voltaire article tortureVoici une analyse de l’article « Torture » issu du Dictionnaire Philosophique de Voltaire.

Article Torture, Voltaire, introduction :

Voltaire publie le Dictionnaire philosophique en 1764 mais l’article « Torture » est écrit en 1769 à l’occasion d’une réédition de l’ouvrage.

Le dictionnaire philosophique est un genre très apprécié des lecteurs du 18ème siècle, toujours plus désireux d’acquérir des connaissances éclairées par les lumières de la raison.

Le dictionnaire philosophique permet de partir de l’actualité et de prendre une distance critique par l’analyse philosophique.

C’est ce que fait Voltaire dans cet article dédié à la torture.

Si la torture est toujours légale, elle est peu utilisée par les pouvoirs politiques ou religieux (elle sera définitivement abolie par Louis XVI quelques années plus tard en 1780 et 1788) mais elle reste d’actualité puisque Voltaire écrit cet article sous l’impulsion d’un fait divers qui a fait grand bruit à l’époque : celle du chevalier de la Barre torturé en 1766 pour blasphème et sacrilège.

C’est l’occasion pour Voltaire de se positionner comme un défenseur des droits humains fondamentaux dont celui de la liberté de s’exprimer face à une justice corrompue et injuste.

Questions possibles à l’oral de français sur l’article « Torture » : 

♦ En quoi cet article « Torture » appartient-il au courant des Lumières ?
♦ Par quels procédés Voltaire dénonce-t-il la torture dans ce texte ?
♦ Voltaire ne dénonce-t-il que la torture dans ce texte ?
♦ Le texte est-il vraiment un article de dictionnaire ?
♦ Quel est le registre dominant dans ce texte ? Quel est son effet ?

Annonce du plan :

Par l’ironie, Voltaire se moque de la justice de son pays (I). Mais derrière l’ironie transparaît l’indignation d’un auteur qui déplore la cruauté de sa nation (II).

I – L’ironie voltairienne : la justice présentée comme une comédie

Cet article « Torture » est marqué par l’ironie, une des marques de fabrique de Voltaire.

L’ironie consiste à dire/ écrire le contraire de ce que l’on pense. En d’autres termes, il s’agit de faire semblant d’adhérer à une proposition fausse pour souligner le décalage entre ce que l’on dit et ce que l’on veut faire comprendre.

 A – La justice française : une comédie

 Voltaire s’attache tout d’abord à montrer que la justice française n’est qu’une comédie.

Le champ lexical du plaisir est très présent dans le texte : « le plaisir de l’appliquer », « la comédie », « plaisir de donner la question », « spectacles », « romans », « jolis vers », « grâce ».

Ce champ lexical appliqué à la torture ou aux tortionnaires est en décalage total avec l’objet du texte.

Il dénonce avec efficacité le plaisir sadique pris par la France à torturer.

Ainsi, le chevalier de la Barre est brûlé « à petit feu » : l’expression, empruntée au vocabulaire culinaire, évoque de plaisir de la torture et la mise en scène minutieuse de la violence.

Les différentes tortures appliquées au chevalier sont ironiquement esthétisées à travers la musicalité d’ une assonances en [a] qui nous fait plus subtilement entendre les cris de douleurs de la victime : « qu’on lui arrachât la langue, qu’on lui coupât la langue, et qu’on brûlât son corps »

La justice française est un théâtre comme le montre la structure du deuxième paragraphe : « La première fois … à la seconde elle y a pris goût …et ensuite ». Le rythme ternaire ressemble aux trois actes d’un drame bourgeois, genre à la mode au 18ème siècle, avec la notation mignarde et mielleuse « Mon petit cœur ».

L’univers du théâtre est d’ailleurs présent à travers la référence à la pièce Les Plaideurs de Racine, seule comédie écrite par l’auteur, qui est une satire de la justice (« comme dit très bien la comédie des Plaideurs » ).

Le juge, dans l’article « Torture », ressemble d’ailleurs au juge ignorant, cupide et incompétent qu’est Dandin dans la pièce de Racine.

La « robe » qu’il garde chez lui est plus un costume de théâtre qu’un accessoire destiné à incarner la justice.

B – L’affaire du chevalier de la Barre : une parodie de justice

Voltaire reprend l’affaire du chevalier de la Barre pour montrer qu’elle n’a été qu’une parodie de justice.

Tout d’abord, Voltaire nous donne l’impression d’assister au procès du chevalier de la Barre.

En effet, au quatrième paragraphe le rythme ternaire imite la rhétorique judiciaire :
« non seulement (1) qu’on lui arrachât la langue (2)qu’on lui coupât la main et (3) qu’on brulât son corps là petit feu  mais ils l appliquèrent encore à la torture… » .
=> Le rythme ternaire et la tournure « non seulement … mais » est propre à la rhétorique judiciaire en vogue dans les prétoires de France. Le lecteur a ainsi l’impression d’entendre le déroulé du procès et plus particulièrement le procureur qui accable le chevalier.

Ensuite, le contenu du procès apparaît absurde. Le présumé coupable « fut convaincu d’avoir chanté des chansons impies » . Cette étrange tournure passive indique que les faits ne sont pas réels, mais qu’on a convaincu le chevalier de les avoir commis.

Par ailleurs, Voltaire dénonce l’illogisme de la justice à travers la gradation décalée : « avoir chanté des chansons impies et même d’avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau ». Plus on avance dans la gradation, plus le chef d’accusation est dérisoire, ce qui montre une justice sens dessus dessous.

La mention du « chapeau sur la tête » introduit aussi un registre comique qui fait passer la justice pour un cirque ou une clownerie dérisoires.

En outre, la torture est postérieure à la reconnaissance de la culpabilité. Elle n’est appliquée au chevalier de la barre que pour connaître « combien de chansons il avait chantées et combien de processions il avait vu passer ».

La torture était très codifiée par le droit français : elle pouvait être utilisée pour obtenir un aveu et établir la vérité d’un crime mais en aucun cas pour connaître un nombre de faits commis.

L‘ironie est donc à son comble : non seulement le chevalier est torturé pour des faits qu’il n’a pas commis, mais en outre, la torture, appliquée suite aux aveux, est totalement inutile.

Transition : Mais derrière le rire et l’ironie, Voltaire fait le procès de la nation française qu’il présente comme une nation cruelle et pas assez éclairée.

II – Derrière la comédie : une nation cruelle

 A – Le sort épouvantable des victimes de la justice

Voltaire dénonce la justice française qui, au lieu de rétablir le droit,  diffuse la barbarie. A travers cet article, il fait prendre conscience au lecteur de la cruauté de la torture.

C’est ainsi le registre pathétique qui domine dans la description du supplicié : «  un homme qu’on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot ».

La gradation rythmique ascendante crée un effet de zoom sur le supplicié, ce qui rend la description plus émouvante.

La mention finale de la « vermine » rapproche le cachot du cercueil,  accentuant le caractère pathétique de cette scène.

Quant au déterminant indéfini « un » (« un homme« ), il montre une déshumanisation progressive du supplicié.

Cette description pathétique souligne que, dans ce système judiciaire, le coupable est en fait une victime.

D’ailleurs, le « grave magistrat » a une activité qui ne ressemble en rien à celle d’un juge. Il « achète le droit » alors que le droit ne se monnaie théoriquement pas et mène des « expériences sur son prochain » à la manière d’un médecin légiste qui pratique des dissections.

Si Voltaire fait référence à la pièce de Racine Les Plaideurs, la citation de Racine est incomplète puisque la citation véritable est : « Bon ! cela fait toujours passer une heure ou deux ». L’oubli de l’adverbe « bon » fait que l’alexandrin est mutilé, presque torturé lui aussi, comme si la poésie, l’intelligence disparaissait de cette univers marqué par la barbarie.

Mais Racine a écrit une seule comédie Les Plaideurs où il critique une justice intéressée et au final injuste. Les lecteurs connaissent surtout Racine pour ses tragédies. Derrière la comédie de la justice se cache la tragédie et on voit bien que l’ironie Voltairienne ne cache plus l’indignation de l’auteur.

Au delà de la justice, Voltaire fait le procès d’une nation barbare dont les fondements civilisationnels sont selon lui viciés.

B – La cruauté de la nation

Voltaire compare d’autres nations à la France pour dénoncer la barbarie de cette dernière.

Il commence tout d’abord son texte par « Les Romains ». Cette comparaison avec la civilisation romaine montre bien que Voltaire réfléchit sur la civilisation française dans son ensemble, et non seulement sur la justice française.

L’imparfait utilisé pour les Romains (« n’étaient pas comptés pour des hommes ») ramène la torture à une époque révolue et dépassée.  Voltaire joue donc sur les temps pour montrer qu’il est barbare d’utiliser encore la torture au XVIIIème siècle.

Puis, dans le troisième paragraphe, Voltaire compare la France à l’Angleterre. Il souligne ainsi que la civilisation française est en retard par rapport à ses voisins.

Voltaire admirait en effet l’Angleterre car elle est la nation des Bills of rights définissant en 1689 les principes de la monarchie parlementaire, un régime selon lui plus libre que le régime français encore absolutiste, et de l’Habeas corpus de 1679 qui interdit l’emprisonnement sans jugement.

Ainsi, pour Voltaire, la France du 18ème ressemble à celle du moyen-âge (« Ce n’est pas dans le XIIème ou XIVème siècle »).

En outre, c’est toute la nation française qui est cruelle. En témoigne par exemple la femme du magistrat qui perd très rapidement son humanité. La gradation entre « révoltée », «  pris goût », et « Mon petit cœur » montre la vitesse à laquelle la femme du magistrat s’accoutume à la violence.

La duplicité de la Nation française elle-même est soulignée à travers le champ lexical du spectacle dans le dernier paragraphe : « spectacles, », « romans », « jolis vers », « par les filles d’Opéra qui ont les mœurs fort douces par nos danseurs d’Opéra qui ont de la grâce, par Melle Clairon qui déclame des vers à ravir ».

La musicalité de ce passage et le chiasme (ABBA) sonore « vers à ravir »  suggère que la France est une civilisation raffinée marquée par les arts et la musique.

Or par la locution « au fond », Voltaire souligne qu’après l’avoir étudiée, l’essence de la nation française n’est que cruauté. Il existe donc une dichotomie en France entre les apparences (les arts et la musique) et la réalité (la cruauté).

De ce point de vue, l’article « Torture » va bien au delà d’un article de dictionnaire, car, à travers la torture, ce sont les fondements intellectuels et moraux de la nation française que Voltaire interroge.

Article Torture, Dictionnaire Philosophique, conclusion

A travers cet article, Voltaire use d’ironie pour condamner sans appel la torture. Il dresse un tableau critique des institutions judiciaires françaises pour en dénoncer la superficialité et la cruauté.

Mais il va bien plus loin qu’un article sur la torture : il fait le procès de la nation française, une nation qui n’a pas encore été éclairée par les Lumières. Son texte n’a pas été sans résonance puisque la torture sera abolie une quinzaine d’années plus tard (1780 puis 1788) par Louis XVI.

Tu étudies l’article « Torture » de Voltaire ? Regarde aussi :

Argumentation directe et indirecte (vidéo)
Damilaville, article « Paix » (commentaire)
Voltaire : Article guerre (commentaire)
Micromegas, chapitre 2 (commentaire)
Candide : résumé (vidéo)
Candide chapitre 1 (commentaire)
Candide chapitre 6 (commentaire)
Candide chapitre 18 (commentaire)
Candide chapitre 19 (commentaire)
De l’horrible danger de la lecture : commentaire
Traité sur la tolérance, Prière à Dieu, Voltaire : analyse
Le mondain, Voltaire : analyse
De l’esclavage des nègres, Montesquieu (commentaire)

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  4 commentaires à “Article Torture, Dictionnaire Philosophique, Voltaire : commentaire”

  1.  

    Tout d’abord je tiens a vous dire que votre travail est formidable, je vous remercie énormément je passe mes nuits sur votre site qui m’est d’une très grande utilité. Merci Beaucoup :)
    J’aurai une question à vous poser, mon professeur m’a dit qu’on aurait toutes nos chances de tomber sur un poème engage, (forcement ce n’est pas une certitude) et j’aimerai m’entrainer sur un texte appartenant a ce genre, or je ne sais vers quelle auteur me dirigez, et encore moins vers quelle oeuvre, je me suis entrainé sur « Où vont tous ces enfants (Victor Hugo, 1856) ». Pourriez vous m’aider et me diriger s’il vous plait?
    Merci de votre compréhension et je suis désolée pour le dérangement. Sur ce en attente de votre réponse :).
    Manon.

  2.  

    Oui je suis complètement d’accord avec vous mais je préfère tous de même m’entrainer, je ne compte pas faire confiance seulement sur ce genre au contraire je compte m’entrainer sur d’autres genres aussi mais voila au moins je serai au point sur celui ci ou un peu.
    Merci beaucoup pour cette réponse rapide :)

  3.  

    Tout d’abord un grand merci pour votre travail titanesque qui m’aide bcp dans mes révisions ! Je voudrais savoir si les articles du dictionnaire philosophique, et en particulier « Tyrannie », relèvent de l’argumentation directe ou indirecte. Cela ne passe pas par un récit fictif mais l’intention polémique est tout de même déguisée par la forme apparemment objective du dictionnaire…

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