au lecteur montaigne commentaireVoici une analyse de la préface « Au lecteur » des Essais de Montaigne.

L’extrait commenté est l’avertissement au lecteur de « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. » à « Adieu donc »

Au lecteur, Montaigne, introduction

Dès la première édition des Essais en 1580, Montaigne écrit à l’attention du lecteur une préface qui donne le ton de cette œuvre originale.

Ce texte « Au lecteur » est ambigu dans son genre et son intention. Est-ce une préface, c’est-à-dire une introduction extérieure à l’œuvre destinée à la présenter ou est-ce déjà une partie de l’œuvre où Montaigne fait déjà ce qu’il dit qu’il va faire : parler de lui-même ?

En effet, si le texte « Au lecteur » se présente comme une simple préface des Essais (I), Montaigne y fait déjà un portrait de lui-même (II). Nous verrons également qu’il utilise une stratégie littéraire pour séduire son lecteur (III)

Questions possibles à l’oral de français sur « Au lecteur » de Montaigne

♦ A quel genre ce texte appartient-il ?
♦ Que nous apprend ce texte sur Montaigne ?
♦ En quoi ce texte appartient-il au courant humaniste ?
♦ Quel relation Montaigne entretient-il avec le lecteur ?

I – Une préface à une œuvre autobiographique

 A – L’omniprésence du « je »

Montaigne s’adresse « Au lecteur » et lui promet une œuvre autobiographique.

On retrouve en effet dans ce préambule les caractéristiques du pacte autobiographique tel que défini par Philippe Lejeune en 1971 dans le Pacte autobiographique.

Tout d’abord, Les Essais sont écrits à la première personne comme en témoigne l’omniprésence lexicale et grammaticale de la première personne. Souvent sujet place en tête de phrases (« Je n’y ai eu nulle considération de ton service », « Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis », «  Je veux qu’on m’y voie en ma façon »), la première personne apparaît aussi avec les déterminants possessifs « ma gloire », «  Mes forces », «  mes parents et amis », «  ma façon », « Mes défauts ».

En outre, le « je »  est sujet mais aussi objet (« je veux qu’on m’y voie », « je ne m‘y suis proposé », «  je m‘y fusse très volontiers peint » ).

Le « je » sujet et objet d’une même phrase crée un effet de miroir typique de l’écriture autobiographique.

La signature « de Montaigne » montre une légère mise à distance de Montaigne par lui-même, une mise à distance qui est un préalable nécessaire à l’écriture autobiographique.

 B – La préface, un pacte autobiographique avec le lecteur

Montaigne adresse au lecteur un véritable pacte de lecture : « Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre ».

Montaigne pose par cette phrase les trois instances d’une autobiographie : le lecteur d’abord, le « je » écrivant et le « moi-même » mis à distance, raconté, observé, analysé voire moqué.

Ces deux « je » sont réunis dans « mon livre » l’œuvre littéraire autobiographique faisant l’unité de la personne.

L’allitération en [m] fait entendre l’initiale de Michel et de Montaigne, accentuant l’effet de miroitement autobiographique.

Comme dans tout pacte autobiographique, Montaigne s’engage à la sincérité comme le montre le champ lexical de la sincérité : «livre de bonne foi », « façon simple », « naturelle », « ordinaire », «  sans contention et artifice », « vif », « ma forme naïve », « tout entier », « tout nu ».

Ce champ lexical abondant montre la transparence de l’auteur. Le livre sera un vrai miroir et non un miroir déformant. Ce champ lexical est doublé d’un champ lexical de la nature qui renforce la sincérité de l’écrivain (« naturelle », « sans contention et artifice », « ma forme naïve », « tout nu »).

Cette sincérité est accentuée par le rejet du registre épique et tout ce qui est de l’ordre du théâtre : « service », « gloire », « mes forces ne sont pas », « faveur du monde », «artifice ».

Loin du théâtre et de l’amour des grandeurs du monde, Montaigne adopte une démarche fondée sur la sincérité.

II – Le portrait humaniste de l’auteur

En scellant ce pacte autobiographique, Montaigne commence à dresser un portrait humaniste de lui-même. Ce texte n’est pas une simple adresse au lecteur : il est le début de l’œuvre elle-même.

Le champ lexical de la peinture montre que Montaigne dresse un portrait de lui-même : « traits », « étudiée », «je peins », « forme naïve », « peint ». Que peint-il ?

 A – Un sage humaniste

Le portrait que peint Montaigne est celui d’un humaniste, d’un sage qui sait que « vivre c’est apprendre à mourir ».

En effet, il veut dans ses Essais faire le portait d’une personne qui ne fait que passer dans la vie : « à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent, plus altière et plus vive, la connaissance qu’ils ont eue de moi. »

Par cette parenthèse, Montaigne rattache sa préface à la tradition des vanités ou memento mori (« souviens-toi que tu vas mourir ») très en vogue pendant l’humanisme du 16ème siècle puis dans le courant baroque. L’adjectif « vain » employé par Montaigne à la fin de la préface fait subtilement référence à ce genre littéraire.

Cette sagesse se rapproche aussi de la sagesse grecque qui valorise la connaissance de soi comme le mentionne le précepte gravé a l’entrée du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même ».

Montaigne se situe dans cette recherche philosophique et socratique d’une meilleure connaissance de soi-même. C’est donc le portrait d’un philosophe humaniste qui se détache de ce préambule.

B – Une ouverture humaniste à soi et au monde

Montaigne dresse aussi un autoportrait humaniste par son attachement à l’intimité et à l’intériorité comme le montre le champ lexical de l’intimité : « domestique », « privée », « particulière », « parents et amis », « Mes défauts ».

La signature « de Montaigne » montre son attachement à la particule nobiliaire mais surtout son enracinement et son désir d’appartenance à une lignée familiale.

Outre l’attachement à soi, cette dimension humaniste apparaît dans l’ouverture à l’autre.

Ainsi, Montaigne s’intéresse aux civilisations lointaines et primitives : « si j’eusse été entre ces nations qu’on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature ». En 1578, soit juste deux ans avant l’écriture de ce texte, Jean de Lery publie L’Histoire d’un voyage faict en terre de Brésil qui porte un regard à la fois ethnographique, linguistique et sociologique sur les Indiens du Brésil. Montaigne se fait l’écho de cet intérêt humaniste pour le nouveau monde.

Montaigne livre une préface autobiographique qui fait déjà un portrait de lui-même Mais elle déploie surtout une stratégie littéraire pour séduire le lecteur.

III – Une stratégie littéraire pour séduire le lecteur

 A – Une œuvre sans lecteur ?

Paradoxalement, alors que cette préface est adressée « Au lecteur« , Montaigne laisse entendre au lecteur que son œuvre littéraire n’a pas besoin de lui.

Tout d’abord, l’apostrophe « Lecteur » à deux reprises et le tutoiement (« Il t’avertit », « ton service », « je t’assure ») marque une désinvolture et une familiarité à l’égard du lecteur qui peuvent le surprendre voire le choquer.

Ensuite, Montaigne ne se place pas sous la dépendance du lecteur et n’attend pas son approbation : « Je n’y ai eu nulle considération de ton service ».

De manière générale d’ailleurs, son œuvre est caractérisée par la forme négative : « je ne m’y suis proposé aucune fin », « Je n‘y ai eu nulle considération », « Mes forces ne sont pas capables ».

L’abondance de la forme négative place le livre sous le signe du manque et de l’insuffisance : Montaigne adopte une stratégie pour dissuader son lecteur.

Il va jusqu’à le décourager de continuer sa lecture en qualifiant son livre de « frivole » et de « vain » adjectifs péjoratifs qui se rattachent à l’univers de la poésie de circonstance ou à des œuvres sans hauteur ni grandeur.

Il va même jusqu’à le congédier par un « Adieu donc ».

Cette contrepublicité (publicité qui dessert ce qu’elle veut vanter) est bien sur ironique et relève d’une stratégie du paradoxe pour mieux intriguer et attirer le lecteur.

B – Une stratégie de séduction littéraire

Montaigne souhaite en effet attirer le lecteur vers son œuvre.

Tout d’abord, le titre « Au lecteur » et les deux apostrophes (« lecteur ») rapprochent cette préface d’une lettre adressée au lecteur et crée de ce fait une proximité plutôt favorable entre l’auteur et le lecteur.

Le tutoiement peut être envisagé comme une complicité que Montaigne essaie d’instaurer avec le lecteur.

Par ailleurs cette préface est très construite comme en attestent les connecteurs logiques qui émaillent en particulier la fin du texte : « car », « Ainsi », « Adieu donc ». L’auteur tente d’enchaîner le lecteur pour l’inciter à poursuivre la lecture.

Le terme « Adieu » est une antiphrase car il entre en contradiction avec le terme ouvert d’ « entrée » que Montaigne évoque au début du texte.

La tournure restrictive « que je ne m’y suis proposé aucune fin, que domestique et privée » est une stratégie rhétorique destinée à rassurer le lecteur et à l’accueillir dans un univers modeste.

Même la mention qui pourrait sembler désinvolte pour le lecteur « Je n’y ai eu nulle considération de ton service » affirme la liberté de l’auteur mais aussi celle du lecteur qui n’a aucune dette envers l’auteur et vice versa.

Au lecteur, Montaigne, conclusion

Montaigne ouvre les Essais par un préambule au lecteur, une démarche traditionnelle destinée à avertir le lecteur de ce qu’il va lire.

Mais parce qu’il est déjà une œuvre littéraire autobiographique, cette préface est davantage un prologue ou même un prélude : une petite œuvre servant d’introduction à une autre œuvre.

En rejetant apparemment le lecteur Montaigne l’attire d’autant et symbolise bien l’esprit des Essais : une œuvre accueillante et hospitalière.

Rousseau dira malicieusement dans le préambule aux Confessions : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple ». Il savait très bien pourtant que Montaigne, dès le XVIème siècle, avait par ce texte ouvert la voie à l’aventure littéraire de l’autobiographie.

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  10 commentaires à “Au lecteur, Essais, Montaigne : commentaire”

  1.  

    Votre commentaire est super et complète bien le travail fait en classe. On se sent beaucoup plus rassurés pour le bac. Je suis sûr que vous aidez beaucoup d’autres personnes comme ça. Continuez, c’est génial !

  2.  

    franchement je trouve que c’est bien fait à part quelques éléments manquants dans l’introduction et une conclusion pas tip-top, ce commentaire est vraiment bien fait! je pense que je vais prendre ce plan pour le bac; il me rassure vraiment.

  3.  

    Merci pour ce commentaire, j’ai une question, est-ce une erreur d’utiliser ce commentaire pour une lecture analytique ?

    •  

      Bonjour Max,
      Le jour de l’oral, tu peux reprendre sans souci mes commentaires composés.

      Bien sûr, si ton professeur te demande de réaliser un travail écrit sur ce texte, il ne faut pas lui rendre mon commentaire : ce serait du plagiat.

      Vous devez simplement distinguer les exigences de vos professeurs à l’écrit et à l’oral. J’espère que cela te semble plus clair !

  4.  

    Bonjour, votre commentaire m’a été beaucoup utile étant donné que je ne comprends absolument pas cette oeuvre. Mais j’ai une question, comment faire pour trouver une ouverture sur l’humanisme alors que je ne comprends rien..? Quels conseils me donneraient vous ? Merci par avance

    •  

      Il est difficile de commenter un texte de Montaigne si tu n’as pas de notion sur l’humanisme. On vous fait étudier Montaigne parce qu’il est représentatif de l’esprit humaniste. Revois les caractéristiques de ce mouvement : ce te sera utile pour toute la lecture analytique ( et pas seulement pour la conclusion).

  5.  

    Bonjour ! ce commentaire est super mais je n’ai pas bien compris en quoi l’adjectif  » vain » fait référence au courant baroque ?

  6.  

    Bonjour, vos commentaires m’aident beaucoup car je prépare le bac de français, et j’ai cette oeuvre pour mon oral qui est dans une quinzaine de jours. Nous avons vu en classe qu’il y avait une « non incitation à la lecture » mais vous n’en avez pas du tout parlé dans votre commentaire, alors je voulais savoir si ma réflexion suivante est bonne?
    Dans le texte, on peut dire que la dernière phrase « ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain: adieu donc », est en contradiction avec tout le reste du texte, car ici Montaigne ne nous incite pas à lire son oeuvre mais le fait qu’il déconseille le lecteur pourrait être une technique afin de nous influencer à le faire quand même. Car il est vrai qu’en général quand on nous interdit ou déconseille explicitement de faire quelque chose on en a encore plus l’envie et on le fait malgré tout.
    Je voudrais savoir si cette réflexion est absurde ou si je peut le dire dans mon oral?

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