des cannibales montaigne essais analyseVoici un commentaire d’un extrait du chapitre « Des cannibales » des Essais de Montaigne.

J’ai commenté sur le blog deux extraits issus du chapitre « Des cannibales » :

♦ Le premier extrait (qui va de « Je trouve maintenant pour en revenir à mon sujet » à « Platon trouverait la République qu’il a imaginée éloignée de cette perfection« ) est analysé ici.

Le commentaire ci-dessous porte sur l’extrait qui va de « Les cannibales font des guerres contre les nations qui sont au delà de leurs montagnes » à « qui les surpassons en toute sorte de barbarie«  . Clique ici pour lire l’extrait des « cannibales » commenté sur cette page.

« Des cannibales », Montaigne : Introduction

Les Essais sont l’œuvre principale de Montaigne, auteur humaniste du XVIème siècle.

Sous un angle philosophique mais aussi politique et social, il y aborde toute une variété de sujets et livre ses réflexions sur sa propre vie et sur la condition de l’homme.

Dans le chapitre 31, « Des Cannibales », publié en 1595, il évoque la découverte des « sauvages » du Nouveau Monde et l’étonnement des Européens face à des coutumes différentes des leurs.

En parlant d’eux, il parle également de l’homme européen, prétendument civilisé, détourne les idées préconçues sur ces cannibales et propose sa vision de la « barbarie ».

Dans cet extrait issu du chapitre « Des cannibales », Montaigne évoque les coutumes guerrières des « sauvages » et les compare à celles des Portugais.

Questions possibles à l’oral de français sur « Des cannibales »:

♦ En quoi ce texte prend-il le contre-pied des préjugés ethnocentriques de l’époque de Montaigne ?
♦ Comment fonctionne la stratégie argumentative de Montaigne ?
♦ Qu’est-ce qui fait de Montaigne un auteur humaniste ?
♦ En quoi ce texte est-il polémique ?

Annonce du plan

Dans cette analyse, nous étudierons d’abord la structure argumentative de ce texte (I), avant de nous intéresser à la manière par laquelle Montaigne dépeint les coutumes des « sauvages » (II). Pour terminer, nous verrons que la comparaison entre « barbares » et Européens permet une sévère critique des Européens, prétendument civilisés (III).

I – Une argumentation bien construite

A – Une structure par progression

Dans cet extrait, l’argumentation de Montaigne s’opère en quatre phases :

♦ Il commence par informer ses lecteurs de manière neutre des coutumes des cannibales. Il se contente de raconter le déroulement des combats puis du rituel de cannibalisme, en employant le présent d’énonciation, qui sert à rendre compte des faits constatés au moment où l’énonciateur (ici, Montaigne) s’exprime (« font », « sont », « vont », etc.).

♦ Il compare ensuite la manière de procéder des barbares avec celle des Portugais, qui usent « d’une autre sorte de mort », et explique que les sauvages cherchent alors à imiter les Portugais ils commencèrent à abandonner leur manière ancienne pour suivre celle-ci. »).

♦ Montaigne passe alors à la première personneje ne suis pas fâché que nous soulignions … ») pour interpeler et inclure son lecteur dans la suite de la réflexion : ce ne sont pas les sauvages qui sont les plus barbares, mais bien les Européens inclus dans ce « nous » : « [que] nous soyons si aveugles à l’égard de [nos fautes]. »

♦ Il finit par rappeler que l’anthropophagie n’est pas un acte barbare puisqu’elle a également été pratiquée par les GrecsChrysippe et Zénon »), par « nos ancêtres » à Alésia, et que les médecins eux-mêmes le recommandent comme remède, « en faveur de notre santé ».

B – Une argumentation par comparaison

Montaigne commence par décrire les mœurs barbares pour mieux les comparer (et les contraster) aux coutumes des Portugais, qui étaient alors en train de coloniser le Brésil.

Ainsi, les Amérindiens qui capturent des ennemis pendant un combat les font certes prisonniers, mais ils les traitent avec égards (« Après avoir longtemps bien traité leurs prisonniers et avec tous les agréments auxquels ils peuvent penser ») puis les tuent lors d’une cérémonie, devant « une grande assemblée », en les « assomm[ant] à coups d’épée ». Enfin, ils les « mangent en commun ».

Les Portugais, en revanche, se montrent en comparaison bien plus cruels : ils enterrent leurs ennemis « jusqu’à la ceinture » et les frappe de « force coups de traits », puis les pendent.

Montaigne se montre ici bien plus virulent, qualifiant cette façon de faire de « horreur barbare », comparant ces exécutions au fait de « manger un homme vivant ».

C – Convaincre et persuader

En faisant appel à des figures d’autorité (des Grecs, Chrysippe et Zénon, mais aussi la figure du médecin) et à l’histoire (allusion au siège d’Alésia), Montaigne invoque des arguments de raison pour convaincre son lecteur et le pousser à réfléchir.

Il cherche également à le persuader, en provoquant le dégoût et l’horreur, par exemple par le lexique employé pour condamner les Portugais : « déchirer par des tortures et des supplices un corps ayant encore toute sa sensibilité », « rôtir petit à petit », « le faire mordre et tuer par les chiens et les pourceaux ».

Transition : La stratégie argumentative de Montaigne a d’abord pour but de montrer que les sauvages ne sont pas ceux que l’on croit, ce qui l’amène à dépeindre les coutumes des Amérindiens pour prouver qu’elles n’ont rien de barbare.

II – Un récit documentaire des mœurs « barbares »

A – Eloge des sauvages en tant que guerriers

Lorsqu’il parle des « sauvages », Montaigne renverse les préjugés de son époque en les mettant sous une lumière nouvelle et en adoptant un ton neutre et factuel.

Il met tout de même en avant leurs qualités guerrières, en affirmant leur courage dans les combats : « pour ce qui est des déroutes et de l’effroi, ils ne savent pas ce que c’est ».

Ils traitent bien leurs prisonniers, « avec tous les agréments auxquels ils peuvent penser » (contrairement aux Portugais qui les soumettent à la torture).

Ils se montrent généreux et partageurs, puisque le « maître » du prisonnier convoque « grande assemblée des gens de sa connaissance » pour manger le prisonnier « en commun ». Ils pensent même aux absents : « ils en envoient aussi des morceaux à ceux de leurs amis qui sont absents ».

Enfin, Montaigne précise bien que le cannibalisme n’a pas une fonction alimentairece n’est pas […] pour s’en nourrir ») mais de vengeance collective envers l’ennemi.

B – Une justification du cannibalisme

Montaigne cherche à mettre son lecteur du point de vue des Cannibales, afin qu’il comprenne leurs actions.

Les « sauvages » ne consomment pas de la chair humaine sans raison, ou simplement pour se sustenter comme s’ils étaient des animaux ; au contraire, ils donnent à l’acte de cannibalisme une signification symbolique : la « très grande vengeance ».

C’est également une action sociale, accomplie en présence d’une assemblée spécialement convoquée et qui prend des allures de rituel : c’est une cérémonie codifiée et collective, ce qui prouve un certain degré de civilisation des Cannibales.

Montaigne nous décrit la mort et la consommation d’un prisonnier d’une manière qui laisse entendre que c’est toujours ainsi que les choses se passent.

Le prisonnier est gardé captif « longtemps », puis les connaissances sont convoquées, le prisonnier meurt toujours de la même façon (un bras attaché à son « maître », l’autre « au plus cher [des] amis » du maître, puis assommé), il est rôti puis on le mange en gardant des morceaux pour les absents.

Enfin, Montaigne cherche à banaliser le cannibalisme en rappelant que les sauvages ne sont pas les seuls à s’y être adonnés, mais que les Grecs et « nos ancêtres » l’ont également pratiqué.

Le fait de manger de la chair humaine n’est donc pas condamnable.

Transition : En informant ses lecteurs sur les coutumes des cannibales, Montaigne ne se contente pas de justifier leurs actions en temps de guerre : il en profite pour critiquer les agissements des Portugais (et des Européens en général) lors de la colonisation du Nouveau Monde.

III – Une critique de la civilisation européenne

A – Civilisation et cruauté : deux notions qui ne sont pas contradictoires

Montaigne différencie nettement deux choses : le cannibalisme, présenté comme un rituel et non comme un acte condamnable, et la mise à mort cruelle des prisonniers.

C’est ce deuxième acte qu’il condamne avec force, et c’est là que sa réflexion va à l’encontre des préjugés de l’époque : ce ne sont pas les sauvages qui tuent avec barbarie, mais bien les Portugais (et les Européens en général, comme le montre l’emploi du pronom pluriel de la première personne : « nous »).

Les Européens prétendument civilisés sont ainsi qualifiés de « hommes qui [ont] semé la connaissance de beaucoup de vices dans leur voisinage et qui [sont] beaucoup plus grands maîtres [que les sauvages] en toute sorte de méchanceté».

Ce sont eux qui corrompent les « sauvages », puisque ces derniers les imitent et ce faisant, deviennent plus cruels …

Selon Montaigne, les « fautes habituelles » des Européens sont d’ailleurs « la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté » : cette accumulation de vices contraste avec l’absence de jugement dans la description des mœurs des Cannibales.

B – Des références à l’actualité : la colonisation du Brésil

En parlant sans ambiguïté des Portugais, Montaigne fait référence à la colonisation du Brésil, qui était alors en cours.

En dévoilant la manière dont ils mènent leurs exécutions, en provoquant le dégoût, Montaigne cherche à provoquer l’indignation de son lecteur.

Il insiste sur le fait que les exactions des Portugais ne sont pas seulement des faits passés mais bien des réalités du présent : « nous l’avons non seulement lu, mais vu de fraîche date ».

Cependant, par l’emploi du « nous », il en appelle à la responsabilité de tous les Européens : loin de ne condamner que les Portugais, c’est toute la civilisation qu’il remet en cause en comparant ses « vices » (trahison, déloyauté, etc.) aux coutumes des sauvages (courageux, partageur, respectueux des prisonniers).

Sa condamnation est dans appel : ces hommes ne sont pas des barbares si on les compare aux Européens, « qui les surpass[ent] en toute sorte de barbarie ».

C – Une critique des guerres de religion

Cette condamnation des Européens permet également à Montaigne d’évoquer les guerres de religion, autre fait d’actualité.

En effet, depuis 1562, la France est plongée dans une guerre qui oppose catholiques et protestants et qui durera jusqu’à la fin du siècle.

Montaigne a participé activement à la vie politique comme maire de Bordeaux et médiateur entre catholiques et protestants, et condamne ainsi les méfaits commis au nom de la religionsous prétexte de piété et de religion ») pour en avoir été témoin.

De même, alors que les sauvages vont faire la guerre « contre les nations qui sont au-delà de leurs montagnes, plus loin sur la terre ferme », Montaigne déplore que les Européens se battent les uns contre les autres, « entre des voisins et des concitoyens ».

Des cannibales, conclusion :

Montaigne est bien un humaniste. Ce texte le montre à plusieurs égards : ouverture sur l’autre, esprit de tolérance, refus des préjugés.

Renversant les valeurs de son époque, il juge sévèrement ses contemporains européens qui condamnent un peuple sans essayer de le comprendre et qu’ils qualifient de « barbares » uniquement parce que leurs coutumes sont différentes.

Ce faisant, il met en évidence les défauts et les vices engendrés par la civilisation en les contrastant avec les mœurs des hommes du Nouveau Monde.

L’idée que les progrès de la civilisation sont en réalité des méfaits sert de fondement au mythe du « bon sauvage », qui sera repris bien plus tard, au XVIIIème siècle, par exemple par Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), où il soutient que l’état originel de l’homme le conduit à la vertu et au bonheur.

Tu étudies « Des cannibales » de Montaigne : ? Regarde aussi :

Des cannibales, Montaigne : commentaire de l’extrait n°1
Au lecteur, Montaigne (analyse)
Des coches, Montaigne (analyse)
De l’expérience, Montaigne (« Quand je danse, je danse ») (analyse)
Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, le discours du vieux tahitien : commentaire
Diderot, section III, Supplément au voyage de Bougainville, l’entretien de l’aumônier et Orou : analyse
Le Mondain, Voltaire (Voltaire prend le contre-pied du mythe du bon sauvage)

  16 commentaires à “« Des cannibales », Essais, Montaigne : commentaire n°2”

  1.  

    C’est quel chapitre? 🙁 on sait même pas, à moins que c’est écrit quelques part et que c’est mal qui n’a pas vu..

  2.  

    Bonjour,
    vous aurez pas d’autres axes pour le grand 2 (Un discours contre le monde européen)

  3.  

    bonjour et merci d avance de votre aide : je voudrais quelque piste pour faire le développement de ma dissertation: voilà le sujet En quoi le fait d’évoquer la vie des peuples « barbares » nous amène t-il a réfléchir sur nous, peuple « civilisé »

    •  

      Je ne fais pas vos devoirs Jocelyne. En revanche, tu trouveras dans dans mes deux commentaires du chapitre « Des cannibales » de Montaigne des éléments précieux pour développer des arguments. Lis-les attentivement.

  4.  

    Bonjour Amélie, notre professeur nous a donné un des textes qui tombera pour nous au bac: « Les essais de Montaigne « Sur la force de l’imagination » livre I chapitre XXI. Nous avons tout le plan dont la problématique est :Comment Montaigne présente-il sa démarche?
    Seulement notre professeur nous a pas donné beaucoup de procédés à exploiter et je pense que c’est nécessaire au bac de s’appuyer dessus. Donc s’il vous plait pourriez vous faire un commentaire sur l’extrait de « On vit dernièrement… »à « d’une vérité empruntée » ? Merci beaucoup !!!
    Et je voulais également vous remercier pour ce site qui m’est vraiment d’une très grande aide.

  5.  

    Pourriez vous faire le commentaire du texte « Les essais » de Montaigne (de « on vit dernièrement…. » jusqu’à  » une vérité empreintée… »)
    Problématique: Cmt Montaigne présente t il sa démarche?

    Merci d’avance 🙂

  6.  

    bonjour ,

    je dois faire le commentaire de l’extrait commençant par « trois d’entre eux  » ,jusqu’ à  » haut- de- chausses !  »
    j’ai trouvé le premier axe  » le portrait des cannibales  » mais je n’arrive pour à trouvé la suite. Pourriez-vous svp m’aider

    merci d’avance

  7.  

    Bonjour,
    J’ai découvert votre site récemment et je le trouve très pratique.
    Je fais en ce moment des fiches de toutes les lectures analytiques réalisées en classe pour me préparer à l’oral. J’essaie à chaque fois de ne pas recopier les plans faits en classe en trouvant une problématique et des axes différents tout en gardant les idées principales du texte.
    Nous avons étudié en classe cet extrait et j’avoue que j’ai un peu de mal à l’étudier, je voulais alors avoir votre avis sur la problématique et le plan que j’ai dressé:
    Comment Montaigne s’y prend-il pour démonter les préjugés de son époque ?

    I- Un texte argumentatif
    a) L’art de convaincre
    b) La persuasion

    II- Où il dresse indirectement un portrait élogieux des sauvages
    a) Un portrait péjoratif à 1ère vue
    b) Ils possèdent en fait de nombreuses qualités

    III- Par opposition aux Européens, finalement bien plus barbares
    a) Des actes de barbaries perpétrés par les colons Portugais
    b) L’atrocité des guerres de religion

    Merci d’avance

    •  

      Oui ton plan est bien et tu as raison de reformuler le cours de façon à le faire tien. Fais toutefois attention à ta méthode de révision : il n’est pas nécessaire de changer tous les plans donnés par ton professeur ou trouvés sur mon site. L’essentiel est de bien comprendre les lectures analytiques.

  8.  

    Bonjour j’ai vu cet extrai en classe et je l’aurai au bac aussi. Mais notre prof nous a donner que deux axe et toi tu en trouves trois. Que dois-je faire ? Cela me pertube

    •  

      Il n ‘y a pas de plan unique de commentaire composé ! D’autres professeurs élaborent d’autres plans, c’est normal. Le fait d’avoir plusieurs commentaires doit enrichir votre lecture du texte.

  9.  

    Bonjour,

    En cours notre prof nous a donner une problématique et les axes suivants:

    I) La représentation de l’autre monde

    – Le cannibalisme: une forme d’alimentation?
    -Gestuelle et lien social

    II)La denociation de Montaigne

    -L’engagement d’un « Je »
    -Les effets de surprise
    -Et l’heures résultats

    Mais en lisant ta LA je me dit que certains de mes sous-axes sont peut être erronés et que je devrait rajouter:

    II)-a- Eloge des sauvages en tant que guerriers
    et
    III)-c- Une crittique des guerres de religion

    Juste une dernière chose ce commentaire tu l’a fait grâce à l’extrait: « Des cannibales » :Manger de l’homme : esssais de coutumes comparées, Montaigne parce que tes citations je les trouve écrites d’un francais moderne et non d’un francai du 16siecle

  10.  

    Bonjour.

    Des Cannibales, chapitre 31? Dans mon édition (fidèle à la première édition de 1595), il s’agit du chapitre 30. J’ai remarqué aussi la même différence dans un manuel. Y aurait-il un chapitre ajouté dans une autre édition?
    Merci de m’éclairer sur ce point.

    Cordialement.

    Dann

  11.  

    Bonjour, merci beaucoup pour le commentaire, me sera très utile pour mon bac cette année !

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