Prose du transsibérien, Cendrars : fiche de lecture

Voici un résumé et une analyse (fiche de lecture) du recueil
Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France de
Blaise Cendrars.

Prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France est un long poème en vers libre publié en 1914.

Dans ce poème, Blaise Cendrars se remémore son long voyage en train, de Moscou à la Mongolie, pendant la Révolution russe et la guerre russo-japonaise de 1905.

La fascinante et désespérée Jeanne, une jeune prostituée, l’accompagne dans cette traversée d’un monde bouleversé.

Prose du Transsibérien est une œuvre pionnière de la modernité poétique.

En effet, ce long poème témoigne d’une véritable recherche de la modernité, de par l’usage de vers libres saccadés qui restituent le mouvement du voyage en train, les évocations prosaïques qui tranchent avec le lyrisme traditionnel et la multiplicité de références historiques et artistiques.

La juxtaposition d’images apocalyptiques et mélancoliques créent également une œuvre d’une grande richesse.

Cette esthétique de la juxtaposition caractérise le futurisme et le simultanéisme du début du XXe siècle, dont Blaise Cendrars est l’un des éminents représentants.

Ce long poème est l’œuvre la plus célèbre de Cendrars, et contribua à le faire connaître, notamment par l’adaptation picturale de l’artiste-peintre Sonia Delaunay.

Extrait de Prose du Transsibérien analysé:

Qui est Blaise Cendrars?

Frédéric-Louis Sauser, connu sous le pseudonyme de Blaise Cendrars, est un poète-voyageur suisse, également reconnu pour ses reportages et ses romans (comme l’Or, 1925).

Adolescent rêveur et indépendant, il fugue puis voyage abondamment dès sa jeunesse, en Russie notamment.

Sa traversée du monde inspira profondément sa création artistique (comme le recueil Bourlinguer publié en 1948).

Malgré son incessant besoin de voyages, Cendrars fit partie des cercles artistiques modernistes de son époque. Il était proche notamment du poète Apollinaire, des peintres Delaunay ou de Marc Chagall.

Soldat amputé lors de la Première Guerre mondiale, voyageur assistant aux événements décisifs de son temps, Cendrars est le témoin d’une histoire tragique.

Son pseudonymeBlaise Cendrars – dit sa conception de la poésie, dont l’intensité fait du poète un brûlé vif qui sans cesse renaît de ses cendres tel un phénix : Blaise /braise et Cendrars / cendres.

Comment résumer la Prose du Transsibérien?

Le poète adolescent à bord du Transsibérien

Au début du poème, Blaise Cendrars se décrit en adolescent de 16 ans assoiffé et inassouvi : « mon adolescence était alors si ardente et si folle » , « J’avais soif » , « J’avais faim » .

L’adolescent a exploré la ville de Moscou qui ne parvient pas à satisfaire sa soif d’aventures et de découvertes.

Le poète aventureux prend le train un vendredi matin, en accompagnant un marchand: «Et je partis moi aussi accompagner le voyageur en bijouterie».

Il raconte alors le voyage du poète à bord du Transsibérien, de Moscou à la Mongolie, à travers les immensités sibériennes dont il énumère les toponymes exotiques et étranges : « Tomsk Tchéliabinsk Kainsk ».

Le poète témoin d’une histoire tragique

Blaise Cendrars évoque la Révolution russe anti-tsariste de 1905 et à ses conséquences: «Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe.», «La mort en Mandchourie».

Il évoque également la guerre perdue contre le Japon la même année: «En Sibérie tonnait le canon, c’était la guerre», «Nous ne pouvons pas aller au Japon».

À mesure que le poème et le train progressent vers l’est, les évocations de la guerre et de la misère se font plus violentes et apocalyptiques: «La faim le froid la peste le choléra».

De l’intériorité à l’extériorité

Blaise Cendrars restitue fidèlement ce qui l’entoure(passagers, trains, paysages):«Mon browning le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d’à côté.»

Mais cette attention à l’extériorité alterne avec l’introspection: «et pourtant, / J’étais triste comme un enfant».

Ce poème est ainsi rythmé par l’alternance entre une extériorité qui tend vers l’objectivité du reportageLa mort en Mandchourie»), et une subjectivité introspective des plus sensible («Du fond de mon cœur des larmes me viennent»).

La rencontre amoureuse de Jeanne

Dans le Transsibérien, le poète rencontre la «douce et muette» Jeanne, triste («Elle ne sourit pas») prostituée, «enfant […] au fond d’un bordel».

Il dialogue avec elle, tour à tour avec tendresseelle est mon amour»), et agacement tu m’énerves», «fais ton travail»).

Jeanne est une muse ambivalente pour le poète. Elle est tantôt idéalisée, comme dans un poème lyrique traditionnel (« immaculée » , « la fleur du poète » , « une fleur candide » ) tantôt avilie par un vocabulaire rabaissant : « au fond d’un bordel » , « ton ventre est aigre et tu as la chaude-pisse » …

Les irrégularités de ce dialogue amoureux restituent les incertitudes adolescentes de l’amour.

La mélancolie de Cendrars

Jeanne renvoie le poète à l’enfance et à Paris dont ils s’éloignent inexorablement. Elle lui rappelle sans cesse, comme un refrain : «Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?»

Le poète adolescent exprime sa mélancolie et sa tristesse tandis que le Transsibérien l’emporte loin, comme s’il regrettait ce voyage: «ma vie / Ma pauvre vie».

Le voyage en train peut se lire comme une métaphore du temps qui passe et qui éloigne le poète de l’enfance.

Il indique ainsi à Jeanne : « Tu es loin de Montmartre, de la Butte qui t’a nourrie du Sacré-Coeur contre lequel tu t’es blottie » comme pour lui rappeler qu’ils ont quitté le giron maternel pour se lancer dans l’âge adulte.

Le trajet vertigineux du train correspond à la vie du poète : « ce voyage est terrible » .

Aux images de contrées merveilleuses (« Fidji« , « les îles perdues du pacifique » …) succèdent des images apocalyptiques (« A Talga, 100 000 blessés agonisaient faute de soins » , « J’ai vu dans les lazarets des plaies béantes des blessures qui saignaient à pleines orgues » .)

C’est dans la mélancolie que le poème s’achève, avec cette longue apostrophe à Paris: «O Paris / Grand foyer chaleureux».

Le poète évoque sa jeunesse perdue et sa solitude.

Quels sont les thèmes importants dans La prose du Transsibérien?

L’ardeur adolescente

Le poète incarne l’ardeur de l’adolescence.

Il est animé par un sentiment de révolte d’où son évocation de la Révolution russe de 1905 : « Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe… » .

Il rejette son enfance passive dès les premiers vers (« et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance » ) pour se projeter vers l’immensité du monde avec un enthousiasme dévorateur: «Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours / Car mon adolescence était si ardente et si folle / Que mon cœur […] brûlait».

C’est un adolescent insatiable d’aventures : « j’avais soif« , « j’avais faim » .

Cette soif de découvertes le consume comme le souligne le champ lexical du feu : « mon coeur (…) brûlait » , « je voulais me nourrir de flammes » .

Son aspiration à l’indépendance rappelle d’ailleurs Rimbaud, jeune poète fugueur.

Le jeune adolescent égrène des topoï et des toponymes propres à la littérature de voyage, car le poète est d’abord un lecteur qui rêve de vivre ses lectures: «Alibaba», «Aux Fidji règne l’éternel printemps», «Viens au Mexique!»

La fragilité

Mais cette ardeur adolescente se double d’une fragilité qui revient comme un refrain, malgré l’exaltation du voyage: «J’étais triste comme un enfant».

Le poète dit ne plus se souvenir de son enfance mais déploie un imaginaire lié à l’enfance dans certaines comparaisons : « Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare / croustillé d’or » .

Prose du transsibérien est emprunt d’une grande mélancolie car le poète se remémore celui qu’il était adolescent («Je m’abandonne / Aux sursauts de ma mémoire…») .

Si le trajet en train est une métaphore de la vie, Blaise Cendrars laisse penser que le prolongement de cette adolescence fulgurante fut sans bonheur : « Tous les matins on met les montres à l’heure / Le train avance et le soleil retarde  » ; « J’ai peur / Je ne sais pas aller jusqu’au bout » , « le voyage devint beaucoup trop lent / Beaucoup trop long » .

Le poète doute régulièrement de ses pouvoirs créateurs: «J’étais déjà si mauvais poète», «Moi, le mauvais poète», «Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers».

Le trajet en train pourrait aussi être une métaphore de l’aventure poétique, Blaise Cendrars regrettant de ne pouvoir faire revivre le chant poétique.

Le train, incarnation de la modernité

L’élancement du train fascine le poète.

Le voyage et la vitesse sont associées à la modernité : « Et le sifflement de la vapeur / Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel » (vv. 95-96)

Mais ce même Transsibérien est également dépeint de manière terrifiante, comme un train infernal se jetant vers un abîme de chaos: «Les roues vertigineuses […] / Les démons sont déchaînés / Ferrailles».

Si bien que le train devient le cachot d’un poète enchaîné aux désastres du monde: «Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunnel».

Le train est le reflet d’une modernité contradictoire et ambigüe, à la fois exaltante et morbide.

La création d’une mythologie personnelle

Blaise Cendrars se met en scène dans ce poème avec un récit à la première personne.

En transfigurant sont récit de voyage, il transforme sa vie en mythologie personnelle, avec ses épreuves, ses rencontres, ses succès.

Blaise Cendrars forge notamment sa figure de poète-voyageur, dont les aventures épiques sont tour à tour effrayantes et exaltantes: «Ce voyage est terrible», «Oh viens! viens!», «Je suis en route / J’ai toujours été en route».

On peut parler de mythologie personnelle car il n’existe aucune preuve que Blaise Cendrars a pris le transsibérien. À un journaliste qui lui demandait s’il avait vraiment fait le voyage, Baise Cendrars répondit : « Qu’est-ce que ça peut te faire, puisque je vous l’ai fait prendre à tous !« 

Il affirme également son appartenance aux mouvements artistiques modernes des cercles parisiens: «Comme dit Guillaume Apollinaire», «Si j’étais peintre je déverserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage», pratique picturale évoquant le fauvisme autant que le simultanéisme.

Le poète s’érige en figure d’autorité énonçant des vérités sur la vie, comme dans ce vers au présent de vérité générale:«Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente».

L’amour avec Jeanne

Jeanne, qui accompagne Cendrars tout au long du trajet, incarne la Muse malade du poète moderne.

C’est une figure féminine ambivalente, à la fois pureAu fond de ses yeux […] / Tremble un doux lys d’argent, fleur du poète») et souilléefais ton métier», «la putain»), à qui Cendrars s’adresse tantôt avec lyrisme, tantôt avec mépris.

Son prénom l’anoblit en la rattachant à Jeanne d’Arc, figure sainte emblématique de la France, d’autant plus que Cendrars utilise à plusieurs reprises l’orthographe médiévale Jehanne, notamment dans le titre : La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France.

Mais l’idéal amoureux est condamné par la bassesse du monde. Dans les derniers vers, Jeanne n’est plus que « La petite prostituée » (v.440)

Les aspirations à l’élévation sont vouées à la chute.

5 – Quelles sont les caractéristiques de l’écriture dans ce poème ?

Le vers libre et la suppression de la ponctuation

Blaise Cendrars s’affranchit complètement des règles de versification traditionnelles en utilisant le vers libre, c’est à dire un vers qui n’est soumis à aucune contrainte formelle (pas de longueur imposée, pas de rimes…)

Blaise Cendrars n’a pas inventé le vers libre, que Rimbaud a déjà utilisé avant lui, mais c’est lui qui, avec Guillaume Apollinaire, a fait définitivement entrer le vers libre dans la poésie française.

Le vers libre permet de rendre compte de rythmes nouveaux imposés par la modernité.

Dans La Prose du transsibérien, il restitue les tressautements des « rythmes du train » ainsi que ses accélérations et décélérations.

Cette variété de rythmes symbolise aussi l’irrégularité de la course du monde comme le souligne le vers suivant : «Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente».

Cette poésie frénétique et irrégulière se veut donc le reflet d’une modernité prometteuse et potentiellement destructrice.

La suppression partielle de la ponctuation abolit la phrase, et intensifie également la célérité du poème-train.

Cendrars allège aussi la phrase de certains mots pour créer un effet de vitesse : « J’étais très heureux insouciant » (v.73) (au lieu de « J’étais très heureux et insouciant » ).

Ces innovation formelles permettent de rendre compte du rythme effréné de la modernité.

On dit que que c’est en imitant Blaise Cendrars, qui avait donné une lecture publique de La Prose du transsibérien, que Guillaume Apollinaire a supprimé à son tour la ponctuation de son recueil Alcools.

Le simultanéisme

Le simultanéisme est un mouvement artistique initié par les peintres Sonia et Robert Delaunay entre 1912 et 1913 qui prône le principe des contrastes simultanés de couleurs (voir le tableau qui illustre cette fiche de lecture)

Blaise Cendrars connaissait le couple Delaunay dont il admirait la peinture.

Il transpose en littérature les principes du simultanéisme en juxtaposant un flux d’images, d’impressions et de souvenirs, tantôt lyriques tantôt apocalyptiques.

L’anacoluthe* (*rupture syntaxique) et l’énumération favorisent la juxtaposition des images: «Des femmes des entre-jambes à louer qui pouvaient aussi servir / Des cercueils».

Le choix du vocabulaire peut également surprendre car Cendrars ne s’interdit aucun mot, accolant des vers lyriques ou épiques à des évocations crues, réalistes et parfois vulgaires.

Quant à l’usage du tiret, il permet de relier ce qui est séparé : « Bâle-Tombouctou ».

Le mouvement

Ce long poème nous emmène dans une épopée : le lecteur suit chaque étape du voyage de Blaise Cendrars, depuis les jours précédents son départ à Moscou jusqu’en Mandchourie.

Ce sont donc le voyage et le mouvement qui structurent cette œuvre.

Néanmoins, La Prose du transsibérien est aussi rythmée par des refrains mélancoliques qui contredisent cette idée de progression : « En ce temps-là j’étais dans mon adolescence » ou « Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ? ».

Les nombreuses répétitions et anaphores créent des pauses mélancoliques et restituent le sentiment de désespoir du poète qui échoue dans sa quête.

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Amélie Vioux

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