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Voici une analyse linéaire de Incipit de Pluie et vent sur Télumée Miracle de Simone Schwarz-Bart (1972).
Le passage étudié correspond à la première page du roman, au chapitre 1, de “Le pays dépend bien souvent du coeur de l’homme » à « elle s’appelait autrefois Toussine Lougandor.”
Incipit de Pluie et vent sur Télumée Miracle, Introduction
Après avoir coécrit avec son époux André Schwarz-Bart Un plat de porc aux bananes vertes, Simone Schwarz-Bart publie en 1972 son premier roman écrit seule, Pluie et vent sur Télumée Miracle, accueilli avec admiration par les lecteurs.
Les chefs de file de l’Antillanité et de la Créolité (Raphaël Confiant, Édouard Glissant…) déclarent que cette œuvre est un incontournable de la littérature antillaise.
Dès le premier chapitre, Simone Schwarz-Bart installe un univers, un ton, une langue qui laisse affleurer une autre langue, le créole. La narratrice, Télumée, vieille femme guadeloupéenne, entreprend de raconter son histoire dans une première partie intitulée “Présentation des miens”. (Voir la fiche de lecture pour le bac de français de Pluie et vent sur Télumée Miracle)
L’incipit ne nous immerge pas seulement dans un récit de vie, mais aussi dans celui d’un territoire personnifié et d’une communauté qui l’habite.
Extrait étudié
Le pays dépend bien souvent du cœur de l’homme : il est minuscule si le cœur est petit, et immense si le cœur est grand. Je n’ai jamais souffert de l’exiguïté de mon pays, sans pour autant prétendre que j’aie un grand cœur. Si on m’en donnait le pouvoir, c’est ici même, en Guadeloupe, que je choisirais de renaître, souffrir et mourir. Pourtant, il n’y a guère, mes ancêtres furent esclaves en cette île à volcans, à cyclones et moustiques, à mauvaise mentalité. Mais je ne suis pas venu sur terre pour soupeser toute la tristesse du monde. À cela, je préfère rêver, encore et encore, debout au milieu de mon jardin, comme le font toutes les vieilles de mon âge, jusqu’à ce que la mort me prenne dans mon rêve, avec toute ma joie.
Dans mon enfance, ma mère Victoire me parlait souvent de mon aïeule, la négresse Toussine. Elle en parlait avec ferveur et vénération, car, disait-elle, tout éclairée par son évocation, Toussine était une femme qui vous aidait à ne pas baisser la tête devant la vie, et rares sont les personnes à posséder ce don. Ma mère la vénérait tant que j’en étais venu à considérer Toussine, ma grand-mère, comme un être mythique, habitant ailleurs que sur terre, si bien que toute vivante elle était entrée, pour moi, dans la légende.
J’avais pris l’habitude d’appeler ma grand-mère du nom que les hommes lui avaient donné, Reine Sans Nom ; mais de son vrai nom de jeune fille, elle s’appelait autrefois Toussine Lougandor.
Problématique
Comment l’incipit de Pluie et Vent sur Télumée Miracle inscrit-il la narratrice éponyme dans un récit de mémoire individuelle et collective ? Comment le pays, la communauté et la condition féminine deviennent-ils indissociables de son histoire de vie ?
Plan linéaire
Dans la première partie de l’extrait, le lecteur se trouve face à une narratrice prête à faire le bilan de sa vie dans le pays qui l’a vu évoluer, la Guadeloupe.
Le deuxième paragraphe présente les femmes exceptionnelles de sa lignée et l’héritage humain et culturel que Télumée leur doit.
La dernière partie de l’incipit replace l’histoire familiale au sein de la communauté antillaise.
I – Le bilan d’une vie de résilience en Guadeloupe
De “Le pays dépend bien souvent du coeur de l’homme » à… « avec toute ma joie…”
Le roman s’ouvre sur une maxime, presque une morale du récit qui va suivre : « Le pays dépend bien souvent du cœur de l’homme… ».
Le présent de vérité générale (« dépend », « est ») et les termes génériques comme « pays » et « homme » donnent d’emblée à la phrase une portée universelle, comme un proverbe. Le terme symbolique de « cœur » ancre cette vérité dans l’intériorité et l’affect plutôt que dans le factuel. Par ces procédés, la première phrase impose d’emblée un ton proche du lyrisme.
L’exubérance de la langue créole transparaît dans la langue française dès les premières lignes. Son rythme marqué par l’oralité dans les expressions “c’est ici même”, “il n’y a guère”, “encore et encore”, par l’invocation “si on m’en donnait le pouvoir” et par l’accumulation “cette île à volcans, à cyclones et moustiques, à mauvaise mentalité”, ne quittera plus l’écriture jusqu’à la fin du roman.
La première sentence montre aussi le lien inextricable entre l’humain et le territoire où il évolue. D’après la maxime, le “cœur”, siège des émotions et du courage, modèle le pays qu’il habite selon sa constitution.
Pourtant, dans la deuxième phrase, la narratrice qui intervient à la première personne (« je) nuance le propos. Avec humilité, elle constate la taille effectivement réduite de son île et fait l’aveu de la taille modeste de son cœur. En apportant ce correctif, elle ne cherche pas tant à se distinguer des autres humains qu’à introduire la notion de souffrance qui traverse tout le roman.
Il s’ensuit une déclaration d’amour à la Guadeloupe, le pays qui l’a vu vivre, dont l’ambivalence est soulignée par les nombreuses expressions d’opposition. L’adverbe “Pourtant”, la conjonction de coordination “mais” et le verbe “je préfère” scandent le paragraphe comme pour chasser peu à peu les épreuves de la vie et ne conserver que le positif dans la mémoire.
Loin des clichés idylliques sur les Antilles, l’île paraît accablée par une accumulation de fléaux géographique (“volcans”), climatique (“cyclone”), animal (“moustiques”) et humain (“mauvaises mentalités”). De plus, le passé simple “furent” fait surgir l’Histoire d’un pays, marquée par un esclavage aboli récemment.
Le rythme ternaire des infinitifs employés par la narratrice pour résumer son existence “renaître, souffrir et mourir” enferme les habitants de ce pays dans une sorte de malédiction, de douleur inévitable.
Pourtant, face à la souffrance, la narratrice répond par la résilience. Elle détourne l’expression figée « porter toute la misère du monde » en « soupeser toute la tristesse du monde » : le verbe « soupeser » introduit une notion d’évaluation et de choix là où « porter » suggérait la fatalité et la charge subie. Ce glissement lexical lui permet, après avoir pesé cette tristesse, de la rejeter.
Au moment de faire le bilan de sa vie, Télumée tient une position qui symbolise la résistance : elle est “debout”. En plus, elle occupe le centre (“au milieu de mon jardin”), souvent interprété comme un point d’équilibre. Nous pouvons dire qu’elle est arrivée à l’endroit qu’il fallait, à sa juste destination.
La posture est toutefois banalisée par la comparaison avec une attitude habituelle (“comme le font toutes les vieilles de mon âge”), modérée par le lien à l’espace maîtrisé et familier du jardin bien plus exigu que celui de l’île et adoucie par le rêve.
La mort personnifiée est attendue sans frayeur par une narratrice libérée de ses malheurs comme le montre le déterminant possessif de “toute ma joie” qui laisse “toute la tristesse [au] monde”. Rêveuse, son esprit est déjà à la jonction du monde des vivants avec lequel elle est en paix et des morts qu’elle ne craint pas.
II – Le récit traditionnel d’une lignée de femmes d’exception
De “Dans mon enfance, ma mère Victoire« à » à « pour moi, dans la légende.”
Le complément de temps “Dans mon enfance”, introduit l’analepse (retour en arrière), souvent utilisée dans le récit de vie. Elle passe au récit rétrospectif en faisant succéder au présent d’énonciation des verbes à l’imparfait (“parlait”, “disait”, “vénérait”).
La narratrice présente les femmes de sa famille et s’inscrit ainsi dans une lignée féminine (“mon enfance”, “ma mère”, “mon aïeule”).
La narratrice, Télumée, rend hommage à sa grand-mère Toussine qui l’a élevée, à travers les paroles de sa mère rapportée au discours indirect libre. Cette aïeule, pilier dans son existence, entre dans sa vie par la “légende”.
Pourtant, elle est d’abord désignée par le terme colonialiste de “négresse”. Ce sont les mots de Victoire, la manière de s’approprier la figure de sa propre mère et son héritage qui vont élever l’aïeule au rang d’ “être mythique”.
Les termes et expressions “ferveur”, “vénération” et “tout éclairée par son évocation” relèvent du champ lexical de la religion, de la foi et de la transfiguration. Dans l’esprit de la narratrice enfant, Toussine “[habite] ailleurs que sur terre”, un Mont Olympe imaginaire, entretenue par l’enthousiasme maternel.
L’apprentissage de la résilience est l’héritage majeur et précieux que Toussine a fait à Victoire. Il est illustré par une métaphore qui reflète encore l’oralité et la poésie du créole “ qui vous aidait à ne pas baisser la tête devant la vie.” Grâce à ses paroles, Victoire accomplit son devoir de transmission des valeurs familiales à son enfant.
III – Une histoire familiale inscrite dans ses liens avec la communauté.
De “J’avais pris l’habitude« … » à « elle s’appelait autrefois Toussine Lougandor.”
Au sein de la famille, Toussine est érigée au rang de femme légendaire ; auprès de la communauté, elle est aussi considérée de rang supérieur puisqu’elle est rebaptisée “Reine Sans Nom”. L’épisode tragique de la perte de son enfant qui l’a menée à une renaissance et à un nouveau baptême, est racontée par la suite.
La narratrice s’accoutume au surnom de la grand-mère, donné par “les hommes”. Elle s’inscrit ainsi dans une tradition communautaire. En effet, il est courant aux Antilles de donner un surnom qui efface progressivement dans la vie quotidienne des villages, le nom officiel des habitants. Celui attribué à Toussine est un oxymore qui donne un titre à cette femme en la libérant de son ancien nom.
En effet, avant l’accident qui a fait perdre la vie à son enfant, elle était appelée “Reine Toussine”, surnom dicté à ses voisins par jalousie : ils la trouvaient hautaine. “Reine Sans Nom” souligne l’absence d’un prénom et lui offre le respect et la sympathie des hommes.
On remarque, par ailleurs, que la narratrice révèle le nom complet de sa grand-mère “Toussine Lougandor” . L’adverbe “autrefois” distancie ce nom en l’inscrivant dans une mémoire très ancienne dont l’aïeule s’est libérée.
En filigrane, on peut observer dans ce nouveau baptême, une communauté qui participe à l’émancipation historique de Toussine. Les esclaves portaient en général le nom de leur maître et pouvait avoir des prénoms liés aux fêtes du calendrier chrétien (Toussaint – Toussine). En outre, ce surnom permet à la femme de s’émanciper aux yeux de la communauté : elle perd son nom de jeune fille.
Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 1, conclusion :
Dans cet incipit, une voix singulière, à la langue teintée de poésie, ouvre un récit universel qui ancre l’histoire des hommes dans celle de leur pays.
La narratrice, Télumée, engage une narration rétrospective de sa vie qui n’est que prétexte à raconter la mémoire de la Guadeloupe, de sa culture et de sa communauté.
Dès le début du roman, Simone Schwarz-Bart choisit la résilience comme valeur motrice pour son héroïne. Ce don transmis par les femmes de sa famille permet de se relever des blessures individuelles et de celles héritées du passé des Antilles, en s’appuyant sur les liens communautaires.
Le titre énigmatique du roman qui soumet Télumée aux éléments (la pluie, symbole de malheur et le vent, du déplacement), mais lui confère aussi des pouvoirs par son surnom Miracle, trouve une explication dans les premières pages et annonce le récit d’une vie fluctuant entre peines et élans de joie.
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