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Voici une analyse linéaire d’un extrait de la partie I chapitre 3 de Pluie et vent sur télumée Miracle de Simone Schwartz-Bart (1972).
L’extrait étudié va de « Quand nous redescendions à Fond-Zombi » jusqu’à « faisions-nous avec empressement.«
Pluie et vent sur Télumée miracle, le temps idyllique de l’enfance, introduction
Le récit de vie, qu’il soit réel ou fictionnel, passe par des étapes incontournables qui mettent en lumière l’évolution du protagoniste. Le temps de l’enfance fait partie de ces passages obligés. Il est communément nimbé d’innocence, de légèreté voire de naïveté.
Pluie et vent sur Télumée Miracle, roman de Simone Schwarz-Bart publié en 1972, répond à cette attente du genre. La narratrice et héroïne rapporte les jeudis de son enfance qui se terminaient par des contes merveilleux et didactiques racontés par sa grand-mère, Reine Sans Nom. L’atmosphère du village de Fond-Zombi ainsi que les gestes et paroles répétés transformaient ces soirées en une cérémonie. (Voir la fiche de lecture complète pour le bac de Pluie et vent sur Télumée miracle)
Extrait analysé
Quand nous redescendions à Fond-Zombi, nous nous sentions encore flotter dans l’air, par-dessus les cases perdues, les âmes enfoncées, indécises, en friche des nègres, au gré du vent qui soulevait nos corps, tels des cerfs-volants. La brise nous déposait devant la case de Reine Sans Nom, au pied des marches de terre battue, lisses et roses, et une large bande de soleil couchant s’engouffrait par la porte sur la vieille qui se tenait presque au ras du sol, sur son banc minuscule, drapée dans son éternelle robe à fronces, et balançant lentement son corps, les yeux ailleurs. Élie allait chercher du bois pour le père Abel, j’étendais mon linge pour la nuit, et Reine Sans Nom se mettait à faire une sauce d’écrevisses, à se mettre à genoux, crier pardon merci. Çà et là, mèche baissée, quelques lampes brûlaient déjà au loin, et les poules commençaient à monter aux arbres, pour la nuit. Élie revenait en courant et grand-mère haussait la mèche de son fanal, afin que nous décortiquions à l’aise nos écrevisses. Et puis grand-mère déposait précautionneusement sa carcasse dans la berceuse dodine, nous nous asseyions à ses pieds, de part et d’autre, sur de vieux sacs de farine, et après un De profundis pour ses morts, Jérémie, Xango, Minerve et sa fille Méranée, elle nous disait quelques contes sur lesquels s’achevaient nos jeudis. Au-dessus de nos têtes, le vent de terre faisait craquer les tôles rouillées du toit, la voix de Reine Sans Nom était rayonnante, lointaine, un vague sourire plissait ses yeux tandis qu’elle ouvrait devant nous le monde où les arbres crient, les poissons volent, les oiseaux captivent le chasseur et le nègre et l’enfant de Dieu. Elle sentait ses mots, ses phrases, pousser des larmes, de les arranger en images et en sons, en musique pure, en exaltation. Elle savait parler, elle aimait parler pour ses deux enfants, Élie et moi… avec une parole, on empêche un homme de se briser, ainsi s’exprimait-elle. Les contes étaient disposés en elle comme les pages d’un livre. Elle nous en racontait cinq tous les jeudis, mais le cinquième était toujours le même, celui de la fin, le conte de l’homme qui voulait vivre à l’odeur :
– …Enfants, commençait-elle, savez-vous une chose, une toute petite chose ?… La façon dont le cœur de l’homme est monté dans sa poitrine, c’est la façon dont il regarde la vie. Si votre cœur est bien monté, vous voyez la vie comme on doit la voir, avec la même humeur qu’un brave en équilibre sur une boule, et qui va tomber, mais il durera le plus longtemps possible, voilà. Maintenant écoutez autre chose : les biens de la terre restent à la terre, et l’homme ne possède même pas la peau qui l’enveloppe. Tout ce qu’il possède : les sentiments de son cœur…
À cet endroit, elle s’interrompait brusquement, disant :
— La cour dort ?
— Non, non, la reine, la cour écoute, elle ne dort pas, faisions-nous avec empressement.
Problématique
Comment les soirées contées nourrissent-elles le topos ( = élément que l’on retrouve fréquemment dans un genre) de l’enfance idyllique propre au récit de vie ? Comment cet extrait souligne-t-il l’importance de la tradition orale dans le parcours de vie de la narratrice et dans la culture antillaise ?
Plan linéaire
Le début de l’extrait marque l’arrivée de la nuit en s’appuyant sur les gestes du quotidien, mais aussi sur des éléments qui relèvent du merveilleux.
Ensuite, l’attention se porte sur la grand-mère qui, par ses paroles et son attitude, entretient la mémoire familiale et transmet la culture du conte antillais.
Enfin, la narratrice rend hommage au talent de l’aïeule et à l’art de l’oralité en détaillant la mise en scène du dernier conte de la soirée.
I – Le doux quotidien de l’enfance dans le décor magique propre à la Guadeloupe.
De “Quand nous redescendions à Fond-Zombi » à « décortiquions à l’aise nos écrevisses.”
Journée sans école, le jeudi permet à Télumée et à Élie d’aller jouer hors de Fond-Zombi jusqu’en fin d’après-midi.
Dans la première phrase de l’extrait, la narratrice joue sur le champ lexical de la mort associé au toponyme Fond-Zombi : “flotter”, “perdues”, “âmes offensées”. En effet, le village où habitent les enfants est en contrebas et le terme “zombi” rappelle la culture vaudou, héritage africain du peuple antillais, qui désigne l’âme errante et contrariée. C’est là que se trouvent les foyers des deux enfants : ils y retournent le soir.
Dans ce décor guadeloupéen, la frontière entre les morts et les vivants semble poreuse. Elle pourrait être inquiétante si la comparaison avec les “cerfs-volants” ne concluait pas la phrase sur une note enfantine : l’ambiance morbide est effacée par l’évocation du jeu.
Le vent, personnifié tout au long du roman, est un des éléments associés à l’héroïne et à la Guadeloupe. Il guide la trajectoire de vie de Télumée sur l’île et, ici, “la brise”, vent doux, raccompagne les enfants vers le lieu sécurisé et familier qu’est la case de Reine Sans Nom. Comme par magie, ils sont déposés sur un seuil et le soleil désigne celle qu’ils doivent rencontrer, à la manière des contes merveilleux.
L’antithèse “large bande” et “minuscule banc” crée une entrée en scène remarquée, mais modeste, de la grand-mère. On remarque que les éléments qui la décrivent“éternelle robe à fronces”, “balançant lentement son corps”, “les yeux ailleurs” sont aussi appropriés pour une vieille dame créole, habituée à la berceuse dodine et à la rêverie, que pour une figure mystique, qui aurait des visions.
L’imparfait d’habitude suit pour montrer que chacun connaît sa partie dans le grand ballet de la fin de journée. Reine Sans Nom y reprend un rôle traditionnel de grand-mère, à l’indéniable talent culinaire souligné par l’expression créole “à crier pardon merci”. La mention des poules qui montent aux arbres ajoute au folklore de la scène.
Puis ce sont les lampes qui marquent l’arrivée de la nuit avec les “mèches baissées” désignant par synecdoque la présence des autres âmes humaines du village. “La mèche du fanal”, vrai repère dans la nuit, attire l’attention sur la scène de dégustation du petit foyer. Tout le quotidien est recouvert d’un doux voile de magie.
II – La transmission des croyances et de l’univers du conte par Reine Sans Nom
De “Et puis grand-mère déposait précautionneusement sa carcasse« … » à « le nègre est enfant de Dieu.”
Pour passer du dîner au temps des histoires contées par Reine sans Nom, la narratrice utilise la métaphore de la carcasse, qui fait écho au verbe “décortiquions”, pour désigner le vieux corps de la grand-mère qui se pose dans son siège à bascule.
Là encore, les compléments de lieu “de part et d’autre”, “sur de vieux sacs de farine”, “Au-dessus de nos têtes” et de temps “après un De profundis” théâtralisent ce moment de la journée. Par l’énumération des défunts de la famille, le lecteur participe à une prière chrétienne traditionnelle.
Pourtant, la religion est rapidement mise sur le même plan que les récits merveilleux de la grand-mère. La synesthésie (confusion des sens) “la voix de Reine Sans Nom était rayonnante” introduit le pouvoir de l’aïeule. Elle crée en effet un univers extraordinaire qui s’anime grâce à une énumération d’oxymores et d’antithèses : “arbres crient”, “poissons volent”, “les oiseaux captivent le chasseur”.
En concluant par “le nègre est enfant de Dieu”, nous comprenons la force subversive des contes et l’importance de ce moment de transmission culturelle. Par le conte, les enfants peuvent s’approprier la légitimité de leur existence et celle de leur peuple que l’exégèse biblique a longtemps maudite.
La narratrice emploie une tonalité lyrique pour décrire le talent de conteuse de sa grand-mère en jouant sur le rythme binaire “en images et en sons”, “Elle savait parler, elle aimait parler” et en faisant rimer “sons” avec“exaltation”.
De plus, le champ lexical de la langue se conclut par une phrase rapportée directement, comme l’indique le verbe de parole “ainsi s’exprimait-elle”. Il s’agit d’une leçon au présent de vérité générale (“on empêche”) qui fait l’éloge de la parole et de sa puissance : « avec une parole, on empêche un homme de se briser«
III – L’hommage de la narratrice à sa grand-mère et à l’oralité propre à son peuple.
De “Les contes étaient disposés en elle » à « faisions-nous avec empressement.”
La narratrice compare sa grand-mère à un livre, soulignant l’organisation en pages, la disposition précise et organisée.
Il est important ici de rappeler que Télumée et Élie font partie de la première génération d’enfants de la Guadeloupe qui suivent l’école obligatoire. Les adultes sont d’ailleurs intrigués et fascinés par ce qu’ils y apprennent, par la lecture et l’écriture dont seuls les Blancs et une poignée de Noirs ont la maîtrise.
En développant ce récit des soirées du jeudi, jour sans école, où sa grand-mère joue le rôle principal, elle place sur un pied d’égalité l’oralité traditionnelle de son peuple et la culture des livres. Même si la narratrice met en scène le cinquième conte qui revient de manière hebdomadaire, elle mentionne la mémoire collective gardée par Reine Sans Nom, qui en raconte quatre autres différents à chaque fois.
Observons maintenant comment est rapporté le conte final. On donne à entendre au lecteur la voix de Reine Sans Nom au discours direct. Elle interpelle son auditoire par l’apposition “Enfants” et une question rhétorique “savez-vous une chose… ?” L’attention est attirée par l’hyperbole “toute petite chose”, alors que suivent des maximes sur l’existence qui peuvent paraître bien complexes pour leur jeune âge.
Déjà le titre du conte “L’Homme qui voulait vivre à l’odeur” est particulièrement énigmatique. D’autre part, la métaphore du “brave en équilibre sur une boule” pour évoquer la vie humaine est pertinente et marquante, mais particulièrement ambitieuse pour un public d’enfants.
Enfin, l’impératif “écoutez” permet d’introduire d’autres vérités générales sur l’humanité. On se doute alors que ce conte répété est loin d’être celui dont le contenu doit distraire, mais celui dont il faudra se souvenir pour traverser au mieux la vie d’adulte.
D’ailleurs, pour ne pas ennuyer Télumée et Elie, Reine Sans Nom interrompt son conte et les implique dans son récit en les faisant participer. De cette manière, elle répond au besoin des rituels de l’enfance qui se déroulent généralement le soir.
Dans le folklore antillais, “La cour dort ?” est la question traditionnellement posée par le conteur à son public. La réponse convenue est prononcée par les enfants : « Non, non, (…) la cour écoute, elle ne dort pas ». La narratrice rend ainsi hommage au conteur antillais et à la tradition orale.
Pluie et vent sur Télumée Miracle, les contes de Toussine, chapitre 3, conclusion
Dans l’ambiance glauque de Fond-Zombi, les enfants arrivent à préserver leur gaieté grâce au repère qu’est la case de Reine Sans Nom. Comme dans les contes merveilleux, ce foyer offre un lieu paisible, rythmé par des habitudes rassurantes.
Les soirées contées qui ont lieu tous les jeudis dans cette modeste maison rapportent, certes, les clichés du doux temps de l’enfance, mais soulignent aussi le rôle de la grand-mère dans l’enseignement et la transmission.
Cette vieille femme, figure parentale pour Télumée et Elie, incarne la culture de l’oralité propre aux Antilles. Dans les règles de l’art des conteurs, elle éduque ses enfants pour qu’ils abordent la vie avec la force et la philosophie nécessaires.
Dans cet extrait, Simone Schwarz-Bart utilise un passage obligé du récit de vie, l’enfance idyllique, pour mettre en avant un patrimoine (matrimoine) culturel antillais : l’art oral de transmettre des contes aussi éducatifs et distrayants que ceux des livres classiques imposés.
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