la victoire de guernica paul eluard

Guernica, Picasso

Voici une analyse du poème  »La Victoire de Guernica » de Paul Eluard. 

 

« La victoire de Guernica », introduction

« La victoire de Guernica » de Paul Eluard (1895-1952) est un poème extrait du recueil Cours naturel publié en 1938.

Ce poème s’inspire de l’actualité politique de son temps : durant la Guerre civile espagnole (1936-1939), la petite ville de Guernica est bombardée par l’aviation allemande nazie.

Cet événement inspire à Picasso, ami très proche de Paul Eluard, son célèbre tableau intitulé Guernica (1937).

Longtemps, Paul Eluard voyage en Europe comme ambassadeur du surréalisme. Cependant il rompt avec ce mouvement cette même année 1938 pour des désaccords politiques et littéraires : « la victoire de Guernica » est donc un poème où s’observe les effets esthétiques de cette rupture ; ce qui reste du surréalisme dans l’écriture de Paul Eluard, et ce qui désormais s’en affranchit.

Questions possibles à l’oral de français sur « La victoire de Guernica »

♦ Étudiez la progression du poème
♦ En quoi « La victoire de Guernica » est-il un poème engagé ?
♦ Commentez le titre du poème.
♦ En quoi « la victoire de Guernica » présente-t-il une forme poétique originale ?

Annonce du plan

Dans « La victoire de Guernica », Paul Eluard dénonce les injustices de la guerre (I) à travers une forme poétique renouvelée, à la fois picturale et théâtrale (II), afin d’inviter le lecteur à l’espoir et à l’action (III).

I – Une dénonciation de la guerre et de l’injustice

Comme le laisse deviner le nom de « Guernica » dans le titre, ce poème traite de la guerre et de ses maux.

 A – Les thèmes de la violence et de la mort

Le thème central de la violence et de la mort apparaît progressivement dans le poème.

Ce thème est d’abord annoncé par les termes d’ « injures » et de « coups » (v. 4) qui viennent rompre l’harmonie du monde de paix, innocent et champêtre décrit dans les 3 premiers vers («beau monde des masures | De la nuit et des champs » ).

La présence de la mort et de la violence croît jusqu’à être explicitement énoncée au vers 7 : « Votre mort va servir d’exemple » .

Par ailleurs, le thème de la mort se décline sous différentes figures :

♦ La mort est d’abord associée au « vide », au néant : « Voici le vide qui vous fixe » (v. 6). Ce « vide » est d’autant plus présent et menaçant qu’il est mis en valeur par le déictique « voici » et complété par la relative « qui vous fixe », qui en fait une sorte d’allégorie vivante.

♦ Au vers 8, le poète recourt à la métaphore : « la mort cœur renversé ». Cette image peut revêtir une double signification :
– La mort serait l’opposé de l’amour, d’où cette image du cœur à l’envers;
– mais ce « cœur renversé » peut aussi évoquer la figure du « pique », sorte de cœur à l’envers, dans les jeux de cartes. Or, le dessin du « pique » ressemble à celui d’une lance, arme de guerre.

♦ Cette mort change de destinataires : d’abord « votre mort» (v. 7), elle devient dans la section finale du poème « la mort […] de nos ennemis » . Par la puissance du verbe poétique, la mort est conjurée et orientée vers les injustes. C’est la victoire annoncée dans le titre.

 B – Des injustes sans nom : Ils

Dans « La victoire de Guernica », les responsables du massacres demeurent anonymes : Paul Eluard ne les désigne que par le pronom personnel « ils ».

Cet emploi du « ils » les désigne de manière distanciée et péjorative.

Cela les maintient aussi dans un anonymat qui ressemble à la damnatio memoriae antique (condamnation consistant à effacer de la mémoire collective le nom voire le visage d’une personnalité par la destruction de ses portraits ou inscriptions).

Ces injustes oppriment le peuple de plusieurs manières. On note ainsi :

♦ Une oppression économique (« payer ») abusive et démesurée en ce qu’elle touche aux choses les plus vitales « le pain | le ciel la terre l’eau le sommeil ».

♦ Une oppression politique : le poète dénonce l’hypocrisie (« ils disaient désirer la bonne intelligence » v. 13), l’absurde (« jugeaient les fous » v. 14), la charité fausse (« partageaient un sou en deux » v. 15), le respect obséquieux des champs d’honneurs (« ils saluaient les cadavres » v. 16), le spectacle mensonger de la diplomatie (« ils s’accablaient de politesses » v. 17).

Les injustes sont enfin définitivement rejetés : « ils ne sont pas de notre monde ». La différence est sans appel : le monde des injustes n’est pas celui « des masures et des champs» .

II – Une forme poétique renouvelée

Le poème « La Victoire de Guernica » présente une forme originale : divisé en 14 sections, avec des mètres variés, dépourvu de ponctuation, ce poème se situe entre tradition poétique et modernité.

A – Un poème pictural et théâtral

1 – Un poème pictural

La division du poème en 14 sections donne l’impression d’une suite de « tableaux » et confère à « La Victoire de Guernica » un caractère pictural.

Le premier tableau est l’évocation panoramique d’un paysage champêtre, baigné de silence et de sérénité.

L’évocation de ce paysage est aussitôt suivi d’une série de portraits, avec l’anaphore du terme « visages ». Ces visages sont innocents comme le souligne la répétition de l’adjectif « bons ».

S’ensuit un portrait de la mort (« la mort cœur renversé »), puis des injustes (tableaux V à VII).

Puis ce sont des portraits de regards de femmes et d’enfants qui sont évoqués dans les tableaux VIII à X, puis des hommes qui restent (XI à XIII).

Le dernier tableau (XIV) offre un panorama qui répond à celui du premier tableau : la « couleur | monotone de notre nuit » (XIV)  répond à la « nuit » du « beau monde des masures ».

On observe ainsi un mouvement clair dans ce poème : après un premier plan panoramique et une série de portraits, la strophe finale ramène le lecteur à un plan plus large.

2 – Un poème théâtral

La composition du poème fait également songer aux scènes d’une pièce de théâtre.

D’ailleurs, « La victoire de Guernica » semble s’articuler en trois actes :

♦  I à III : la situation initiale
♦  V à VII : l’acte d’injustice et les valeurs à défendre (VIII à X)
♦  XII à XIV : l’appel à l’action.

Cette articulation en trois actes est appuyée par les changements de pronoms personnels : le « vous » initial désignant les innocentes victimes, laisse la place au « ils » dénonçant les injustes, avant d’aboutir au « nous » final, alliant les hommes de courage et le poète lui-même.

Ces influences artistiques diverses, picturales et théâtrale, renvoient à l’éclectisme et à l’interdisciplinarité propre au surréalisme.

B. Un poème cubiste ?

Le cubisme est une école de peinture qui représente son sujet de façon géométrique, en le décomposant et en juxtaposant sur la toile les éléments obtenus.

Or le poème « La Victoire de Guernica » présente les mêmes caractéristiques qu’une peinture cubiste.

1 – L’impression d’un éclatement

La division du poème en 14 sections donne l’impression d’un éclatement, d’un manque de cohérence et de cohésion. Ce sentiment est renforcé par l’absence de ponctuation.

La versification du poème manque également d’unité, ce qui renforce cette impression d’éclatement.

En effet, le poème semble au premier abord écrit en vers libre. Or, un examen plus attentif des vers révèle que le poète a recourt à la quasi totalité des vers traditionnels :

♦ Alexandrin (« visages bons au feu visages bons au fond ») ;
Décasyllabe (« ils rationnaient les forts jugeaient les fous »);
Octosyllabe (« voici le vide qui vous fixe »).

Paul Eluard déconstruit ainsi les formes poétiques traditionnelles en juxtaposant des vers poétiques traditionnels de mètres très variés.

2 – Des possibilités d’interprétations multiples

Par ailleurs, l’absence totale de ponctuation ouvre le champ à des interprétations multiples.

Par exemple, le vers « la peur et le courage de vivre et de mourir » s’interprète de diverses manières. Faut-il lire ce vers comme un parallélisme (« la peur de vivre et le courage de mourir ») ou comme un chiasme (la peur de mourir et le courage de vivre) ? Vivre et mourir, peur et courage sont-ils interchangeables ? Le poète nous questionne.

III – Une invitation à l’espoir et à l’action

Dès le titre paradoxal du poème, « la victoire de Guernica », le poète appelle à l’action et au succès.

 A – Les femmes et les enfants : un « trésor » à défendre

Le poème invite les hommes à sauver les êtres chers, et notamment les femmes et les enfants.

Ce n’est donc pas au nom de valeurs abstraites ou d’émotions négatives (colère, vengeance) qu’il faut résister : il faut se mobiliser pour protéger le « trésor » que représentent les femmes et les enfants.

Ces femmes et enfants sont en effet décrits comme des êtres purs et précieux.

L‘anaphore « les femmes les enfants » (vers 19, 23, 26) sans virgule ni conjonction de coordination reflète pour le poète une identité de ces êtres. Cette identité est soulignée par la répétition de « même » dans «le même trésor », «les mêmes roses rouges ».

Ces êtres sont caractérisés non pas par leurs actions, mais par leur description physique, reflet de leur intériorité psychologique comme le souligne les adjectifs à connotation morale « bons » et « purs »: les « visages bons à tout » et les « yeux purs».

Il faut noter que les yeux occupent une place particulière dans la poésie d’Eluard. On songe par exemple à son poème « La courbe de tes yeux » où les « yeux » sont associés à la femme aimée et à l’amour.

Le « trésor » de ces êtres est celui de la jeunesse (« de feuilles vertes de printemps »), de la maternité («et de lait pur ») et de la patience (« et de durée »); autant de valeurs dont les « hommes » doivent se faire les gardiens (« les hommes le défendent »), dans la mesure de leurs moyens (« comme ils peuvent »).

 B – L’engagement du poète

Paul Eluard est connu pour être un poète engagé : comme Louis Aragon, il est fêté à la Libération comme le poète de la Résistance, et avant cela, il fit partie du Parti Communiste Français.

Dans « la victoire de Guernica », cet engagement se lit dans l’apostrophe « Hommes pour qui » : ici le poète s’adresse directement à son lecteur pour l’inviter à l’espoir et à l’action.

Par ailleurs, l’apparition du « nous » (« nos ennemis », « notre nuit », « nous en aurons raison »), ainsi que l’emploi de l’impératif (« ouvrons ensemble ») souligne l’engagement actif du poète qui se range aux côté des « hommes réels ».

L’appel à l’action et à l’espoir est symbolisé au vers 35 par l’image du « dernier bourgeon de l’avenir ».

La conviction du poète se ressent également à travers l’image vivifiante du « feu », l’invective à l’ennemiparias »), et l’assertion finale : « Nous en aurons raison ».

C’est la « victoire » paradoxale et poétique annoncée dans le titre.

« La Victoire de Guernica », Eluard : conclusion

Écrit pendant la Guerre Civile espagnole, « la victoire de Guernica » est un appel à l’espoir et à l’action, d’autant plus frappant que le titre paradoxal vise à transformer un malheur historique en une victoire des mots.

En outre, ce poème est remarquable par sa forme poétique originale qui mêle formes traditionnelles (les mètres classiques) et modernité (absence de ponctuation).

L’engagement de Paul Eluard se retrouve dans d’autres de ses créations comme le poème « Liberté » publié en 1942 pendant la Seconde Guerre mondiale.

Tu étudies Paul Eluard ? Regarde aussi :

Liberté, Paul Eluard : analyse
Courage, Paul Eluard : analyse
Je t’aime, Paul Eluard : analyse
La courbe de tes yeux, Eluard : analyse
La terre est bleue comme une orange, Eluard : commentaire
Strophes pour se souvenir, Aragon : analyse (poème engagé)
Zone, Apollinaire : lecture analytique (autre exemple de poème « cubiste »)
La colombe poignardée et le jet d’eau, Apollinaire : analyse

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  2 commentaires à “La Victoire de Guernica, Eluard : commentaire”

  1.  

    Bonjour,
    Je ne comprends pas un passage de votre analyse. Dans la première partie dans le B, que voulez-vous dire par « le spectacle mensonger de la diplomatie (« ils s’accablaient de politesse ») »?

  2.  

    Les problématiques possibles pour l’oral sont sérieuses ?? des personnes sont vraiment tombées sur des choses pareilles ??? : Commentez le titre du poème.

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