jacques le fataliste de diderot incipitVoici une analyse de l’incipit de Jacques le fataliste de Denis Diderot.

Lire l’incipit de Jacques le fataliste commenté ici (le texte)

Jacques le fataliste, incipit : introduction

Denis Diderot est l’un des philosophes les plus productifs du siècle des Lumières.

A la fois penseur, romancier, dramaturge, critique et essayiste, il est à l’origine, avec le mathématicien d’Alembert, de L’Encyclopédie, qui visait à rassembler tous les savoirs de l’époque.

Son roman le plus lu est sans nul doute Jacques le fataliste et son maître, paru en feuilleton dans la revue La Correspondance littéraire entre 1778 et 1780 et qu’il travaillera jusqu’à sa mort en 1784.  La première édition posthume en France paraît en 1796.

Dès les premières lignes, qui nous sont données ici, le lecteur est dérouté : loin des conventions narratives traditionnelles, Diderot s’engage dans un dialogue avec son lecteur et ne cessera d’interrompre la narration. Cet incipit frappant est ainsi représentatif du reste de l’œuvre.

Questions possibles à l’oral sur l’incipit de Jacques le fataliste  :

♦ Qu’est-ce qui fait l’originalité de cet incipit ?
♦ En quoi cet incipit montre-t-il que Jacques le fataliste est un anti-roman ?
♦ En quoi cet incipit constitue-t-il un nouveau pacte de lecture ?
♦ Comment Diderot s’y prend-il pour bousculer son lecteur ?

Annonce du plan

Nous verrons que l’incipit qui ouvre Jacques le fataliste et son maître, est pour le moins surprenant (I), avant d’étudier ce qui fait de ce roman une œuvre subversive et même prérévolutionnaire (II). Pour terminer, nous verrons que cet incipit annonce un anti-roman, dans lequel Diderot dévoile ostensiblement les procédés de l’écriture (III).

I – Un incipit surprenant

A – Le mélange des genres

 1 – Le théâtre

Même si l’on pense à Jacques le fataliste d’abord comme un roman, l’incipit seul ne suffit pas à établir clairement le genre de l’œuvre.

En effet, les premières répliques au discours direct sont présentées comme un dialogue de théâtre, avec les noms des personnages mis en exergue en capitales (« LE MAITRE », « JACQUES »).

Par ailleurs, le duo de personnages maître/valet ainsi que la scène de colère du maître (« tombant à grands coups de fouet sur son valet ») relève de la farce et renvoie aux scènes traditionnelles des comédies qui se jouaient à l’époque.

2 – Le dialogue philosophique

Mais par son titre et par sa forme, Jacques le fataliste est également un dialogue philosophique (dans la lignée des dialogues de Platon) : Jacques explique sa vision de la vie (son fatalisme) à son maître, par des illustrations de liens de cause à effet, qu’il résume à la fin de l’une de ses tirades : « [Les bonnes et mauvaises aventures] se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d’une gourmette ».

On assiste également à un dialogue entre l’auteur (« je ») et le lecteur (« vous »), figuré par des questions et des réponses et par le jeu de pronoms au début et à la fin de l’extrait.

3 – Le roman d’apprentissage

Dans cet incipit, Jacques raconte à son maître son adolescence, et certains passages s’approchent ainsi du récit d’apprentissage (la colère de son père, sa décision de s’enrôler, une bataille, le coup de feu), qui semble mener au récit de son éducation sentimentale (« Sans ce coup de feu par exemple, je crois que je n’aurais jamais été amoureux »).

4 – le roman picaresque

Enfin, le dernier genre décelable dans ces quelques lignes d’incipit est le récit de voyage (ou genre picaresque) : nos deux héros sont en route vers une destination inconnue et conversent en chemin.

C’est un récit de voyage réaliste : ils font des pauses pour se restaurer et se reposer (« l’après-dîner », « son maître s’endormit »).           

B – Un incipit déceptif

Si l’incipit surprend autant, c’est aussi parce que Diderot prend soin de ne pas répondre aux questions que le lecteur est en droit de se poser : « Comment s’étaient-ils rencontrés ? », « Comment s’appelaient-ils ? », « D’où venaient-ils ? », etc.

L’auteur ne cesse d’esquiver nonchalamment ces questions (« Que vous importe ? », « Du lieu le plus prochain », etc.), ce qui ne fait que piquer davantage la curiosité de son lecteur.

De même, dans le dialogue entre Jacques et son maître, le maître est curieux du passé de Jacques et de l’histoire de ses amours (« Tu as donc été amoureux ? »).

En délayant la réponse aux questions du maître, Diderot crée une forme de suspense, qui donne au lecteur envie de continuer.

C – Présentation des deux protagonistes

Cet incipit ne remplit que très partiellement sa fonction informative, mais le lecteur en apprend tout de même un peu sur les protagonistes annoncés dans le titre : Jacques et son maître.

Si le premier a un nom, le deuxième n’est connu que sous son titre, lui-même relatif à Jacques : il en est le maître.

Cette relation hiérarchique clairement posée est également visible dans la façon dont ils s’adressent l’un à l’autre : le maître tutoie Jacques (« Et tu reçois », « Tu as donc été ») tandis que Jacques le vouvoie (« Vous l’avez deviné »).

Le maître a le pouvoir et l’autorité : il peut frapper Jacques pour le punir. En revanche, il parle peu (« Le maître ne disait rien ») et ses répliques sont très courtes. Jacques, lui, aime discourir et raconte volontiers sa jeunesse.

Transition : Diderot semble peu intéressé par la fonction traditionnellement informative de l’incipit. Défenseur de valeurs progressistes, son œuvre de fiction est aussi un support par lequel il peut diffuser les idées des Lumières et bousculer l’ordre établi.

II – Jacques le fataliste : une œuvre des Lumières

A – La relation maître/valet

La relation hiérarchique entre maître et valet est clairement établie par le jeu de pronoms et par la violence dont le maître est capable.

Et pourtant, le roman tire son titre du valet, et le maître – qui lui n’a pas de nom, car les maîtres sont tous les mêmes – n’est que le personnage secondaire.

Il n’a rien de particulier à dire et se contente d’encourager le récit de Jacques en le relançant : « Jacques : […] je crois que je n’aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux. Le maître : Tu as donc été amoureux ? ».

Jacques est celui qui parle et dont nous apprenons l’histoire. Les événements qui vont conduire aux amours de Jacques sont racontés de manière chronologique, avec beaucoup de concision et un certain esprit.

Le valet est ici bien plus intéressant que le maître : ce renversement des valeurs est caractéristique de l’esprit subversif des Lumières.

B – Une illustration du déterminisme

Selon Jacques, tout ce qui arrive « était écrit là-haut » et devait arriver.

La liberté et le choix ne sont qu’une illusion, car on ne peut échapper à son destin, le fatum (ce qui est illustré par la phrase du capitaine de Jacques, « chaque balle qui partait d’un fusil avait son billet »).

Ce fatalisme est aussi appelé déterminisme.

Jacques pense qu’il a rencontré l’amour parce qu’il a reçu une balle au genou ; tous les événements antérieurs ne sont arrivés que pour qu’il reçoive cette balle, selon le principe de cause à effet (rien n’arrive par hasard, puisque tout était écrit).

La parataxe dans la tirade de Jacques (la parataxe est le fait de construire les phrases par juxtaposition, sans mot de liaison explicite) rend cet effet d’enchaînement inéluctable : « Mon père s’en aperçoit ; il se fâche. Je hoche de la tête ; il prend un bâton et m’en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp de Fontenoy ; de dépit je m’enrôle. Nous arrivons ; la bataille se donne. »

Une des conséquences de cette philosophie est le refus d’assumer ses responsabilités. Ainsi, Jacques ne voit pas les coups de fouet de son maître comme une punition (parce qu’il ne s’est pas réveillé avant la nuit) mais parce que « chaque coup […] était apparemment encore écrit là-haut ».

C – L’absence de Dieu

Le déterminisme de Jacques est indirectement un refus de la religion. En effet, dans la logique du « fatalisme », toute religion est impossible : si l’homme n’est pas libre de choisir entre le Bien et le Mal, entre la vertu et le péché, alors il ne peut y avoir ni salut ni damnation.

Diderot lui-même était athée, et ce rejet de la religion est perceptible dès l’incipit. Au maître qui demande : « Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n’est pas chrétien. » et qui invoque ainsi l’argument d’autorité, Jacques répond par sa théorie du déterminisme, qui tourne la question en ridicule.

Transition : Jacques le fataliste est une œuvre emblématique du siècle des Lumières. Mais si cet incipit reste original encore aujourd’hui, c’est parce que Diderot pousse son lecteur à réfléchir au processus même de la création romanesque.

III – L’incipit d’un anti-roman

 A – Rupture de l’illusion romanesque

Outre le dialogue Jacques/son maître, l’incipit présente clairement la prise de parole de l’auteur lui-même, qui s’adresse directement au lecteur : « Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu’il ne tiendrait qu’à moi… ».

Diderot ne se contente pas d’intervenir dans ce roman : il pose des questions à la place du lecteur et y répond (ou plutôt n’y répond pas) et provoque, voire agace, le lecteur en faisant preuve d’un certain mépris : « Que vous importe ? », « vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques ».

Il brise ainsi la convention de l’illusion romanesque (qui consiste à faire croire au lecteur que ce qu’il lit est vrai) en ne laissant pas au lecteur le loisir de s’immerger dans le roman : ses constantes interruptions attirent l’attention sur le fait que le récit est une œuvre de fiction et qu’il en est le maître.

B – Un auteur au travail

A la fin de l’incipit, lors de sa deuxième intervention, Diderot expose au lecteur tous les possibles de la suite des aventures de Jacques et son maître : « Qu’est-ce qui m’empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? d’embarquer Jacques pour les îles ? d’y conduire son maître ? de les ramener tous deux en France sur le même vaisseau ? ».

Il exhibe ainsi les procédés de la création littéraire, en commentant l’écriture du récit qu’il est en train d’écrire (« Qu’il est facile de faire des contes ! »).

En tant qu’auteur, c’est à lui de faire les choix narratifs ; l’originalité de ce passage réside dans la présentation des différents choix au lecteur.

C – Un auteur tout-puissant

La figure de l’auteur que présente Diderot est frappante et pourtant vraie : c’est lui qui a le contrôle du récit.

Il montre ainsi une face tyrannique et surtout arbitraire (révélée par la question rhétorique : « Qu’est-ce qui m’empêcherait… »).

En répondant aux questions du lecteur par d’autres questions (« Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? »), il affirme son autorité sur le texte – et sur le lecteur. Il n’hésite pas à montrer sa supériorité : « il ne tiendrait qu’à moi… ».

Face au déterminisme de Jacques, qui affirme que « tout est écrit là-haut », Diderot fait figure de Dieu tout-puissant qui, depuis « là-haut », dirige ses personnages comme il le désire. C’est la liberté totale de la création que revendique Diderot.

Incipit de Jacques le fataliste : conclusion

Diderot écrit ainsi une œuvre originale en intervenant en tant qu’auteur dans le récit, ne laissant jamais le lecteur douter du caractère fictionnel du roman qu’il a entre les mains.

Dès l’incipit Jacques le fataliste et son maître trouble, frustre et amuse, sans cesser d’interroger, à la fois sur le statut de l’auteur mais aussi sur les questions sociales, philosophiques et religieuses alors remises en cause.

Diderot signe un nouveau pacte de lecture avec son lecteur, l’invitant à le rejoindre dans les coulisses de son imagination sans se justifier ni expliquer ses choix. Cet incipit prend presque des allures de manifeste, où l’auteur revendique la liberté de créer.

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  5 commentaires à “Jacques le fataliste, incipit : lecture analytique”

  1.  

    Bonjour Amélie,
    J’ai une question concernant les problématiques de ce commentaire. Que veux dire « un nouveau pacte de lecture » ?

    Merci

    •  

      Un petit peu tard pour Sarah mais je pense que c’est une nouvelle façon de lire, une nouvelle position en tant que lecteur :)

    •  

      Notre professeur nous avait parlé d’une sorte de « pacte imaginaire » que le lecteur passe avec l’auteur avant de lire l’oeuvre, pour « rentrer » dans l’univers du livre.
      Diderot abandonne ainsi le pacte de lecture « conventionnel » avec cet incipit.

  2.  

    Bonjour, tout d abord merci beaucoup pour ce site :)
    J aurais une question par rapport a la troisième partie :l incipit d un anti roman.J ai du mal a faire le lien avec le B et le C de cette partie, je ne vois pas en quoi cela montre que c est un anti roman.Pouvez vous m éclairez la dessus svp ?

    Et cette troisième partie correspond a une problématique comme en quoi cet incipit est il original ? ou plutôt déroutant ?

    Merci beaucoup :)

  3.  

    j’ai un problème je n’arrive pas à trouver de plan pour cette question: montrer que ce dialogue est une confrontation?

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