref survol du texte suffit pour que la structure du poème surprenne le lecteur : « Zone » commence par trois vers désolidarisés les uns des autres, puis une petite strophe de trois vers, puis deux strophes beaucoup plus longues, de 8 et 10 vers, respectivement.

Cette irrégularité des strophes s’accompagne d’une grande diversité dans la longueur des vers :
♦ 11 ou 12 syllabes pour le premier vers (si on lit en faisant la diérèse du mot « an/ci/en », ce qui en fait un alexandrin);
♦ 16 pour le vers 2;
♦ 17 pour le vers 3, etc.

Ce sont donc des vers libres, étonnamment longs.

De même, les rimes ne respectent pas les règles traditionnelles : bien qu’il semble y avoir un schéma très simple de rimes suivies, beaucoup d’entre elles sont des rimes pauvres (ancien/matin, haut/journaux, nom/clairon, etc.) et certaines ne sont que des échos sonores (Christianisme/Pie X, sténo-dactylographes/passent, industrielle/Ternes).

Enfin, il convient de remarquer l’absence totale de ponctuation, qui oblige le lecteur à trouver son propre rythme de lecture et de diction.

B – Dans l’énonciation

La situation d’énonciation de ce poème (qui parle ? à qui ? quand ?) est très particulière : le premier pronom à apparaître est celui de la deuxième personne du singulier, « tu », au vers 1, qu’on retrouve ensuite aux vers 3, 7, 9, 10, 11.

Mais on trouve également la deuxième personne du pluriel, « vous », au vers 8 (une adresse explicite au Pape : « c’est vous Pape Pie X ») et la première du singulier, « je », aux vers 15 et 23.

Quels sont donc les interlocuteurs de ce dialogue ? Il semble en réalité que la première et la deuxième personne du singulier renvoient au poète-narrateur, comme le révèle, à la suite de cet extrait, certains indices autobiographiques marqués par la deuxième personne (« tu n’es encore qu’un petit enfant », « tu es très pieux », etc.).

Seul le « tu » du vers 6 s’adresse à une entité particulière, le « Christianisme ».

Les indices temporels sont eux aussi brouillés et n’aident pas le lecteur à clarifier la situation : la plupart des verbes sont au présent, mais la dernière strophe de l’extrait laisse apparaître du passé composé et de l’imparfait (« J’ai vu », « j’ai oublié », « était »).

L’expression « ce matin » apparaît trois fois (vers 2, 10 et 15) mais se retrouve ensuite sous la forme « le matin » (vers 19), qui renvoie à une temporalité moins précise (tous les matins).

C – Dans la langue

Le style du poète-narrateur de « Zone » apparaît relâché, avec un niveau de langue familier : « Tu en as assez » (v. 3), « il y a » (v. 12 et 13).

Dans la dernière strophe de cet extrait, le poète semble raconter au lecteur une de ses flâneries dans Paris, nonchalamment, utilisant des verbes simples et directs pour s’exprimer (« J’ai vu », v. 15), « J’aime », v. 23) et des indications étonnamment précises dans un texte poétique (« entre la rue Aumont-Thieville et l’avenue des Ternes », dernier vers).

Les images invoquées par le poète sont elles aussi banales et peu ressemblantes à ce qu’on attend de la poésie traditionnelle : « automobiles » (v. 4), « hangars » (v. 6), « journaux » (v. 12), « rue industrielle » (v. 23).

Transition : Apollinaire inscrit clairement « Zone » dans une esthétique nouvelle, qui frappe dès les premiers vers par son originalité. On peut néanmoins se demander à quel point le poète s’éloigne de la tradition.

II – « Zone » : un poème entre rupture et continuité

A – Une volonté de rupture

Dès le premier vers de « Zone », la volonté de rupture du poète se manifeste clairement : « A la fin tu es las de ce monde ancien ». Cette volonté de rupture se décline plus familièrement au vers 3 : « Tu en as assez de l’antiquité grecque et romaine ».

Le « monde ancien » et « l’antiquité grecque et romaine » font référence au siècle qui vient de s’achever (le XIXe) et aux formes d’art classique, jugées obsolètes par Guillaume Apollinaire. Le début du XXe siècle voit en effet fleurir des mouvements expérimentaux, comme le cubisme et le futurisme.

Au tout début de ce poème, lui-même placé en début de recueil, Apollinaire prône donc un renouvellement du monde et de l’art, marqué par l’omniprésence du présent de l’indicatif : ce qui compte, c’est « ce matin ».

B – Le lyrisme

Apollinaire ne rompt pas totalement avec la tradition lyrique attachée à la poésie.

Alors qu’il célèbre le monde nouveau qui l’entoure, la figure du poète, présente par la deuxième personne du singulier « tu », ne semble pas entièrement à l’aise.

Sans s’épancher sur ses états d’âme, il fait référence à sa « honte » (v. 9) provoquée par le regard des autres, ou peut-être de Dieu (« toi que les fenêtres observent ») et à son envie de se « confesser » (v. 10), c’est-à-dire d’exprimer ses sentiments.

Plus loin dans « Zone », il évoque son enfance pieuse : cette veine autobiographique se rattache elle aussi à une certaine tradition poétique et lyrique.

On peut aussi noter l’utilisation du vocatif « ô », très utilisée dans la littérature classique (« ô tour Eiffel », v. 2, « ô Christianisme », v. 7), qui souligne l’élan lyrique du poète.

C – Le rôle de la religion

La religion occupe une place importante dans « Zone », et Apollinaire y revient davantage dans la suite du poème.

Le pronom personnel « tu » renvoie d’ailleurs autant au poète lui-même qu’au christianisme (« tu n’es pas antique ô Christianisme », v. 7), créant un rapprochement surprenant.

On peut déjà remarquer ici le paradoxe entre la lassitude exprimée devant « ce monde ancien » et la vigueur du christianisme, cette religion qui « est restée toute neuve » (v. 5), qui n’est « pas antique » (v. 7) et comparée aux « hangars de Port-Aviation » (v. 6).

La religion n’est pas inscrite dans le temps, elle ne peut donc pas vieillir. Le sentiment religieux est éternel : alors même qu’Apollinaire est athée, il reste marqué par son enfance pieuse, évoquée plus loin dans « Zone ». C’est ainsi qu’il ressent l’envie d’« entrer dans une église » (v. 10), tout en y renonçant par « honte », peut-être honte de la perte de sa foi.

Transition : Guillaume Apollinaire conserve donc des liens avec la tradition qui l’a précédé, notamment dans les tonalités lyriques et spiritualistes du poème. Mais son sujet central, lui, est pour le moins surprenant et novateur : le quotidien d’un Parisien en début de siècle.

III – « Zone » : un éloge du quotidien

A – Un poème urbain

L’auteur et le lecteur s’identifient à travers le « tu », qui nous invite à découvrir les déambulations d’un citadin dans sa ville.

Il s’agit évidemment de Paris (« tour Eiffel », « Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes »).

Ce qui intéresse le poète, c’est une « rue industrielle » (v. 23) banale mais « neuve », et c’est ce qui fait tout son attrait et sa « grâce ».

Loin du « monde ancien », la rue industrielle est le témoin de la modernité et voit défiler « quatre fois par jour » (v. 18) les parisiens de ce nouveau siècle, « Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes » (v. 17).

Cette longue strophe sur une rue professionnelle et bruyante (« Une cloche rageuse y aboie », v. 20, « à la façon des perroquets qui criaillent », v. 22) montre qu’Apollinaire s’intéresse à la réalité quotidienne plutôt qu’aux thèmes traditionnellement associés à la poésie (l’amour, le temps qui passe, etc.). Le quotidien est lui aussi digne d’être un sujet poétique.

B – Un art né de la banalité

La modernité du nouveau siècle se manifeste sous de nombreuses formes, notamment les nouvelles formes de littérature, comme les romans policiers ou les biographies (« les livraisons pleines d’aventures policières / Portraits des grands hommes et mille titres divers », v. 13-14).

La ville elle-même est un support sur lequel s’inscrit la poésie des temps nouveaux : « les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut / Voilà la poésie ce matin » (v. 11-12).

La ville moderne est un sujet poétique : le regard du poète transforme ce qu’il voit en images insolites et novatrices.

Ainsi, la tour Eiffel, symbole fort de modernité puisque érigée en 1890, se transforme en « bergère » dans un paysage bucolique de « troupeau de ponts » qui « bêle » (v. 2), associant ville et campagne.

Cette personnification permet de doter la ville d’une âme : elle devient animée (de même, les « fenêtres observent », « les affiches chantent tout haut », « la sirène y gémit », la « cloche rageuse aboie », etc.)

 C – L’inspiration cubiste

Difficile de ne pas penser au mouvement cubiste à la lecture de « Zone » : Apollinaire crée des images très visuelles, un tableau composé de fragments de ce qu’il perçoit en déambulant dans les rues de Paris.

L’absence de ponctuation renforce l’impression de juxtaposition d’images (« les prospectus les catalogues les affiches » v. 11, « Les inscriptions des enseignes et des murailles / Les plaques les avis » v. 21-22).

Le lecteur est livré à lui-même, submergé par ce patchwork d’images, avec la liberté de trouver lui-même le rythme du poème, tout comme le spectateur d’un tableau cubiste cherche lui-même l’angle par lequel aborder le sujet de la toile.

Les associations insolites de termes permettent de créer une nouvelle manière de voir les choses, à la fois pleine d’humour et déstabilisante pour le lecteur, mais pleine de sens.

Ainsi, la religion comparée aux « hangars de Port-Aviation » prépare l’image du Christ aviateur à la suite de cet extrait, qui prête à sourire mais qui dans le même temps accorde une qualité spirituelle à l’aviation moderne.

« Zone », Apollinaire : conclusion

Sans renier totalement la tradition poétique qui l’a précédé, « Zone » se démarque par sa profonde originalité et donne le ton du reste du recueil.

En abordant le quotidien sous un nouvel angle, le poète utilise désormais son art pour sublimer le quotidien et transfigurer les éléments les plus banals du monde contemporain, qui acquièrent une qualité presque magique pour qui sait les regarder.

La forme épouse ici le sujet : c’est un poème résolument moderne et optimiste, célébrant la nouveauté et l’inventivité de ce début de siècle.

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  23 commentaires à “Zone, Apollinaire : lecture analytique”

  1.  

    Bonjour, je profite de cet article pour vous demander de l’aide.
    J’ai un corpus de poème
    –  » La pipe », Baudelaire publie (Les Fleurs du mal)
    –  » Fable  » (Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien) Alfred Jarry
    –  » L’Appareil du téléphone  » (Pièces) Francis Ponge
    La question est « Pourquoi les a-t-on rassemblé dans un même corpus ? »
    Parce-qu’ils donnent une vision différente/paradoxale du réel/du quotidien bien qu’ils n’aient pas tous la même forme. « La pipe » est un sonnet classique alors que les autres sont beaucoup plus libres. Tous personnifient/humanise leurs éléments-héros/un objet du quotidien (la pipe, le homard, le corned-beef et le téléphone). Ponge va même jusqu’à en faire la célébration (« prodige », …). Baudelaire aussi ? En présentant la pipe comme une mère, une guérisseuse… ?
    Le problème, c’est que ce que j’ai compris ne permet pas de faire un plan en 2 axes et 3 sous-parties :'(

  2.  

    Votre analyse m’aide énormément, je comprends enfin le poème !

  3.  

    Bonjour,
    Pourriez-vous m’expliquer en quoi votre axe 1 mêle-t-il la forme et le fond ?
    Merci d’avance.
    Mélanie

  4.  

    Bonjour, ne te serais-tu pas trompé dans le B du I/ ? Le « tu » est au vers 7 il me semble

  5.  

    Bonjour Amélie,
    Je suis tombée sur ce poème à l’oral l’année dernière et j’ai suivi ton cours et tes conseils, ça a bien payé : 18/20 ! Ca n’aurait pas été possible sans toi ! Merci et continue d’aider les élèves comme tu le fais :)

  6.  

    Que peut on dire en ouverture pour ce poème ? Un peintre cubiste ? Marie Laurencin ?

    •  

      Tu peux utiliser Vendémiaire, car il y a des échos entre les 2 poèmes du recueil, ou « les pâques à New york » de Blaise cendrars car Apollinaire a été beaucoup influencé par ce poème pour écrire Zone.

  7.  

    Bonjour, je regardais les différentes questions qui pouvait tomber lors de l’oral de français et je n’ai pas su répondre à celle abordant l’art poétique. Pourriez vous m’éclairer sur ce point car l’art poétique est un thème que je n’arrive pas à définir.

  8.  

    Bonjour, j’ai regardé les questions possibles et je ne sais pas comment répondre à pourquoi Apollinaire à ouvert Alcools avec « Zone »…

    •  

      Bonjour Maika,

      je me permets de te répondre : Apollinaire a choisi de commencer ce recueil par « Zone » car ce poème liminaire (introductif si tu préfères) annonce la forme cyclique du recueil (d’ailleurs le titre vient du grec « zonè » signifiant la ceinture, l’anneau, évoquant donc l’infini de par la forme) et tu noteras que « Zone » commence par « à la fin », celui-ci s’annonce donc comme un poème bilan. On peut le rapprocher de « Vendémiaire », qui se termine par « le jour naissait à peine ».
      De plus, la modernité des thèmes et de la forme montrent que Alcools est un recueil moderne, cela annonce donc le thème :)

  9.  

    Bonjour Amélie,

    j’étudie ce poème pour mon oral de français qui est vendredi et je me demandais si l’on pouvait faire une partie entière consacrée à la religion ou si cela n’était pas judicieux ?

    Merci pour ce site, très complet, très clair, j’aime beaucoup.

    :)

  10.  

    Vraiment jaim ce site.c est très bien pour ceux ki veulent s informer

  11.  

    ce site est tres utile merci Amélie

  12.  

    Bonjours Amélie,
    Le commentaire composé répond t-il à toutes les pb?

  13.  

    Bonjour, pourriez-vous m’indiquer à qui doit-on l’œuvre que vous avez mise au début de votre lecture analytique. Merci

  14.  

    Bonjour, je ne comprends pas en pourquoi apollinaire écrit que la religion est restée toute neuve…

  15.  

    Bonjour, j’aimerais savoir exactement quel lien on peut établir entre « Zone » et « Vendémiaire », le dernier poème du recueil « Alcools ». Merci d’avance.

  16.  

    Comment devient-elle l’espace privilégié de la modernité poétique ?

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