chapitre 57 gargantuaVoici un commentaire du chapitre 57 de Gargantua de Rabelais : « L’abbaye de Thélème »

L’abbaye de Thélème – Introduction

Rabelais est connu pour être l’un des grands humanistes du XVIe siècle, à un moment où les intellectuels retrouvent la foi en l’homme et un appétit de savoir.

Gargantua, qu’il publie en 1535, trois ans après Pantagruel, est considéré comme une œuvre majeure de la Renaissance, car elle regroupe nombre des thèmes qui caractérisent cette période, comme l’idée que l’homme est fondamentalement bon.

Cet extrait sur « l‘Abbaye de Thélème » est situé à la toute fin du roman (au chapitre 57), après la victoire de Gargantua sur Pichrocole.

Lire l’extrait de « L’abbaye de Thélème » commenté ici.

En guise de remerciement, Gargantua autorise Frère Jean à fonder une abbaye, décrite ici par Alcofribas.

François Rabelais, qui a été moine franciscain puis bénédictin, en profite pour proposer son abbaye idéale.

Questions possibles pour une lecture analytique :

♦ En quoi ce passage est-il une critique indirecte des ordres monacaux de l’époque de François Rabelais ?
♦ Qu’est-ce qui fait l’originalité de l’abbaye de Thélème ?
♦ En quoi ce passage est-il représentatif de l’idéal humaniste de Rabelais ?
♦ D’après ce texte, qu’est-ce qui fait l’idéal de la vie en société pour Rabelais ?
♦ Pourquoi peut-on dire que l’abbaye de Thélème est une utopie ?

Annonce du plan

Dans cette analyse, nous verrons que la description faite de l’abbaye de Thélème la rapproche d’une utopie (I), qui cache en creux une critique sévère des ordres monacaux de l’époque de Rabelais (II). Pour terminer, nous remarquerons que la vie en communauté dans l’abbaye de Thélème répond à un idéal humaniste (III).

I – Une description idyllique

A – « Fais ce que voudras »

La principale caractéristique de la vie des Thélémites semble être leur totale liberté, comme le montre leur maxime, « Fais ce que voudras ».

La liberté et le choix sont des thèmes majeurs du passage : « selon leur bon vouloir et leur libre arbitre » (première phrase), « quand bon leur semblait », « quand le désir leur en venait », « les gens libres », « cette liberté même » (début du deuxième paragraphe) : la vie des Thélémites est dictée par leurs simples désirs.

C’est de l’absence totale de contraintes que naît « la vertu », selon Rabelais, car l’homme libre a « par nature » une inclination à la vertu, c’est-à-dire que si on lui donne le choix, il optera forcément pour le bien.

B – Un éloge

Ce passage est marqué par le registre épidictique, c’est-à-dire le genre du blâme ou de l’éloge.

Ici, il s’agit clairement d’un éloge, comme le montre les nombreux adjectifs et termes mélioratifs (contraire de péjoratif) : « bien nés » , « bien éduqués » , « bonne compagnie » , « vertu » , « louable » « plaisir » , « belles haquenées » , « joliment gantelé » , « si vaillants, si hardis, si adroits » , « plus vigoureux, plus agiles » , « si fraîches, si jolies » , etc.

Cette énumération des qualités et compétences des Thélémites est renforcée par la gradation « lire, écrire, chanter, jouer d’instruments de musique, parler cinq ou six langues et y composer » : chaque savoir-faire semble plus impressionnant encore que le précédent.

L’anaphore « jamais on ne vit » (répété deux fois dans le troisième paragraphe) démontre que les Thélémites sont des hommes et femmes d’exception, mais ces hyperboles nous indiquent aussi que cette description est idéaliste.

C – Une demie-utopie

Bien que les Thélémites soient entièrement libres, ils consacrent leur temps à engranger de nouveaux savoirs, comme le montre l’énumération citée plus haut.

En outre, il leur faut également s’éduquer dans les arts du corps, en participant à des chasses, en s’entraînant « au combat à pied ou à cheval » , en « maniant […] les armes » , tandis que les femmes s’occupent avec les « travaux d’aiguille » . Il ne suffit pas d’être libres, il faut être accompli.

Par ailleurs, le séjour à l’abbaye de Thélème ne semble pas être permanent : ils en sortent si tel est leur désir, « soit à la requête de [leurs] parents, soit pour d’autres raisons » (dernier paragraphe), pour mener une vie de famille sage et rangée.

Transition : On voit ainsi que Rabelais, par le biais du narrateur, offre une version idyllique de la vie dans une abbaye, bien qu’elle ne soit pas totalement dénuée de contraintes.

Mais cette utopie plaisante dessine en creux une critique des ordres monastiques de l’époque de Rabelais, puisque celui des Thélémites est construit « au rebours de tous les autres ».

II – Un ordre « au rebours de tous les autres » : derrière la parodie, une critique des ordres monastiques

A – Une abbaye inversée

Nombre des affirmations de ce passage cachent une critique des ordres traditionnels, en prenant le contre-pied des organisations abbatiales de l’époque.

Ainsi, les Thélémites ont le droit d’organiser leur journée comme bon leur semble, alors que dans les abbayes, les moines sont soumis à des règles et à des horaires stricts.

La mixité est autorisée, contrairement aux abbayes, uniquement masculines (les femmes vont dans les couvents).

À aucun moment, il n’est question de prières, de messes ou d’études bibliques – ce que faisaient les moines dans les abbayes.

D’ailleurs, les Thélémites ont la possibilité de quitter l’abbaye de Thélème, ce qui n’est pas le cas des moines qui ont prononcé leurs vœux.

La fin du premier paragraphe, écrite au présent de narration, propose une vision humaniste qui va totalement à l’encontre de la morale catholique, selon laquelle l’homme né déjà souillé par le péché originel, et il faut le contraindre pour qu’il ne pèche pas.

B – Non-respect des trois vœux des moines : pauvreté, obéissance et chasteté

Dans l’abbaye de Thélème, personne ne respecte les trois vœux traditionnels : pauvreté, chasteté et obéissance. Rabelais semble bien faire ici la parodie d’une abbaye traditionnelle.

Les hommes et femmes semblent richement vêtus belles haquenées ») : il n’y a donc pas d’habit imposé et le vœu de pauvreté n’est pas respecté.

Par ailleurs, ils ne se privent de rien : ils ont à boire et à manger à foison, des chevaux, des chiens et des oiseaux pour les courses, des instruments de musique…

Il ne semble pas y avoir de hiérarchie, puisque tous sont libres et égaux, et n’obéissent qu’à leurs désirs : c’est la liberté qui dicte la vie en communauté, et non un abbé tout-puissant.

Quant à la chasteté, même si Rabelais n’en parle pas explicitement, le dernier paragraphe met en évidence les relations entre hommes et femmes dans l’abbaye de Thélème : ils se parlent, se plaisent, finissent par se marier.

Transition : Cette description parodique de l’abbaye de Thélème sert à dénoncer le fonctionnement des ordres traditionnels. Mais elle constitue également une véritable proposition de vie en communauté, selon un idéal humaniste cher à Rabelais.

III – Une proposition de vie en société répondant à un idéal humaniste

A – L’importance de l’éducation

L’importance de l’éducation est renforcés par l’adverbe « si » : « si bien éduqués » (début troisième paragraphe).

Les Thélémites jouissent d’une éducation complète et variée, avec de nombreuses activités d’ordre intellectuel, qui rappellent l’éducation humaniste que Gargantua a reçue de Ponocrates : lecture, pratique d’un instrument, connaissance des langues étrangères et composition.

Cette éducation intellectuelle est complétée par une éducation du corps : sorties de chasse, entraînement au combat pour les garçons, activités manuelles (couture) pour les filles.

Toutes ces activités se déroulent en groupe, et personne n’est laissé de côté : les femmes participent elles aussi.

Il est à noter que c’est la volonté de « faire plaisir » qui motive toutes leurs actions, et non la compétition : Rabelais dépeint ainsi un idéal de vie en communauté fondé sur la collaboration et sur la croyance que la liberté conduit forcément l’homme vers le Bien.

B – … réservée à une élite

Cependant, il convient de remarquer que tous les Thélémites sont des gens « bien nés », c’est-à-dire venant de familles aristocratiques, pour lesquels « l’honneur » est une vertu fondamentale (c’est elle qui « les éloigne du vice »).

L’abbaye semble ainsi être réservée aux nobles (tout comme les moines de l’époque étaient issus de l’aristocratie), et ne concerne donc qu’une élite.

C – L’idéal de la relation amoureuse

Rabelais ne manque pas d’évoquer les relations amoureuses selon un schéma opposé à celui de l’époque, où les parents décidaient des alliances.

A l’abbaye de Thélème, c’est en se côtoyant que les jeunes gens apprennent à se connaître et choisissent éventuellement de se marier (« il emmenait avec lui une des dames, celle qui l’aurait choisi »).

Rabelais nous livre ainsi sa vision du couple, soudé d’abord par une « amitié de cœur », qui débouche sur un mariage heureux et un amour durable (« ils continuaient encore mieux dans le mariage, et ils s’aimaient autant à la fin de leurs jours qu’au premier jour de leurs noces. »).

L’abbaye de Thélème – Conclusion

La place de cet extrait, en toute fin du roman (au chapitre 57), en fait un passage clé dans l’œuvre. Il ne s’agit pas seulement de conclure Gargantua, mais d’exposer à travers cette utopie les défaillances du système monacal et de proposer un idéal de la vie en communauté, qui, loin de se confiner aux abbayes, peut être étendu à l’ensemble de la société.

Fidèle au programme annoncé dans son prologue, Rabelais parodie le système monacal pour nous amener à réfléchir. Il nous montre son attachement aux valeurs humanistes de confiance en l’homme, naturellement bon, et l’importance de l’éducation, bien qu’il semble limiter son utopie à la noblesse.

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Lettre de Gargantua à Pantagruel : analyse
De l’institution des enfants, Montaigne (analyse)
De l’expérience, Montaigne (« Quand je danse, je danse ») : analyse
« Heureux qui comme Ulysse », Du Bellay : analyse
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  25 commentaires à “Gargantua, Rabelais : l’abbaye de Thélème”

  1.  

    vos commentaires sont très clairs, bravo pour ce super site :)

  2.  

    Merci pour ce super commentaire!!! Toutes ces analyses de textes sont vraiment de exemples précis et divers, parfaits pour les dissertations ou les ouvertures de commentaires! Petite question: existe-t-il des utopies dans les textes de l’Antiquité? Si oui, quelle est la plus connue?
    Merci d’avance et bon week-end prolongé!

  3.  

    MErCiw

  4.  

    Ce site est parfait ! Ichtabah chemo laaad
    Pouvez vous faire svp , mon rêve familier de PaulVerlaine

  5.  

    Bonjour Amélie, dans la situation tu dis que Gargentua est le premier volume. Pourtant Pantagruel a été ecrit avant Gargentua..
    Ton site est génial, et m’aide beaucoup

    •  

      Bonjour Kris,
      Gargantua a bien été écrit après Pantagruel. Toutefois, les aventures de Gargantua correspondent au début de l’histoire dans la mesure où Gargantua est le père de Pantagruel. Mais j’ai changé la formulation dans le commentaire car celle dernière pouvait prêter à confusion. A bientôt !

  6.  

    Bonjour Amélie, je tenais à vous remercier pour votre site qui m’a apporté un grand savoir ! Les explications sont très claires, je comprends tout ! C’est motivant, d’autant plus que je suis en S et que le français a toujours été un point faible pour moi … :(
    Bonne continuation ! Amélie

  7.  

    Bonjour Amélie,
    J’aimerais savoir avec quel oeuvre peut t-on rapproché gargantua, j’ai pensé à thomas more, utopia qu’en pensez-vous?

  8.  

    Bonjour Amélie, tes commentaires sont vraiment bien expliqués et facilitent vraiment beaucoup mes révisions pour l’oral de français. Je voulais te demander si tu pensais mettre un jour des cours sur les mouvements littéraire à travers les siècles ?
    À bientôt

  9.  

    Tout ce que vous faites est génial ! Vous avez la rare qualité de faire aimer le français !

  10.  

    Merci beaucoup pour cette analyse!
    J’ai juste une petite remarque: le roman Gargantua n’a-il pas été publié en 1534, deux ans après Pantagruel ? (C’est du moins ce que m’a assuré mon professeur de français)

  11.  

    bonjour,
    j’adore vos commentaires ! Pour les poèmes, j’ai pu compléter mes prises de notes.
    ca nous donne envie d’aimer le français. en classe, c’est parfois le cafouillis

    qu’allez vous nous proposer comme autres lectures ? juste pour le plaisir !
    guillaume

  12.  

    C’est un commentaire très utile á moi j’ai bien écrit mon devoir

  13.  

    coucou!! serait-il possible de copier les lectures ana svp? Car cela m’aiderais pour imprimer mes fiches pour le bac oral.

  14.  

    Bonjour

    Le plan répond il à la problématique numéro 2 ?
    J’ai beau tourné ça dans tout les sens, je ne vois pas comment ce plan pourrai convenir à cette question.

    ps: Merci infiniment pour ce site, donnez de votre temps pour nous aider est très aimable.

    •  

      Bonjour Maria,
      Je choisis des plans qui permettent de répondre facilement à un maximum de questions à l’oral. Mon plan pour ce texte permet donc bien de répondre à toutes les questions citées. Pour comprendre comment adapter un plan à une question, je t’invite à lire cet article et à étudier des exemples. A bientôt.

  15.  

    Et la 3eme et 4 eme problématique ne convient pas au plan, si ?

  16.  

    Bonjour Amélie,
    Votre site m’a beauciup aidé, surtout pour Gargantua. C est tres intéressant et les idée son détachées. On comprend même mieux que le cours de mon professeur.
    Je voulais savoir si vous pouviez faire illusion comique acte V scène 6 de Pierre corneille. Merci beaucoup.

  17.  

    Bonjour Amélie,
    Je me demandais si vous pourriez faire en deux grandes parties…ou nous expliquer comment utiliser votre plan pour aboutir à deux parties
    Merci

  18.  

    Bonjour ,
    Merci bcp pour vos analyses plus que complètes et surtout très claires !
    Cependant, mon professeur m’a indiqué que l’ouvrage ne comptait que 56 chapitres et que le passage de l’Abbaye se situait au chapitre 55…
    Alors que vous indiquez qu’il y a 57 chapitres et que cet extrait est le dernier
    Que dois-je faire ?

  19.  

    Bonjour.
    Tout d’abord bravo pour ce commentaire de très bonne qualité.
    Je suis néanmoins partagé quand à la sous partie abordant « l’élite » sélectionné comme habitant de Thélème… En effet, Si l’auteur choisit la liberté pour l’utopie, ce que dernier ne met pas n’importe quelle personne dans son abbaye : seules les personnes bien éduquées peuvent faire fonctionner cette utopie, comme le montre l’accent porté avec la sélection de ces personnes : « les gens libres, bien et, bien éduquées, vivants en bonne société. ».
    Il est impossible d’envisager un tel système s’il n’y a pas une sélection, comme le démontre l’insistance de l’accumulation des qualités requises pour entrer dans l’abbaye de Thélème : « ils ont naturellement un instinc, un aiguillon, qu’ils appellent honneur, et qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice. » En effet, la noblesse de titres ne fait pas forcément la noblesse morale. L’auteur insiste sur cette distinction. Certes ces derniers doivent être issus d’un milieu de noblesse afin d’avoir reçu une éducation, mais la dimension morale et exceptionnelle de l’individu est en plus requise. Ils ont un instinct de vertu qui les éloigne du vice. Par ailleurs, ces personnages sont suffisamment maîtres d’eux même pour ne pas se laisser aller, ne pas avoir à s’imposer de règles…
    Voilà, je désirai simplement vous faire part de cette dimension que je trouvais quelque peu laissée de côté durant votre commentaire.
    Merci pour le travail que vous réalisez.
    Léopold

  20.  

    Bonjour,
    En quoi l’abbaye de thélème est une utopie?
    En quoi l’abbaye de Thélème correspond-elle à l’idéal d’un esprit humaniste ?
    Peut-on dire que la devise résume le texte ?
    Quels sont les principes mis en application dans l’abbaye de Thélème ?
    Merci

    •  

      C’est une utopie parce que c’est idéalisé .
      C’est un idéal parce qu’io n’y a pas de problème, qu’ils vivent tous en paix et sans répression.

  21.  

    On dit un ordre monastique et pas monacal. Non?

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