de l'institution des enfants montaigneVoici un commentaire du chapitre 26 du premier livre des Essais de Montaigne : « De l’institution des enfants » (1580) .

L’extrait analysé va de « La charge du gouverneur que vous lui donnerez » jusqu’à « bien pris et bien fait sien, prenant l’instruction à son progrès des pédagogismes de Platon. « 

De l’institution des enfants, introductionde commentaire

Montaigne rédige « De l’institution des enfants » à destination de Mme de Foix qui attend un enfant et à laquelle l’auteur propose ses principes éducatifs.

Le 16ème siècle est, du point de vue éducatif, un siècle de transition.

En effet, l’éducation médiévale dite scolastique est encore très présente, incarnée par l’université de la Sorbonne. Or les humanistes rejettent cet enseignement scolastique en lui reprochant d’être fondé exclusivement sur la mémoire, les sciences abstraites et l’enseignement collectif.

Montaigne, dans « De l’institution des enfants », réfléchit à une « nouvelle manière » d’enseigner dont les principes sont radicalement novateurs. La critique de la pédagogie scolastique (I), laisse place à un enseignement fondé sur le dialogue et la réflexion  (II) qui met en place les fondements de l’école humaniste (III) .

Questions possibles à l’oral de français sur le chapitre 26 du livre I des Essais, De l’institution des Enfants :

♦ En quoi ce texte sur l’éducation des enfants relève-t-il du courant humaniste ?
♦ « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (Rabelais, Pantagruel, 1542) : comment le chapitre « De l’institution des enfants » illustre-t-il cette proposition ?
Qu’apprend le maître à son élève d’après ce texte ?
♦ Que critique Montaigne dans « De l’institution des enfants » et que propose-t-il ?

I – La critique de l’éducation médiévale

A – La critique du pédantisme

Dans le chapitre 26 des Essais, Montaigne critique l’instructeur pédant qui utilise les connaissances à des fins personnelles.

Montaigne oppose ainsi les « commodités externes » et les richesses de la connaissance « au-dedans ». Le pédant est celui qui s’éduque comme on se pare, pour acquérir un vernis culturel et briller en société.

La connaissance n’est plus pour le pédant une fin en soi gratuite et désintéressée. Elle est un moyen de valoriser l’orgueil et l’égoïsme comme le montre le terme « gain » qui assimile la connaissance à une monnaie.

Montaigne condamne le pédantisme comme le montrent les termes dépréciatifs « abjecte », « indigne », et dans une moindre mesure « commodités externes » qui soulignent que la connaissance du pédant n’est qu’apparence.

Ce pédantisme, Montaigne semble le mimer pour mieux le moquer au début du texte. On est en effet surpris par la complexité inhabituelle de la première phrase, une anacoluthe faite de diverses ruptures syntaxiques. Le lecteur comme dans un labyrinthe syntaxique a du mal à comprendre le sens de la phrase. Montaigne se plaît en réalité à parler pédant pour montrer les fruits désastreux de l’éducation médiévale qui éloigne de la simplicité et du sens.

Au-délà du pédantisme, Montaigne critique, comme le faisait Rabelais dans Gargantua, l’acquisition d’une science abstraite sans aspects pratiques.

B – La critique de l’accumulation des savoirs abstraits

Montaigne s’inscrit pleinement dans le sillage de Rabelais qui critique l’éducation scolastique (=l’éducation médiévale), trop abstraite, fondée sur l’acquisition des savoirs par la mémoire. Rabelais écrivait ainsi déjà dans Pantagruel que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » .

Montaigne rejette toute attitude passive face au savoir. Il oppose « l’habile homme » et « l’homme savant » dans un chiasme : « plutôt envie d’en réussir habile homme qu’homme savant » . C’est paradoxalement l’adjectif « savant » qui est investi d’un sens péjoratif puisque cette opposition est reprise plus tard dans le parallélisme qui recommande au précepteur d’avoir plutôt « la tête bien faite que bien pleine ».

L’enseignement scolastique et médiéval gave les intelligences plus qu’elle ne les nourrit. Montaigne utilise ainsi la métaphore du gavage pour caractériser cet enseignement stérile : «On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir à notre charge, ce n’est que redire ce qu’on nous a dit ».

Le terme « entonnoir » fait explicitement référence au gavage des oies. La pédagogie médiévale est en effet une pédagogie répétitiveOn ne cesse de … », « redire ») fondée sur l’ingestion sans digestion et sans assimilation.

Dans un style satirique, l’instructeur est désigné par le pronom impersonnel « on », ce qui montre son anonymat et son peu de charisme (« On ne cesse de criailler »).

Par ailleurs, le verbe « criailler », par son suffixe péjoratif et vulgaire suggère un maître à la voix insupportable. Cette animalisation montre la nocivité de l’enseignement du maître.

La métaphore du gavage est efficace car elle dénonce aussi un enseignement collectif où maîtres et disciples n’entretiennent au final aucun rapport pédagogique entre eux.

A contrario, Montaigne propose une pédagogie fondée sur les principes de Socrate que l’auteur cite abondamment dans ses Essais.

II – La promotion d’un enseignement fondé sur le dialogue et la réflexion

Montaigne fait référence à Socrate au centre du texte, montrant ainsi que le philosophe grec est le modèle de cette « nouvelle manière » dont parle Montaigne.

Socrate, sage grec du Vème siècle avant J.-C. , prônait en effet un enseignement fondé sur le dialogue et la réflexion de l’élève.

A – Une pédagogie individualisée

 Montaigne propose une pédagogie individualisée à l’écoute de l’élève.

Montaigne utilise le champ lexical de la parole (« invente », « parle », « parler », « faisaient parler leur disciple », « ils parlaient ») : ce champ lexical concerne au début le maître puis progressivement l’élève. Cela souligne que la parole du maître n’est plus uniquement verticale et descendante : c’est un dialogue horizontal entre le maître et l’élève comme Socrate le faisait avec ses disciples.

Cette pédagogie fondée sur le dialogue est illustrée par les parallélismes de constructions dans le texte :

♦ « quelquefois lui ouvrant le chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir»
♦ « Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple»

Ces parallélismes de construction et ses effets d’écho symbolisent la proximité entre le maître et l’élève et l’effet de miroir entre eux.

En outre, l’adverbe « quelquefois » montre la souplesse de cette nouvelle pédagogie dans laquelle le maître s’adapte à son élève.

B – Le pédagogue comme guide

A la métaphore du gavage qui désigne la pédagogie scolastique, Montaigne substitue la métaphore équestre à travers l’abondant champ lexical de l’équitation : « mettre sur la montre », « chemin », « trotter » , « train », « conduire », « allures », « guider », « Je marche  plus ferme et plus sûr ».

Le pédagogue est comme un cavalier qui guide sa monture avec équilibre et mesure. Le maître adapte son rythme (pas, trot ou galop) au rythme des difficultés rencontrées par l’élève.

Au registre satirique concernant l’école médiévale, Montaigne laisse place à un registre épique où le maître cherche de manière désintéressée « les faveurs des Muses ». L’apprentissage de sa discipline demeure une « ardue besogne », pour laquelle est requise « une haute âme et bien forte » pour « guider ». Le nouvel instructeur doit donc réunir toutes les vertus chevaleresques pour conduire ses disciples à la vérité.

Comme Socrate, le pédagogue favorise la maïeutique, c’est à dire l’art d’accoucher les esprits. Ainsi, dans la phrase « ce n’est pas merveille si en tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline », le terme « fruit » fait référence à la maïeutique de Socrate et à l’engendrement. Mais la locution adverbiale « à peine » montre que cette pédagogie scolastique est stérile.

L’ambition du pédagogue selon Montaigne est forte : il est guide et accompagne le disciple dans les décisions de sa vie.

III – La consécration d’une éducation humaniste

Montaigne promeut dans son chapitre sur l’institution des enfants une éducation humaniste fondée sur le jugement et l’assimilation.

A – Apprendre à bien juger et bien vivre

Plutôt que de prodiguer des connaissances, Montaigne souhaite enseigner à bien juger d’où le champ lexical du jugement dans le texte : «habile homme », « tête bien faite », « juger de son train », « juger », « savoir choisir », « Qu’il juge du profit qu’il aura fait ». Les termes se rapportant au jugement concernent tant le maître que le disciple.

Pour Montaigne, l’éducation est centrée sur l’apprentissage d’une méthode que l’on peut appliquer aux différentes situations de la vie « Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le lui fasse mettre en cent visages et accommoder à autant de divers sujets ».

Le maître donne une méthode et l’élève l’applique dans sa vie d’où l’importance de l’expérience pour Montaigne dont il a d’ailleurs fait le titre d’un essai (« De l’expérience » ).

L’éducation humaniste apprend donc d’abord à vivre. Le champ lexical de la vie (« mœurs », « sens », « substance », « vie » ) montre que l’humanisme souhaite rapprocher l’école du vivant.

B – S’approprier la culture

L’éducation humaniste vise à faire que l’élève assimile ce qui lui est étranger, l’altérité, de manière à se l’approprier.

La métaphore du gavage suggérait une culture non assimilée, non digérée. Montaigne considère que la vraie culture est celle qui est digérée, c’est à dire qui est intériorisée de façon à devenir une partie de soi-même.

En utilisant le latin dans son texte, Montaigne montre qu’il a fait lui-même ce travail de digestion et d’appropriation :
« je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et depuis Arcésilas, faisaient premièrement parler leurs disciples, et puis ils parlaient à eux. Obest plerumque iis, qui discere volunt, auctoritas eorum qui docent ».

La citation latine est de Cicéron, un auteur latin du 1er siècle avant J.-C., mais Montaigne ne fait pas précéder la citation des deux points traditionnels. Le lecteur a ainsi l’impression que le texte de Cicéron et celui de Montaigne se mêlent comme s’ils étaient écrit par une même plume. Montaigne nous montre qu’il a digéré et assimilé Ciceron et peut le citer avec naturel, comme s’il s’agissait de sa propre voix. Telle est le but de l’éducation humaniste : s’incorporer la culture antique pour en assimiler les bienfaits et les grandeurs. Montaigne résume d’ailleurs ce principe essentiel à travers la formule « pour voir s’il l’a encore bien pris et bien fait sien ».

Montaigne n’oublie pas non plus la dimension du plaisir dans l’apprentissage puisqu’il faut faire « goûter les choses » à l’enfant ce qui va radicalement à l’encontre de la pédagogie scolastique. L’éducation humaniste est donc tournée vers l’autre et vers la beauté du monde.

De l’éducation des enfants, Montaigne, conclusion

Montaigne met en place une nouvelle pédagogie destinée à forger une âme humaniste à rebours de la pédanterie de la scolastique.

Cette pédagogie qui puise ses sources dans les dialogues de Platon a évolué mais se retrouve aussi chez Rousseau dans l’Emile ou plus tard dans les conceptions éducatives qui naissent au XXème siècle préférant l’épanouissement individuel et la personnalisation des parcours à une vision collective et unifiée de l’éducation.

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  2 commentaires à “De l’institution des enfants, Essais, Montaigne : commentaire”

  1.  

    Bonjour Amélie,
    Un de vos élèves de l’année dernière m’a recommandé votre site (il a eu 18 à l’écrit et 19 à l’oral en reprenant un de vos commentaires). Ce que vous faites est impressionnant. Je vais en tout cas suivre vos conseils et lire vos commentaires composés en espérant avoir d’aussi bonnes notes :)

  2.  

    Bonjour. j’aurais une question par rapport à Mme de Foix dont vous parler dans l’introduction. Pourriez-vous m’en dire d’avantages sur elle, si cela ne vous dérange pas? merci par avance :) . J’apprécie énormément le travail que vous faites.

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