Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 6 : analyse linéaire

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Voici une analyse linéaire du chapitre 6 de Pluie et vent sur Télumée miracle. L’extrait étudié va de “Une brise s’empara de moi » à « ce même visage sans beauté ruisselante.”

Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 6, introduction

Le roman de Simon Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, publié en 1972, raconte la vie d’une femme guadeloupéenne dont l’identité se construit grâce à la nature et la culture de son île.  Tout en restant un personnage unique, Télumée a un parcours typique de la femme antillaise de son époque. (Voir la fiche de lecture sur Pluie et vent sur Télumée miracle)

Dans le passage étudié, elle décide de quitter une demeure où elle est employée comme domestique et où elle souffre de la solitude et des conditions de vie, pour retourner auprès de ceux qu’elle aime. Censée descendre à Fond-Zombi, elle décide finalement de prendre le chemin vers Bois Riant où Élie, son amant, travaille.

Extrait étudié

Une brise s’empara de moi, et je me retrouvai sur la route, loin de la demeure à colonnades et bougainvillées, libre de mes deux seins. Maintenant le soleil avait quitté la montagne, et se trouvait au bord du ciel, juste derrière la flotte de nuages en péril. J’avais tant pleuré cette nuit qu’une soie rose flottait entre mes yeux et le ciel, la route, les champs de canne avoisinants, les mornes au loin qui passaient de verts en verts, toujours plus pâles, toujours plus doux, et tout au fond de l’horizon la montagne du Tombeau des Braves, Balata Bel Bois, qui se confondait encore avec les nuages.

Mes jambes avaient pris le chemin de Fonds-Zombi, mais mes yeux ne quittaient pas la montagne, s’efforçant de reconnaître les hauteurs de Bois-Riant, où mon Zèbre sciait ses planches. Je riais en moi-même, songeant que si une femme aime un homme, elle voit une savane et t’affirme : voici un mulet. Il y a l’air, l’eau, le ciel, et la terre sur laquelle on marche, et l’amour. C’est ce qui nous fait vivre. Et si un homme ne te donne pas un ventre plein de manger, s’il te donne un cœur plein d’amour, cela suffit pour vivre. C’est ce que j’avais toujours entendu autour de moi, et c’est ce que je croyais. Et maintenant, sur le chemin de Fonds-Zombi, j’étais une femme libre de mes deux seins, et je sentais à chaque pas les yeux d’Élie contre les miens, ses pas à l’intérieur des miens, et les gens que je saluais me croyaient seule, alors qu’il était en moi déjà, sur ce chemin. Quand j’atteignis le pont de l’Autre Bord, les nuages en perdition s’étaient engloutis, et le soleil lançait des feux aveuglants et rouges dans un ciel entièrement vert. Il y avait d’un côté la route qui mène à Fonds-Zombi, argileuse, crevassée, pleine de souches et de cailloux, et de l’autre un sentier fuyant directement sur la forêt. Une hésitation me saisit, je me sentais plus vaporeuse que l’écume d’un torrent. Et puis je me dis que la rivière a beau chanter et faire ses méandres, il faut qu’elle descende à la mer et se noie. Délaissant alors le chemin de Fonds-Zombi, je m’engageai sur la sente qui mène à Bois-Riant, comme attirée par la présence de mon nègre en sueur, sur ses échafaudages de petite bête à cinq doigts et deux yeux. Dans la confusion de mon cœur, je pressentais obscurément que la clairière là-haut était piégée, mais elle m’aveuglait, m’attirait malgré moi. Et comme je me précipitais, courant maintenant à travers monticules et fondrières de boue, toutes choses devenaient éblouissantes, parées de la lumière qui descendait de Bois-Riant.

J’allais comme dans un rêve, dans l’odeur des plantes en décomposition. Une rivière courait au pied du mont où se tenait l’échafaudage d’Élie et de son amie Amboise. Je descendis la pente glissante, et, chassant quelques feuilles, je baignai une dernière fois mes yeux qui s’étaient remis à pleurer, je ne le savais pourquoi, depuis quelques instants. L’eau stagnait par endroits, autour de roches verdâtres, mais plus loin elle reprenait son cours, ruisselait à nouveau, claire, transparente. Penchée sur mon image, je songeai que Dieu m’avait mise sur terre sans me demander si je voulais être femme, ni quelle couleur je préférais avoir. Ce n’était pas ma faute s’il m’avait donné une peau si noire que bleue, un visage qui ne ruisselait pas de beauté. Et cependant, j’en étais bien contente, et peut-être si l’on me donnait à choisir, maintenant, en cet instant précis, je choisirais cette même peau bleutée, ce même visage sans beauté ruisselante.

Problématique

Comment le paysage guadeloupéen devient-il le reflet du cheminement intérieur de Télumée ?

Plan linéaire

Dans un premier temps, nous verrons que la marche de Télumée entre dans un processus libérateur, liberté qui gagne tout le paysage.

Dans un deuxième temps, nous étudierons comment le chemin oblige la narratrice à faire un choix de vie.

Dans un dernier temps, nous questionnerons le rôle des éléments placés sur le chemin de la narratrice et qui contribuent à sa quête identitaire.

I – Une marche, à l’aube, qui libère physiquement et émotionnellement

De “Une brise s’empara de moi…  c’est ce que je croyais”

Cet extrait s’ouvre sur une personnification de la brise qui rappelle la proximité de la narratrice avec les éléments naturels. “Une brise s’empara de moi” montre que Télumée n’est pas pleinement maîtresse de sa marche : une sorte de force magique la guide.

Le mouvement du départ est renforcé par les verbes et les compléments de lieu “loin de la demeure”, “au bord du ciel”, “au fond de l’horizon” aussi bien associés au personnage qu’aux éléments du paysage. Ce mouvement accompagne le passage de la nuit au jour et fait de l’aube le reflet du renouveau intérieur de la narratrice.

L’élan provoqué par le souffle du vent entraîne des libérations concrètes comme symboliques. L’étonnante expression “libre de mes deux seins”rappelle que Télumée devient femme et part rejoindre son amant Elie, pour faire sa vie avec lui, malgré les avertissements de son employeuse.

De plus, elle abandonné une domesticité qui rappelait l’esclavage de ses ancêtres. Les deux compléments du nom qualifiant la demeure “à colonnades et bougainvillées” décrivent clairement une maison coloniale. On trouve un élément architectural caractéristique et l’évocation implicite de Bougainville, un des premiers colonisateurs des Antilles.

Le corps de Télumée est représenté par des synecdoques : “Mes jambes avaient pris le chemin”, “mes yeux ne quittaient pas la montagne”. Ces fragments corporels décrivent à la fois une libération douce et progressive, comme la vue qui se dégage, et une hésitation sur le lieu où se rendre. On remarque que Fond-Zombi et Bois Riant s’opposent géographiquement, que les jambes et les yeux ne sont pas en accord.

D’ailleurs, le paysage et la nature occupent une place centrale dans ce cheminement. Les descriptions créent une atmosphère poétique, presque romantique : “de verts en verts, toujours plus pâles, toujours plus doux”, “une soie rose flottait entre mes yeux et le ciel”. Il ne faut pas oublier que cette métaphore traduisait en premier lieu les conséquences d’une nuit de pleurs  : elle devient ici un procédé pour transcrire le sentiment amoureux.

Si le ciel, les nuages et les champs de cannes paraissent des éléments communs de l’île perçus par Télumée, “le Tombeau des braves, Balata Bel Bois est une référence aux nègres-marrons, les esclaves qui s’échappaient des plantations pour se cacher dans les montagnes. La vue sur la nature qui se dégage peu à peu d’un temps menaçant devient le miroir des sentiments de Télumée et l’illustration de sa libération.

Au présent de vérité générale, la narratrice livre une réflexion sur l’amour : « Il y a l’air, l’eau, le ciel et la terre […] et l’amour. » L’énumération compose une véritable cosmogonie : en ajoutant l’amour aux quatre éléments, Télumée en fait une force fondamentale, indispensable à la vie.

La réécriture des expressions “vivre d’amour et d’eau fraîche” et “l’amour rend aveugle” par si un homme ne te donne pas un ventre plein de manger, s’il te donne un cœur plein d’amour, cela suffit pour vivre.” et “si une femme aime un homme, elle voit une savane et t’affirme : voici un mulet” permet de reformuler des lieux communs dans une langue imagée, proche de la tradition orale créole.

L’amour donne du sens à l’existence de Télumée à ce point du récit. Pourtant, cette partie se conclut par une nuance “c’est ce que je croyais” qui pointe du doigt la naïveté du personnage.

II – Un cheminement hésitant qui oblige à un choix de vie

De “Et maintenant, sur le chemin de Fond-Zombi… m’attirait malgré moi”

Télumée réaffirme sa liberté de femme qui marche seule, mais dont l’amant est présent intérieurement : “il était en moi déjà” La fusion des pas et des regards traduit une osmose amoureuse.

Le paysage poursuit son évolution pour imiter le désir et la passion qui grandissent au fil de la marche de Télumée. Aux couleurs douces et pastels succèdent “des feux aveuglants et rouges”, “un ciel entièrement vert”. Hyperboliques, ces tons dévoilent un amour excessif et aveugle.

C’est au niveau d’un pont, élément architectural qui permet la traversée, que naît l’hésitation de la narratrice. Elle doit faire un choix de vie fondamental  : “ Il y avait d’un côté la route […] et de l’autre un sentier.”

Le lecteur comprend que cet embranchement a une portée symbolique, comme on peut en repérer dans les récits merveilleux. La route représente la voie de la raison, socialement tracée, mais souvent peu attirante : “argileuse, crevassée, pleine de souches et de cailloux”. Au contraire, le sentier fuit, à la manière de l’aventure et de la passion.

Le monde du conte initiatique est renforcé par le toponyme “Bois Riant” et la métaphore des scieurs de long comparés à “de petites bêtes à cinq doigts et deux yeux.”

Télumée connaît le chemin le plus sage, mais préfère s’en remettre à son sort. La métaphore filée de la rivière renforce l’idée de fatalité : “il faut qu’elle descende à la mer et se noie” et rappelle qu’avec le vent, l’élément de l’eau guide le parcours de l’héroïne indifféremment vers les bonnes et les mauvaises décisions.

L’expression “dans la confusion de mon cœur” révèle un dilemme, un combat entre la lucidité et la passion amoureuse. Le pressentiment du danger “piégée”, “attirait malgré moi” donne au passage une tension tragique.

III – Un paysage qui révèle l’identité profonde de la narratrice

“Et comme je me précipitais… sans beauté ruisselante.”

L’univers du conte merveilleux se poursuit dans cette course de Télumée qui semble avoir chaussé des bottes de sept lieues pour rejoindre son but “à travers monticules et fondrières”. Le décor devient onirique : “éblouissantes”, “parées de lumière”, “J’allais comme en rêve”.

Les sens sont alertes : odeurs, luminosité, contact du végétal, et provoquent des pleurs. Il semblerait que Télumée vive une révélation. D’ailleurs, elle se retrouve de nouveau dans un lieu symbolique, le bord de la rivière, qui la plonge dans une réflexion profonde.

Les termes péjoratifs “stagnait” et “verdâtres” s’opposent aux termes mélioratifs “ruisselait”, “claire”, “transparente”. Ils dessinent le parcours changeant de la rivière dont Télumée tire une leçon de vie.

De plus, son image se reflète dans l’eau pour faire glisser le personnage dans l’introspection. Cette pause en bord de rivière déclenche une méditation sur son identité  : “Dieu m’avait mise sur terre sans me demander si je voulais être femme.”

S’ajoute à la contrainte de la condition féminine, la contrainte raciale. La narratrice souligne une forme d’injustice subie : “ce n’était pas ma faute”. Cependant, le passage se clôt sur une acceptation lumineuse de soi  : “j’en étais bien contente”.

Ici, le mythe de Narcisse est pris à contre-courant. Le miroir de l’eau ne la leurre pas sur sa personne : elle y voit tout ce qui peut être désavantageux : “une peau si noire que bleue”, “un visage qui ne ruisselait pas de beauté.” Télumée accepte son apparence et son identité, ce qui marque un tournant dans sa quête.

Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 6, conclusion

La marche de Télumée qui part de la maison coloniale pour atteindre son amour à Bois Riant est à la fois une course vers la liberté et une quête identitaire. Le lecteur est porté par l’évolution des émotions, du paysage et de l’être profond du personnage.

En mêlant les symboliques du conte, l’introspection et la poésie de la langue, Simon Schwarz-Bart parvient dans ce passage à résoudre plusieurs quêtes du personnage. Télumée conquiert l’amour, la liberté et l’acceptation de soi. Les images de la nature accompagnent cette transformation intérieure et en sont le reflet.

À travers ce texte, l’autrice célèbre aussi la force des femmes antillaises, capables d’aimer et de se relever, même en proie à la fatalité de l’existence et face à ses obstacles.

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