la peste camus incipit commentaireVoici un commentaire de l’incipit de La peste d’Albert Camus.

L’extrait analysé va du début (« Les curieux évènements…« ) jusqu’à « où l’on joue gros jeu sur le hasard des cartes« .

La peste, incipit : introduction

Camus écrit La Peste en 1947, après la Seconde Guerre mondiale.

Nombre de ses œuvres seront marquées par cette guerre et par les sentiments nés de l’absurdité du monde et du besoin de révolte face aux crimes commis par l’humanité.

La Peste, avec Les Justes et L’Homme révolté, fait partie de ce que Camus appelle « le cycle de la révolte », faisant suite au cycle de l’absurde. Après avoir montré que seuls la fatalité et le hasard guident nos pas, Camus s’attache à dire la nécessité de la révolte comme prise de conscience de cette absurdité.

Lucides et solidaires, les héros du cycle de l’absurde se réalisent dans l’action, individuelle et collective, seul rempart à l’absurdité du monde.

Dans cet incipit de La Peste, un narrateur (encore anonyme) décrit Oran, décor dans lequel surviendront des « événements curieux » (à savoir, l’épidémie de peste).

Questions possibles à l’oral de français sur l’incipit de La Peste :

♦ Quel est le programme établi par cet incipit ?
♦ Qu’est-ce qui fait l’originalité de cet incipit ?
♦ Comment est présentée Oran, ville dans laquelle se déroule l’action du roman ?
♦ Ce début de chapitre présente-t-il de façon complète les éléments traditionnellement attendus dans un incipit de roman ?
♦ Quelles sont les fonctions de cet incipit ?

Annonce du plan

Nous verrons tout d’abord que cet incipit est classique dans le sens où nous assistons là à la mise en place du cadre dans lequel se déroulera la narration (I), puis nous étudierons comment Camus bâtit le suspense (II). Pour terminer, nous remarquerons que la voix narrative occupe une place ambiguë, entre témoignage et parti pris (III).

I – La mise en place du décor

A – L’effet de réel

Ce qui frappe dès la première phrase, c’est le réalisme du récit : un nom de ville (« Oran ») et une date sont donnés (« 194. »).

Bien que la date ne soit pas précise, elle permet de placer la narration dans une décennie particulière, contemporaine pour le lecteur au moment de la publication (1947).

Ce début est marqué par le souci d’exactitude qui domine la narration : Oran est « une préfecture française de la côte algérienne », les saisons sont décrites une à une, la vie des habitants est décortiquée (« Nos concitoyens travaillent beaucoup […] Ils s’intéressent surtout au commerce […] Naturellement ils ont du goût aussi pour les joies simples… »).

B – Oran, « ville ordinaire »

Le narrateur met l’accent sur la banalité de la ville et la monotonie de la vie de ses habitants.

Oran est en effet « ordinaire », et même « laide ». Elle est « d’aspect tranquille », c’est un « lieu neutre ».

Les Oranais eux-mêmes ont des occupations banales et semblent plongés dans une routine que rien ne vient perturber : ils gagnent de l’argent en semaine (« essayant, les autres jours de la semaine, de gagner beaucoup d’argent. »), font toujours les mêmes choses le soir (« ils se réunissent à heure fixe dans les cafés, ils se promènent sur le même boulevard ou bien ils se mettent à leurs balcons. ») et attendent de la fin de semaine pour se distraire (« ils réservent ces plaisirs pour le samedi soir et le dimanche »).

C – Connotation péjorative de la ville et de ses habitants

Mais plus qu’ordinaire, la ville est perçue négativement.

En témoignent les nombreuses prépositions privatives (« sans pigeons, sans arbres et sans jardins », « l’on ne rencontre ni battements d’ailes ni froissements de feuilles ») et les tournures restrictives et rien de plus qu’une préfecture française », « Le changement des saisons ne s’y lit que dans le ciel », « on ne peut plus vivre alors que dans l’ombre »), qui insistent sur ce qu’il manque plutôt que sur ce qu’il y a.

La vie dans la ville paraît rude, avec des climats extrêmes, et seul l’hiver est agréable. Ainsi, le printemps « s’annonce seulement par la qualité de l’air », l’été est marqué par les incendies (« le soleil incendie les maisons trop sèches et couvre les murs d’une cendre grise ») et l’automne par la boue (« un déluge de boue »).

Les habitants eux-mêmes sont traités avec un certain dédain : vénaux, ils ne cherchent qu’à « s’enrichir » – le champ lexical du commerce est d’ailleurs très présent : « villes commerçantes », « petits vendeurs », « marchés », « commerce », « faire des affaires », « bureaux » . Leurs plaisirs sont « simples » et même leurs vices sont banals (« les associations de boulomanes, les banquets des amicales et les cercles où l’on joue gros jeu sur le hasard des cartes »).

Transition : Ce début de roman a donc un rôle traditionnel, en remplissant la fonction informative de l’incipit (présentation du cadre spatio-temporel dans lequel se déroulera l’action). Mais Albert Camus retient l’attention du lecteur en annonçant dès la première phrase la survenue d’événements inhabituels, créant ainsi un horizon d’attente.

II – L’attente de la rupture

A – Une ville rythmée par les habitudes

Les activités des Oranais ne sont pas seulement banales : elles sont répétitives et monotones.

Cette impression est renforcée par le présent de l’indicatif qui devient presque un présent gnomique, de vérité générale : le narrateur semble énoncer des évidences, comme si la ville était figée dans le temps, atemporelle (par exemple : « Une manière commode de faire la connaissance d’une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt. »).

Le narrateur insiste longuement au début du troisième paragraphe sur la torpeur et l’ennui qui dominent la vie à Oran : « …tout cela se fait ensemble, du même air frénétique et absent. C’est-à-dire qu’on s’y ennuie et qu’on s’y applique à prendre des habitudes»

Les Oranais eux-mêmes, comme le montrent les tournures impersonnelles et notamment les pronoms sujets « on » et « ils », ne se distinguent pas les uns des autres : ils sont traités par le narrateur comme une masse (seuls deux groupes sont définis : les « plus jeunes » et les « plus âgés »).

Hormis leur désir de gagner de l’argent, et même « beaucoup d’argent », les Oranais ne semblent pas avoir de motivation particulière qui guiderait leur existence : tout (la vie quotidienne, l’amour, la mort) se fait « du même air frénétique et absent », ce qui semble indiquer qu’ils ne réfléchissent pas à ce qu’ils font, que leurs actions sont plus mécaniques, dues à l’habitude, que consciemment choisies.

B – Un suspense construit pas à pas

Un certain conformisme règne donc à Oran, et c’est là l’une des particularités de cet incipit : bien que le décor soit longuement décrit, aucun personnage ne se détache, ce qui nous amène à nous demander si ce récit aura un héros, et si oui, lequel ?

En outre, il est significatif que le roman commence par l’annonce de « curieux événements […] sortant un peu de l’ordinaire. » : cette déclaration mène le lecteur à penser qu’une rupture va se produire, rupture attendue tout au long de ces premières lignes.

Paradoxalement, plus l’on s’enfonce dans la torpeur de la ville et de ses habitants, plus l’on s’interroge sur la particularité de ce qui va arriver : quand et comment éclatera l’épidémie ? Les Oranais s’en sortiront-ils ?

C – Un incipit annonciateur

Cet incipit peut surprendre : il nous dit clairement que l’intérêt du récit ne réside pas dans la morne ville d’Oran dont aucun héros ne semble pouvoir se dégager. Néanmoins, cette description d’Oran a une fonction annonciatrice : elle révèle déjà les principaux thèmes de l’œuvre, qui seront par la suite exploités en profondeur :

♦ La mort est présente dès le titre : une épidémie de peste est par essence, dans l’imaginaire collectif tout autant que dans les faits, un événement grave, perturbateur, mortel à grande échelle. Le narrateur conseille d’ailleurs au lecteur de faire connaissance avec la ville en observant « comment on y meurt », ce qui annonce les morts à venir.

♦ L’isolement de la ville et l’enfermement sont eux aussi évoqués dans ces premières lignes, et acquerront une importance croissante.

Camus introduit ce thème dès l’épigraphe, tirée de Robinson Crusoé de Daniel Defoe : « il est aussi raisonnable de représenter une espèce d’emprisonnement par une autre que de représenter n’importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui n’existe pas. », et on le retrouve dans la description des « volets clos » en été.

♦ L’immobilité, l’absence de mouvement sont également mis en évidence dans cette ville où il n’y a ni « pigeons », ni « battements d’ailes » ni « froissements de feuilles », et le soleil écrasant vient asphyxier les habitants.

♦ Enfin, les thèmes de l’argent, de l’amour, de l’ennui sont également présents dans la description des activités des Oranais évoquées plus haut et seront récurrents dans le roman.

Transition : Il ne s’agit donc pas simplement de planter le décor : par cette description ordinaire, Camus construit dans l’esprit du lecteur, avec lenteur et précision, une ville dominée par la torpeur qui sera prise de court par l’épidémie de peste. Il s’aide en cela d’une voix narrative surprenante, entre histoire vraie et fiction.

III – L’ambiguïté du narrateur, à la fois témoin et acteur

A – Le ton objectif

Qualifier le récit de « chronique » (c’est-à-dire un recueil de faits réels, historiques) dès la première phrase sème le doute dans l’esprit du lecteur : lit-on un récit fictif ou un compte rendu fidèle d’événements qui se sont véritablement déroulés ?

Les lignes suivantes gardent un ton neutre, plutôt objectif, qui nous amène à voir le narrateur comme un témoin, voire un historien.

Le cadre spatio-temporel, on l’a vu, est présenté avec des précisions presque trop administratives pour laisser le récit glisser dans la fiction (« une préfecture française de la côte algérienne »). De même, la date renvoie à un fait historique précis.

Cette illusion du réel est maintenue par la voix du narrateur, qui semble observer la situation de loin, en prenant une certaine distance (comme le souligne l’utilisation du pronom « ils »). Il trahit certes sa présence mais dissimule son identité sous le pronom « on » (« on doit l’avouer »).

Bien documenté, il rapporte les paroles des habitants : « ils s’occupent d’abord, selon leur expression, de faire des affaires » et ne cherche pas à embellir ses descriptions (« la cité […] est laide ») ni à dramatiser la situation, comme le montre l’euphémisme « curieux événements […] sortant un peu de l’ordinaire »  (car c’est bien une épidémie de peste qui va éclater, comme l’indique le titre).

B – Un narrateur-personnage

Certains indices révèlent cependant qu’il n’est pas totalement extérieur au récit.

L’utilisation de déterminants possessifs à la première personne du pluriel (« notre petite ville », « nos concitoyens ») montrent que le narrateur est lui aussi un Oranais, même s’il ne semble pas s’inclure dans la masse décrite (on découvrira plus tard qu’il s’agit du docteur Rieux, l’un des protagonistes).

On l’a vu, la ville et ses habitants sont décrits de manière négative, le narrateur sortant alors de son objectivité.

On note par ailleurs la présence de réflexions ironiques sur la vie des Oranais, ce qui trahit une prise de position.

En effet, le narrateur satirise le désir d’argent des habitants de la ville (« Nos concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour s’enrichir. »), leur goût pour les choses simples, non sophistiquées (« Naturellement ils ont du goût aussi pour les joies simples, ils aiment les femmes, le cinéma et les bains de mer. ») et la monotonie de leur existence (« très raisonnablement, ils réservent ces plaisirs pour le samedi soir et le dimanche, essayant, les autres jours de la semaine, de gagner beaucoup d’argent. Le soir, lorsqu’ils quittent leurs bureaux, … »).

Le narrateur montre – et moque – ainsi la vacuité de leur existence, leur absence de motivation, de projets, de vie intellectuelle.

C – Portée symbolique de l’incipit : la voix de Camus

Cette voix narrative interpelle donc le lecteur, par son positionnement ambigu, entre témoin et partie prenante des événements qui vous nous être rapportés.

Derrière ce narrateur se cache cependant l’auteur, qui traite par le biais de cet événement particulier (une épidémie de peste à Oran dans les années 1940) un thème bien plus vaste, renvoyant à l’actualité de l’époque.

Camus le dira lui-même, il faut lire La Peste comme une métaphore : l’épidémie est à rapprocher de l’expansion du nazisme et du fascisme en Europe dans ces années-là (Hitler en Allemagne, Mussolini en Italie, Franco en Espagne) et la lutte pour s’en débarrasser symbolise la Résistance.

De même, la torpeur qui domine la ville peut être lue comme l’absence de réaction des populations européennes face au massacre qui se préparait.

Le fait de prendre pour cadre une ville ordinaire, avec des habitants ordinaires, permet à Camus de généraliser le récit, et le narrateur-personnage conte les événements de son point de vue, d’un point de vue humain, auquel le lecteur peut se rattacher.

Incipit de La peste, conclusion :

Ce début du roman La Peste remplit donc effectivement une fonction d’incipit, en plantant le décor dans lequel va se dérouler l’action (valeur informative). Plus encore, Camus décrit une ville où règnent la torpeur et la routine, ce qui nous amène à pressentir que la rupture sera d’autant plus forte et attisant ainsi notre curiosité (valeur incitative).

En se plaçant à la fois en marge du récit et en son cœur, le narrateur brouille les pistes et nous convie à voir dans cet incipit un commentaire sur la situation politique contemporaine.

Pour Camus, le seul moyen de donner un sens à la vie est d’agir, de lutter contre l’absurdité du monde, plus particulièrement contre les dérives fascistes et l’horreur meurtrière (dont la peste est une métaphore) que connaît alors l’Europe, en prenant conscience de cette fatalité et en choisissant sciemment de l’affronter.

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  2 commentaires à “La Peste, Camus, incipit : analyse”

  1.  

    Bonjour,
    du coup peut-on considérer Oran comme une ville absurde ou c’est une erreur vu que La Peste appartient au cycle de la révolte?
    PS : Merci beaucoup pour ce merveilleux site ! Il m’a sauvé la mise plus d’une fois!

  2.  

    oui on voit déjà la problématique d’un être pourvu ou dépourvu d’une conscience, c’est par elle que la nécessité de se révolter peut se concrétiser, tout comme l’objet de cette allégorie;
    Si les gens avaient compris l’imminence du fléau nazi et son horreur sur le plan humain, immédiatement, au lieu d’être égoïstes et trop tardivement solidaires, ils auraient pu se révolter et donner un sens à leur existence au lieu de laisser l’absurdité envahir la ville et leur quotidiennete

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