Montaigne, des cannibales, trois d’entre eux… : analyse

des cannibales trois d'entre euxVoici une analyse linéaire de l’excipit (dernière page) du chapitre « Des Cannibales » des Essais de Montaigne.

L’extrait commenté va de  « Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos » à la fin « quoi ? ils ne portent point de hauts-de-chausses. »

« Des cannibales », Montaigne, « Trois d’entre eux… », introduction

Dans « Des Cannibales » le 31ème essai du livre I des Essais, Montaigne s’intéresse à la définition des civilisations. (Voir ma fiche de lecture sur les chapitres Des Coches et Des Cannibales)

Quelques décennies après les grandes découvertes, le Nouveau Monde est un objet d’interrogation et de fascination.

Le Nouveau Monde (c’est à dire les contrées d’Amérique) est à la fois un monde non civilisé mais il est aussi marqué par sa proximité avec la nature.

De ce fait, le Nouveau Monde devient aussi un miroir permettant de témoigner des vices et dysfonctionnements de la société française.

L’excipit des « Cannibales » (trois d’entre eux…) est ainsi un miroir tendu à la société française.

Projet de lecture

En quoi cet excipit du chapitre « Des Cannibales » est-il un miroir critique sur la société et le gouvernement en France ?

L’extrait étudié, chapitre 31, Des Cannibales :

Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naîtra leur ruine, comme je présuppose qu’elle soit déjà avancée, bien misérables de s’être laissé piper au désir de la nouvelleté et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre, furent à Rouen, du temps que le feu roi Charles neuvième y était. Le Roi parla à eux longtemps; on leur fit voir notre façon, notre pompe, la forme d’une belle ville. Après cela, quelqu’un en demanda leur avis, et voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable; ils répondirent trois choses, d’où j’ai perdu la troisième, et en suis bien marri; mais j’en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant, et qu’on ne choisisse plutôt quelqu’un d’entre eux pour commander; secondement (ils ont une façon de leur langage telle, qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. Je parlai à l’un d’eux fort longtemps; mais j’avais un truchement qui me suivait si mal et qui était si empêché à recevoir mes imaginations par sa bêtise, que je n’en pus tirer guère de plaisir. Sur ce que je lui demandai quel fruit il recevait de la supériorité qu’il avait parmi les siens (car c’était un capitaine, et nos matelots le nommaient roi), il me dit que c’était marcher le premier à la guerre; de combien d’hommes il était suivi, il me montra une espace de lieu, pour signifier que c’était autant qu’il en pourrait en une telle espace, ce pouvait, être quatre ou cinq mille hommes; si, hors la guerre, toute son autorité était expirée, il dit qu’il lui en restait cela que, quand il visitait les villages qui dépendaient de lui, on lui dressait des sentiers au travers des haies de leurs bois, par où il pût passer bien à l’aise.
Tout cela ne va pas trop mal: mais quoi, ils ne portent point de hauts-de-chausses!

Annonce de plan :

En France, Charles IX règne depuis l’âge de 10 ans. A travers cet excipit, Montaigne critique l’ethnocentrisme européen (I), tend un miroir à notre société et interroge la nature de la monarchie française (II).

I – Une critique de l’ethnocentrisme

 A – La comparaison des deux civilisations

(De « Trois d’entre eux » à « du temps que le feu Roi Charles neuvième y était » )

 Montaigne évoque le voyage de trois cannibales en France : « Trois d’entre eux (…) furent à Rouen ».

Le choix des Cannibales permet de comparer deux visions du monde opposées, pour mettre en scène un regard neuf et plus aigu sur les mœurs françaises.

Montaigne critique d’abord la séduction que la richesse occidentale exerce sur les peuples primitifs.

En effet, la France se considère comme un modèle de civilisation mais Montaigne la dénonce comme un modèle de corruption avec le champ lexical de la décadence : « nuire », « corruption », « ruine », « misérable ».

Or cette corruption affecte les Cannibales attirés par le mode de vie français.

Montaigne montre ainsi que cette décadence est un processus. Pour cela il joue sur les différences temporelles entre le temps du récit (1564) et le temps de l’écriture (postérieur à 1574) : « ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur« ; « bien misérables de s’être laissé piper au désir de la nouvelleté« .

En regard, Montaigne rappelle le bonheur perdu des Cannibales, à travers le champ lexical du bonheur : « repos », « bonheur », « douceur », « leur ciel ».

L’auteur montre ainsi toute sa prudence dans le dialogue des civilisations. Selon lui, les civilisations doivent garder leurs spécificités sans se laisser absorber par l’une ou l’autre.

L’attrait de l’extraordinaire présent dans le terme « nouvelleté » est rejeté par Montaigne car l’expression «  se sont laissés séduire » assimile la nouveauté au diable. L’auteur a donc une vision conservatrice où chaque civilisation doit conserver ses mœurs.

B – L’ethnocentrisme de la cour

(De « Le roi parla à eux longtemps » à « ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable » )

Montaigne va plus loin en dressant un portrait critique de la société française de cette époque et en particulier de son ethnocentrisme.

Il épargne la personne du monarque par « Le roi parla à eux longtemps » qui suggère un lien de curiosité, d’attention et de sollicitude du roi à l’égard de l’autre.

Mais la juxtaposition des propositions « on leur fit voir notre façon, notre pompe, la forme d’une belle ville » suggère ironiquement un travail soigné de persuasion sur la supériorité de la culture française.

La formulation comique « la forme d’une belle ville » fait du terme « belle » une sorte d’étiquette artificielle que l’on colle à n’importe quoi.

Les personnes de la cour sont effacées par des pronoms impersonnels « on » (jusqu’au roi lui-même qui est potentiellement désigné par  « on »), « quelqu’un » ce qui montre l’interchangeabilité des personnes de la cour, comme si elles perdaient leur caractère, leur individualité au contact de la vie de cour.

La vie de cour est fondée sur l’artifice, le spectaculaire comme en témoigne l’interrogative indirecte « ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable». Ce qui compte n’est donc pas la vérité mais l’émotion.

II – Les Cannibales, un miroir de la société française

A – Un effet d’attente plaisant

(De « ils répondirent trois choses » à « mais j’en ai encore deux en mémoire » )

 La réponse des Cannibales est très attendue par le lecteur car elle va livrer un regard décentré sur la société française, regard plus susceptible de dire le vrai.

Cette attente est matérialisée par les deux points « Ils répondirent trois choses ».

Montaigne s’amuse en feignant d’avoir oublié le troisième point : « j’ai perdu la troisième et en suis bien marri».

Ce mécontentement est d’autant plus comique qu’il s’agit d’une stratégie pour donner par anticipation une crédibilité supplémentaire aux deux autres points.

B – Une critique de la monarchie héréditaire

(De « Ils dirent qu’ils trouvaient en premier » jusqu’à « quelqu’un d’entre eux pour les commander » )

À travers la parole des cannibales, Montaigne critique tout d’abord le caractère héréditaire de la monarchie par la périphrase ironique « un enfant » qui caractérise le Roi.

Ce terme « enfant » crée un contraste comique avec la garde du roi signifiée par le champ lexical de la force militaire : « barbe », « grands », forts », « armés ».

Montaigne souligne ainsi le paradoxe de la monarchie héréditaire : le pouvoir militaire tombe sur un enfant qui n’a aucun attribut militaire.

Pour Montaigne, le roi est un chef de guerre et doit être un homme accompli pour mener à bien cette mission.

Le verbe « choisir » à la forme négative montre un régime qui ne laisse pas s’exprimer la moindre liberté : « et qu’on ne choisisse plutôt quelqu’un d’entre eux » .

C – La critique d’une société française fracturée

(De « Secondement » jusqu’à « missent le feu à leur maison » )

Montaigne profite ensuite du regard neuf des Cannibales pour critiquer les inégalités sociales du système monarchique français.

L’auteur oppose le champ lexical de la richesse (« repus », « nantis », « commodités », « leurs portes ») et le champ lexical de la pauvreté (« mendiaient », « décharnés, « faim », « pauvreté »).

Cette opposition crée un tableau pathétique qui met en évidence les injustices de la société féodale.

L’anaphore de « moitié » souligne que la société est fracturée en deux parties égales.

Le champ lexical de la violence (« telle », « injustice », « prendre », « gorge » « mettre le feu » ) montre l’injustice qui règne dans cet univers.

Or pour les Cannibales, une telle injustice légitime une forme de désobéissance civile : « qu’ils ne prissent les autres par la gorge, ou missent le feu à leur maison« .

Cette fracture peut symboliser la fracture économique mais aussi la fracture religieuse qui divise à l’époque le pays entre catholiques et protestants, alors que les deux « moitiés » devraient être réunies par le christianisme.

D – Les pistes d’un régime idéal : une institution du Prince

(De « Je parlai à l’un d’entre eux fort longtemps » à « ils ne portent point de hauts-de-chausses » )

Une fois la critique du régime français passée, Montaigne essaie d’entrevoir le régime idéal à travers les explications des Cannibales.

La présence du mauvais interprète comme le montre le champ lexical de l’incompréhension (« si mal », « bêtise », « empêchait de comprendre », « rien qui vaille ») symbolise la barrière qui existe entre les civilisations malgré toute la bonne volonté du narrateur.

Pour décrire leur roi, les Cannibales utilisent le champ lexical de l’armée : « capitaine », « guerre », « suivi », « guerre ».

Le titre de monarque n’est qu’un nom (« le nommaient Roi ») et seuls ses actes de bravoure justifient sa royauté : « marcher le premier à la guerre« .

Les Cannibales proposent ainsi un contre-modèle de la monarchie héréditaire. Ils proposent une monarchie fondée sur la bravoure, l’honneur militaire.

Montaigne s’interroge également sur la conception de la monarchie en temps de paix comme le suggère l’interrogative indirecte « si, hors la guerre, toute son autorité était expirée ».

Le récit des Cannibales montre que le monarque, qui est avant tout un chef de guerre, suscite un respect durable de ses sujets.

La population lui est ainsi dévouée comme le souligne l’anecdote : « on lui dressait des sentiers au travers des haies de leurs bois, par où il pût passer bien à l’aise » .

Cette conception de la monarchie est valorisée par Montaigne à travers l’euphémisme : « Tout cela n’est pas si mal » .

La forme exclamative « Mais quoi ! » prépare un décalage ironique.

Le paragraphe termine en effet sur une chute, comme la pointe finale dans les sonnets :  « Ils ne portent pas de pantalon ».

Cette phrase finale constitue un trait satirique à l’encontre de la monarchie française fondée sur l’apparence et l’étiquette.

Des cannibales, excipit, conclusion

Montaigne fait de sa rencontre avec des « Cannibales » une occasion de faire découvrir au lecteur une civilisation nouvelle.

Mais il s’agit surtout de présenter un miroir à la société française pour qu’elle entrevoie ses dysfonctionnements et la perfectibilité de son régime politique.

De ce point de vue, Montaigne prépare les réflexions de Pascal dans les Pensées sur la justice et le gouvernement idéal.

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Amélie Vioux

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