la peste explicitVoici un commentaire de  l’excipit de La Peste de Camus.

L’extrait étudié va de « Du port obscur montèrent plusieurs fusées » jusqu’à la fin du roman (« Une cité heureuse » ).

La Peste, excipit, introduction :

Camus écrit La Peste en 1947, après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Nombre de ses œuvres seront marquées par cette guerre et par les sentiments nés de l’absurdité du monde et du besoin de révolte face aux crimes commis par l’humanité.

La Peste, avec Les Justes et L’Homme révolté, fait partie de ce que Camus appelle « le cycle de la révolte », faisant suite au cycle de l’absurde.

Après avoir montré que seuls la fatalité et le hasard guident nos pas, Camus s’attache à dire la nécessité de la révolte comme prise de conscience de cette absurdité.

Lucides et solidaires, les héros du cycle de l’absurde se réalisent dans l’action, individuelle et collective, seul rempart à l’absurdité du monde.

Dans cet excipit, les Oranais se réjouissent de la fin de l’épidémie de peste et on découvre alors l’identité du narrateur, qui était restée cachée jusqu’ici.

Questions possibles à l’oral de français sur l’explicit de La Peste :

♦ Quelle est la fonction de cet excipit ?
♦ En quoi le dénouement du roman La peste est-il ambigu ?
♦ Quel est l’effet produit par cet excipit ?
♦ De quoi la peste est-elle le symbole ?
♦ Quelle vision de l’homme se dégage de cet excipit ?
♦ En quoi cet excipit de La peste propose-t-il une réflexion humaniste ?

Annonce du plan

Nous verrons que cet excipit de La Peste est ambigu (I), puis nous aborderons l’aspect méditatif que revêtent les réflexions finales de Rieux (II). Pour terminer, nous verrons dans cet excipit un appel à l’écriture comme acte de révolte (III).

I – Un dénouement heureux ?

A – Une scène de réjouissances : Oran libérée

L’excipit du roman La peste est avant tout une description de la ville libérée.

On note le champ lexical de la joie : « fusées de réjouissances », « exclamation », « cris », « gerbes multicolores », « victoire », « cris d’allégresse », « foule en joie », « cité heureuse ».

La joie est tant audible (cris, exclamation) que visible (gerbes multicolores, foule).

Cette liesse n’est pas centrée sur un personnage en particulier. Au contraire, elle est générale, presque universelle : les Oranais sont désignés par des termes qui pourraient englober toute l’humanité (« la ville », « les cris », « la foule », « les hommes »).

L’imparfait permet au narrateur de mettre en relief la durée de ces réjouissances (« des cris qui redoublaient… qui se répercutaient », « s’élevaient », « montaient »), tandis que les mouvements ascendants (« montèrent », « s’élevaient… dans le ciel », « montaient ») renforcent l’idée d’allégresse débridée.

B – Une mise en garde

Cette liesse est cependant contrebalancée par la prophétie formulée par Rieux dans le dernier paragraphe : « le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse » (le conditionnel est utilisé ici dans sa valeur de futur dans le passé).

L’image des rats renvoie bien sûr au début du récit, à l’élément perturbateur qui marque le début du drame : la découverte des rats morts dans la ville.

La mise en garde de Rieux est d’autant plus glaçante que l’évocation de la mort contraste avec la scène de liesse qui se déroule sous les yeux du narrateur (« Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée »).

Cette mise en garde souligne donc le caractère provisoire de la victoire (« cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire définitive »).

Le narrateur joue ici un rôle de sentinelle : il est le dépositaire des événements passés, dont il conserve la mémoire, contrairement à la foule des Oranais, et par extension « les hommes » en général. Eux ont déjà oublié leurs morts, ils sont ignorants, alors que Rieux veille, car il sait (comme le marque l’antithèse entre savoir et ignorer : « il savait ce cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais »).

Transition : Cet explicit est donc ambigu car, même si les passages narratifs sont empreints d’une sensation de liesse, le narrateur prend du recul sur les événements et se livre à des réflexions sur les événements passés, présents et futurs.

II – Réflexions sur la nature humaine

A – La position de Rieux

Le narrateur est physiquement présent dans cette scène, mais il se tient néanmoins à l’écart de la foule. De sa position (sur une terrasse), il est capable de voir « les premières fusées » qui décollent « du port » et d’entendre « les cris d’allégresse qui montaient de la ville ».

En retrait, dominant physiquement la situation, le narrateur dévoile enfin son identité. Rieux, personnage central du récit, en est aussi le chroniqueur : « le docteur Rieux décida alors de rédiger le récit qui s’achève ici ». Les passages descriptifs de la ville en liesse alternent alors avec ses propres réflexions.

Sa position est aussi symbolique : lui seul est capable d’avoir du recul, car il ne participe pas directement aux événements qui se déroulent à ce moment-là.

Il est capable ainsi de tirer des leçons : « pour dire simplement qu’on apprend au milieu des fléaux » (le passage au présent de vérité générale marque bien cette sagesse intemporelle que détient Rieux).

B – Une morale humaniste

Il faut cependant bien noter qu’il n’y a pas de jugement négatif de la part de Rieux, au contraire.

Certes, dans leur élan de joie, dans le soulagement qui les submerge après la fin de la peste, les Oranais ont oublié leurs morts, « ceux et celle que Rieux avait aimés et perdus ». Ils sont en quelque sorte revenus à leur situation initiale (« les hommes étaient toujours les mêmes », comme dit sentencieusement le vieux).

Mais Rieux reste un fervent défenseur de cette humanité, dont il se sent solidaire (« et c’est ici que, par-dessus toute douleur, Rieux sentait qu’il les rejoignait »).

Il tient à rapporter les événements, pour donner « le témoignage de ce qu’il avait fallu accomplir » et pour dire « qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser ».

En parlant des hommes, Rieux fait donc montre d’une certaine indulgence.

Le fait que les hommes ne changent pas, même après une tragédie telle que l’épidémie de peste, c’est « leur force et leur innocence ». Cette capacité à éradiquer les moments terribles de la mémoire, face à un événement face auquel ils étaient impuissants, victimes d’« injustice » et de « violence », est aussi ce qui les rend si admirables et dignes d’être sauvés.

Transition : La morale de ce dénouement va plus loin encore : à travers le personnage de Rieux, Camus nous donne à voir tout un programme d’action, celui de l’écriture. Rieux ne se contente pas de rapporter les événements ; ses réflexions nous font entendre la voix de Camus, exhortant l’homme à la révolte par l’action.

III – L’écriture comme acte de révolte

A – La peste comme métaphore

Tous les contemporains de Camus l’avaient perçu à la parution du roman : la peste, c’est la maladie (Camus en parle même en termes assez précis, scientifiquement : « pestiférés », « médecin », « bacille »), mais c’est bien sûr aussi une figure du nazisme (d’ailleurs surnommé la « peste brune »).

L’idée de la guerre est bien présente dans le texte : « victoire », « la terreur et son arme inlassable », « les fléaux » : il s’agit là de la guerre contre la peste, mais de manière plus universelle, dans cet excipit où les hommes sont confondus en une masse indistincte, où le nom même de la ville n’est pas cité, il pourrait s’agir de n’importe quelle guerre.

De même, « ces pestiférés » peut être lu comme une référence aux déportés morts dans les camps (qui ont subi « de l’injustice et de la violence ») tout comme « ceux qui se taisent » pourrait désigner tous ceux qui n’ont pas résisté, qui ne se sont pas rebellés contre la terreur nazie.

Or les dernières lignes du roman sont particulièrement frappantes par ce qu’elles annoncent : le retour de la peste, et donc le retour du Mal.

La personnification de la peste lui donne un aspect dérangeant, car elle semble avoir une volonté propre : « le bacille de la peste [] attend patiemment », « la peste réveillerait ses rats et les enverrait »).

L’énumération d’objets de la vie quotidienne qui accompagne l’évocation de la peste fait elle aussi froid dans le dos : « dans les meubles et le linge », « dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses ». Ces références soulignent à quel point la peste s’infiltre vicieusement au cœur de notre intimité, tout comme l’idéologie fasciste est capable de s’immiscer dans les esprits.

B – Les fonctions de l’écriture

On l’a dit, c’est dans ce passage que Rieux se révèle comme le narrateur de cette chronique. D’une certaine manière, il justifie ici sa décision d’écrire.

Il semble notamment justifier son choix d’écrire de deux façons :

♦  Ne pas oublier : « pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour laisser du moins un souvenir de l’injustice et de la violence qui leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux ». Par cette répétition appuyée de « pour », Rieux montre qu’il se fait la voix et la mémoire de cet épisode dans la vie des Oranais, pour que les morts ne soient pas oubliés.

Prévenir la prochaine épidémie : « Elle ne pouvait être que le témoignage de ce qu’il avait fallu accomplir et que sans doute, devraient s’accomplir encore, contre la terreur et son arme inlassable, malgré les déchirements personnels, tous les hommes… ». Les leçons tirées de la peste et consignées par Rieux dans cette chronique pourront peut-être permettre aux hommes de mieux réagir lors de la prochaine catastrophe.

C – La voix de Camus

De l’épidémie de peste, Rieux tire le constat que les hommes sont plus admirables que méprisables. On pourrait entendre ici la voix de Camus, refusant de se résigner et de se taire, exprimant sa foi en l’humanité même après les horreurs de la Seconde guerre mondiale.

L’épidémie est passée, mais le Mal (la peste, l’idéologie fasciste) n’est pas vaincu, seulement endormi.

Les tournures restrictives et négatives soulignent cette prise de conscience : « cette chronique ne pouvait pas être celle de la victoire définitive. Elle ne pouvait être que le témoignage ».

À travers Rieux, Camus nous exhorte à la vigilance, car « le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais » : cette double négation assortie de l’adverbe catégorique « jamais » met l’accent sur la menace latente qui pèse sur les Oranais et les hommes en général.

La seule solution, c’est l’action, comme l’a montré le docteur Rieux en s’engageant dans la lutte contre l’épidémie (« tous les hommes qui [] s’efforcent cependant d’être des médecins ») puis en écrivant la chronique (« le docyeur Rieux décida alors de rédiger le récit qui s’achève ici »).

La Peste, excipit, conclusion :

La liesse des Oranais, qui semble à première vue prédominer dans le passage, est en réalité atténuée par les réflexions du docteur Rieux, narrateur enfin dévoilé.

Si La Peste a sa place dans le cycle de la révolte, c’est parce que Camus, par l’intermédiaire de son narrateur, incite le lecteur à l’action en le mettant sur ses gardes : la victoire contre la peste, le mal, n’est que temporaire, et il faudra prendre les armes (idéologiques, littéraires, scientifiques – comme Rieux, avec ses outils de médecin et sa plume) pour être prêt à la prochaine offensive.

S’il est pertinent de replacer l’œuvre dans son contexte historique pour y voir une métaphore de la « lutte de la résistance européenne contre le nazisme » (comme le dit Camus lui-même dans une lettre à Roland Barthes), il ne faut pas circonscrire l’œuvre à cette interprétation. L’auteur le dit lui-même : il a voulu en faire une réflexion plus universelle sur la nature humaine et les combats dans lesquels l’homme doit s’engager.

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  6 commentaires à “La Peste, Camus, excipit : commentaire”

  1.  

    est ce que c’est Rieux qui représente l’absurde ?

  2.  

    Il y a une faute à excipit dans la transition entre 1ère et 2ème partie,
    Sinon très bonne analyse merci beaucoup.

    •  

      Bonjour Jean,
      Il n ‘y a pas de faute : explicit est le terme juste, dérivé du latin. C’est le terme excipit qui est un néologisme aujourd’hui admis. Les puristes préfèrent le terme explicit, même si excipit est de plus en plus utilisé.

  3.  

    bonjour les questions possibles que vous indiquez sont les questions qui répondent à ce plan

  4.  

    Bonjour , pour l’excipit de la peste j’ai comme problématique : en quoi cette fin éclaire t’elle le sens de la peste ?
    Et j’ai comme plan : l.les caractéristique de l’excipit
    1. La continuité du récit
    2. La libération
    3. Les révélations sur le narrateur

    ll. L’interprétation
    1.le devoir de mémoire
    2. Le foie en l’homme
    3.la conscience du tragique humain .

    Et c’était pour savoir comment je pouvais organiser ce plan pour répondre à la problématique : en quoi cet excipit est-il original ?
    Merci d’avance pour ta réponse !

  5.  

    Bonjour Amélie,

    Pour la qualité et le temps passé sur ces commentaires, merci. Grâce à vous, je comprends davantage le texte et les enjeux de l’auteur.

    Par ailleurs, auriez vous des idées d’ouvertures pour cet excipit ?
    Mille mercis, encore !

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