Pluie et vent sur Télumée Miracle, Schwarz-Bart : fiche de lecture

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Voici une fiche de lecture complète (avec résumé et analyse de l’oeuvre) sur Pluie et vent sur Télumée miracle de Simone Schwartz-Bart publié en 1972.

Ce roman est au programme du bac de français dans le cadre du parcours « Tisser les mémoires, habiter le monde » .

À travers le parcours de Télumée, une femme guadeloupéenne âgée, le roman retrace l’histoire de l’île et de sa communauté, marquées par la mémoire douloureuse de l’esclavage, mais animées d’une extraordinaire résilience, c’est-à-dire d’une capacité à se reconstruire positivement à la suite d’épreuves difficiles. La voix de la narratrice, qui mêle français et créole, donne à voir une façon singulière d’habiter le monde, poétique et musicale.

Qui est Simone Schwartz-Bart ?

Simone Brumant naît en 1938 à saintes (Charente-Maritime) de parents natifs de Guadeloupe, où la famille s’installe alors qu’elle n’a que 3 mois. La jeune femme fait ses études à Pointe-à-Pitre, Paris et Dakar. C’est à Paris qu’elle rencontre en 1956 André Schwartz-Bart, écrivain français qui obtient le prix Goncourt en 1959 et qu’elle épouse deux ans plus tard. Elle écrit avec lui le roman un plat de porc aux bananes vertes, puis signe seule, en 1972, Pluie et vent sur Télumée Miracle, considéré comme un chef d’œuvre de la littérature caribéenne (des Caraïbes).

Comment résumer Pluie et vent sur Télumée Miracle ?

Le roman s’ouvre sur les origines familiales de la narratrice, Télumée, à travers la figure fondatrice de sa grand-mère, Toussine.

Fille de Minerve, Toussine épouse Jérémie, un jeune pêcheur. Leur union est brutalement éprouvée par la « déveine » (la malchance) : une dispute entre leurs filles, Éloisine et Méranée, entraîne la mort accidentelle de cette dernière, brûlée vive. Après trois années de deuil, la vie reprend avec la naissance de Victoire.

Victoire devient la mère de Régina et de Télumée. Mais après la mort violente d’Angebert, le père de Télumée, poignardé lors d’une rixe, elle confie Télumée à Toussine.

À Fond-Zombi, l’enfant grandit sous la protection de sa grand-mère et s’initie à l’interprétation des rêves auprès de la sorcière Man Cia. À l’école, elle rencontre Élie, avec qui naît un amour simple et sincère.

À 16 ans, Télumée quitte l’école pour travailler comme servante chez les Desaragne, tandis qu’Élie échappe aux champs de canne en devenant scieur. Ils se retrouvent les dimanches après-midi, puis leur amour se concrétise : Élie bâtit une case nuptiale qui scelle leur union.

Leur mariage inaugure une période de bonheur. Mais un hiver désastreux plonge le village dans la misère. Élie sombre dans l’alcool et la violence. Battue et humiliée, Télumée est chassée de sa case le soir de Noël, lorsqu’Elie y introduit Laetitia, une autre femme.

Télumée se réfugie chez Toussine, qui ne tarde pas à rendre l’âme. Elle passe ensuite quatre semaines chez Man Cia avant de s’installer au morne La Folie, parmi les « Déplacés » et les « Égarés », où elle travaille à l’usine de canne à sucre dans des conditions difficiles.

Elle épouse Amboise, un ami d’Élie qui la courtise depuis longtemps. Leur union est heureuse pendant plusieurs années, jusqu’à la mort d’Amboise, tué lors d’une répression ouvrière. Marquée par ce deuil, Télumée se tourne vers la sorcellerie et adopte Sonore, une enfant abandonnée.

Plusieurs années favorables s’écoulent auprès de sa fille adoptive, jusqu’au jour où Sonore est détournée d’elle par un voisin mal intentionné, surnommé l’ange Médard, qui lui révèle ses origines. Ce dernier tente d’assassiner Télumée, mais meurt dans une chute. Elle l’accompagne avec compassion dans ses derniers instants, ce qui lui vaut le surnom de Télumée Miracle.

Après avoir vécu dans plusieurs villages, Télumée se retire à la Ramée, où elle attend la mort avec sérénité.

Quels sont les thèmes importants dans Pluie et vent sur Télumée Miracle ?

La nature

La nature occupe une place centrale dans le roman. Elle apparaît d’abord comme luxuriante et d’une extrême diversité. Simone Schwarz-Bart cite de nombreuses espèces animales, parfois rares pour le lecteur, ce qui renforce l’impression de profusion exotique : « Où donc prenait-il ces chargements de vivaneaux, de tazars, de balarous bleus » (I, 1). Le même procédé est utilisé pour les végétaux, notamment le flamboyant qui abrite les amours naissantes de Télumée et d’Élie, mais aussi d’autres arbres et fruits exotiques : « mallaccas, tamarins, pruniers de Chine aux fruits séduisants » (II, 2). Cette nature généreuse et foisonnante reflète l’énergie et la joie de vivre de Télumée.

Mais la nature révèle aussi les tensions à l’œuvre dans le roman. Le champ de canne à sucre, par exemple, symbolise la soumission et l’héritage de l’esclavage. Il est décrit comme un véritable enfer, un lieu de souffrance et d’aliénation des corps noirs : « Là dans le feu du ciel et des piquants, je transpirais toute l’eau que ma mère avait déposée dans mon corps » (II, 12).

La pluie et le vent, mis en avant dans le titre, renvoient symboliquement aux épreuves traversées par Télumée : abandon, violence conjugale, perte des êtres chers, vieillissement. À l’image des éléments naturels, ces malheurs sont imprévisibles et souvent dévastateurs. Pourtant, Télumée apprend à y survivre. Son surnom, « Télumée Miracle », souligne son exceptionnelle résilience et sa capacité à rester debout malgré les intempéries de l’existence.

La musique et la chanson

Le roman est habité par la musique et la chanson, qui ancrent le roman dans l’oralité et la musicalité de la Guadeloupe. Au début du récit, Toussine hypnotise déjà Télumée avec des complaintes exprimant la souffrance et la séparation liées à l’esclavage : « Maman où est où est Idahé / Ida est vendue et livrée Idahé / Ida est venue et livrée Idahé » (II, 1). Élie, lui, chante l’amour pour Télumée : « Télumée quelle belle enfant / Une enfant une canne congo mesdames (…) » (II, 7).

La chanson reflète aussi la voix de la rumeur et de l’opinion publique. Elle relaie les jugements du groupe et peut se montrer cruelle, comme lorsque les femmes du village de l’Abandonnée chantent leur jalousie à l’annonce du mariage de Toussine : « Mariée aujourd’hui / Divorcée demain / Mais Madame quand même » (I, 1).

La musique permet aussi de conserver la mémoire, notamment celle des défunts, comme l’illustre la chanson dédiée à Toussine: « La Reine est morte, messieurs, a-t-elle vécu ? / Nous ne savons pas. »

Le prénom de la fille adoptive de Télumée, Sonore, souligne l’importance du sens de l’ouïe dans le roman.

La condition des Noirs

Le roman de Simone Schwartz-Bart aborde un thème plus politique : celui de la place des Noirs dans le monde. La sorcière Man Cia rappelle la déshumanisation que constituait l’esclavage : « ce qui m’a toujours tracassée, dans la vie, c’est l’esclavage, le temps où les boucauts de viande avariée avaient plus de valeur que la nôtre » (II, 11).

Même après l’abolition de l’esclavage en 1848, les tensions entre Noirs et Blancs demeurent vives. Madame Desaragne, au service de laquelle entre Télumée, incarne la persistance d’un discours colonial imprégné de mépris : « ah, savez-vous au moins qui vous êtes, vous les nègres d’ici ? (…) Mais savez-vous seulement à quoi vous avez échappé ? … sauvages et barbares que vous seriez en ce moment, à coucher dans la brousse, à danser nus et à déguster les individus en potée … » (II, 4).

Le nom même de « Desaragne » laisse entendre le substantif « araignée » (aragne en ancien français) qui suggère le caractère nocif et prédateur des colonisateurs. Ceux-ci sont caractérisés par une rationalité froide, rigide : « chaque chose avait une place, une heure, une raison d’être bien précise, rien n’était laissé au hasard »  (II, 4).

Le séjour d’Amboise en France pendant 7 ans met en lumière cette hostilité. Il a l’impression de marcher constamment « sous une avalanche de coups invisibles » (p.223). Cette expérience nourrit en lui une colère profonde, qui frôle la violence physique lorsque, croisant un blanc lors de son retour en Guadeloupe, il ressent « l’envie mystérieuse de lui ouvrir la gorge avec son petit couteau » (II, 14). La mort d’Ambroise lors d’une répression ouvrière vient rappeler le peu de considération accordée à la vie des Noirs par les Blancs.

Quelles sont les caractéristiques de l’écriture de Pluie et vent sur Télumée Miracle ?

L’écriture de ce roman est avant tout lyrique. En effet, la narratrice aborde des thèmes lyriques par excellence – la mémoire, le temps qui passe, l’amour, le bonheur, le rapport à la nature – avec une grande musicalité. Elle rend hommage à la poésie dans un monde menacé par la violence et l’urbanisation. Elle va jusqu’à proposer une nouvelle cosmogonie (récit mythologique qui explique la formation du monde) où l’amour constitue le cinquième élément fondamental : « Il y a l’air, l’eau, le ciel et la terre sur laquelle on marche, et l’amour » (II, 6). Le récit prend aussi une dimension fantastique : les apparitions des morts, les esprits, la sorcellerie et les figures ambiguës comme man Cia ou Laetitia brouillent la frontière entre réel et imaginaire.

Mais le roman est aussi profondément tragique. La vie de Télumée est marquée par la violence, la séparation et la perte. Son errance finale et son absence de descendance soulignent son impossibilité à trouver sa place dans le monde moderne.

Que signifie le parcours « Tisser les mémoires, habiter le monde » ?

Introduction

Dans ce roman, Télumée remonte les fils de la mémoire familiale et de sa propre existence. Mais cette mémoire intime est indissociable de la mémoire collective, liée à l’histoire de l’esclavage en Guadeloupe. En effet, la vie de ses ancêtres, comme la sienne, est marquée par la violence, la perte et le déracinement, qui ont frappé toute la communauté noire de l’île.

Le roman interroge alors la possibilité de trouver sa place dans un monde qui exclut et dénigre. À première vue, la réponse semble tragique : Télumée termine sa vie seule, sans descendance, dans la nostalgie d’un temps passé fait de fertilité et de nature généreuse. Mais à y regarder de plus près, elle parvient pourtant à habiter le monde autrement, grâce à la mémoire, à la poésie et à l’émerveillement. Son extraordinaire résilience et son regard poétique réenchantent son existence.

La mémoire personnelle est au coeur du roman

La mémoire personnelle est au cœur du roman. La narratrice remonte le fil de ses origines, comme on retrace un arbre généalogique. La première partie, consacrée aux « miens », évoque ainsi les ancêtres de Télumée : ses arrières-grands-parents Minerve et Xango, ses grands-parents Toussine et Jérémie, et ses parents Victoire et Angebert, avant que la seconde partie ne s’attache à la vie de Télumée elle-même. Cette composition chronologique donne l’impression que la narratrice feuillette un album de famille avec le lecteur. Pour Télumée, habiter le monde suppose donc d’abord de savoir d’où l’on vient.

La mémoire individuelle se confond avec la mémoire collective

Mais ces origines sont marquées par la souffrance. La mémoire individuelle se confond avec la mémoire collective de l’esclavage en Guadeloupe : « Pourtant, il n’y a guère, mes ancêtres furent esclaves en cette île à volcans » (I,1). Le destin de Télumée reflète celui du peuple noir guadeloupéen, marqué par la domination coloniale. Ainsi, le travail au service de la famille Desaragne ou dans les champs de canne à sucre souligne la résurgence dans le présent du passé esclavagiste. Les lieux portent également cette mémoire douloureuse : Fond-Zombi ou le morne La Folie sont des espaces pour les « Déplacés » et les « Égarés », héritiers des anciens esclaves. 

Comment habiter un monde qui nous exclut ?

Le roman pose ainsi une question : comment habiter un monde qui nous exclut ? Cette quête traverse l’ensemble du récit. Lorsque Télumée vit son amour avec Elie, elle se sent enfin « à [sa] place exacte dans l’existence », mais cet équilibre ne dure pas. Les intempéries de la vie s’abattent sur elle : violences, trahison, abandon, perte des êtres chers, pauvreté. La souffrance suit toujours les moments de joie : « La femme qui a ri est celle-là même qui va pleurer. » (II, 2) Pourtant, Télumée fait preuve d’une extraordinaire résilience, qu’elle exprime au dernier chapitre : « Mais pluie et vents ne sont rien si une première étoile se lève pour vous dans le ciel, et puis une seconde, une troisième, ainsi qu’il advint pour moi, qui ai bien failli ravir tout le bonheur de la terre. » (II, 15) Face aux épreuves de la vie, à la modernité technique et à l’urbanisation, la mémoire, le lyrisme et la poésie lui permettent malgré tout d’habiter le monde, d’en saisir la magie et de préserver des instants d’émerveillement.

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Amélie Vioux

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