Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 9, la renaissance de Télumée : analyse

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Voici une explication linéaire de la fin du chapitre 9 (partie II) de Pluie et vent sur Télumée miracle. Quittée par Élie, Télumée traverse une période de profond abattement avant de renaître soudainement.

L’extrait étudié va de “Le soleil n’est jamais fatigué de se lever«  » à « parle-moi de ça…”

Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 9, introduction

Dans Pluie et vent sur Télumée Miracle, publié en 1972, Simone Schwarz-Bart raconte la vie de Télumée, une femme guadeloupéenne, qui a connu des bonheurs immenses et de grandes souffrances. Le texte s’apparente à un parcours initiatique qui donne à l’existence de la protagoniste et narratrice une dimension universelle.

Ce roman, qui se déroule aux Antilles, est un hommage au territoire insulaire de la Guadeloupe, à sa culture et à ses habitants, en particulier aux femmes. (Voir la fiche de lecture pour le bac de français de Pluie et vent sur Télumée miracle)

Dans cet extrait, Télumée s’est faite chasser de son foyer par Élie, auquel elle était mariée. Après quelques années d’idylle amoureuse avec son “zèbre”, Télumée retourne chez Reine Sans Nom, sa grand-mère. Effondrée, la narratrice traverse une période d’abattement physique et moral, avant de renaître soudainement, grâce au soutien de son aïeule et aux vertus revigorantes de la nature.

Extrait analysé

Le soleil n’est jamais fatigué de se lever, mais il arrive que l’homme soit las de se retrouver sous le soleil. Je n’ai pas le souvenir des jours qui suivirent. Je sus plus tard qu’on me vit assise sur une pierre, le lendemain matin, dans l’arrière-cour de Reine Sans Nom, plongée dans une hébétude totale. Je restai là plusieurs semaines, sans bouger, ne distinguant même plus le jour d’avec la nuit. Reine Sans Nom me donnait à manger et me rentrait le soir venu, comme un poussin qu’on préserve des mangoustes. Lorsqu’on me parlait, je restais muette, et l’on disait que la parole m’était devenue la chose la plus étrangère du monde. Trois semaines s’écoulèrent ainsi. Pour ne pas faiblir devant moi, Reine Sans Nom partait pour la première fois lancer son chagrin en pleine rue…mon enfant, mon enfant, sa tête est partie, partie…

Un jour, venant à moi sans une parole, elle tira brusquement une aiguille de son corsage et m’en piqua le bras.

– Tu vois bien, dit-elle, que tu n’es pas un esprit, puisque tu saignes…

Et puis levant les bras au ciel, dépliant avec peine ses vieux os, elle regagna sa case. Sur l’instant de la piqûre, penché tout contre moi, le visage de Reine Sans Nom m’était apparu tout aplati, écrasé, sans bouche ni nez ni oreilles, une sorte de moignon informe, d’où saillaient seulement ses beaux yeux, qui semblaient exister indépendamment de tout le reste. Un peu plus tard, grand-mère m’entendit qui chantais à tue-tête, debout sur ma roche, chantais si fort que je semblais voir couvrir une voix qui chantait en même temps que moi, la voix d’une personne dont je me refusais d’entendre la chanson. Toujours chantant ainsi, je pris en courant le chemin de la rivière, et m’y jetai, m’y trempai et m’y retrempai un certain nombre de fois. Enfin, je regagnai toute mouillée la case, mis des vêtements secs et dis à grand-mère…la Reine, la Reine, qui dit qu’il n’y a rien pour moi sur la terre, qui dit pareille bêtise ?… En ce moment même, j’ai lâché mon chagrin au fond de la rivière, et il est en train de descendre le courant. Il enveloppera un autre cœur que le mien…Parle-moi de la vie, grand-mère, parle-moi de ça….

Problématique

Comment le retour à la vie de Télumée est-il mis en scène ? Comment cette renaissance devient-elle un passage spectaculaire, voire miraculeux de son histoire ?

Plan linéaire

Le texte s’articule en trois mouvements.

La première partie décrit l’effondrement total de Télumée.

La deuxième présente le choc provoqué par Reine Sans Nom pour sauver sa petite-fille.

Enfin, le dernier mouvement raconte la renaissance de la narratrice.

I – L’effondrement physique et moral de Télumée 

De “Le soleil n’est jamais fatigué.« ..  » à « sa tête est partie, partie…”

Le passage s’ouvre sur une phrase au présent de vérité générale. Plusieurs extraits du roman sont construits de cette manière : une réflexion universelle est d’abord énoncée, avant d’être illustrée par un épisode de la vie de Télumée.

Cette réflexion repose sur une opposition : « Le soleil n’est jamais fatigué de se lever, mais il arrive que l’homme soit las de se retrouver sous le soleil. » Le cycle immuable de la nature, symbolisé par le lever quotidien du soleil, contraste avec la lassitude de l’être humain, qui peut souhaiter ne plus vivre. Ce désir de mourir n’est pas formulé directement : il est suggéré par un euphémisme (« être las de se retrouver sous le soleil »), qui atténue la violence de cette pensée.

La phrase suivante rappelle que le récit est rétrospectif. En revenant sur cette période de sa vie, Télumée souligne l’effacement de ses souvenirs : « Je n’ai pas le souvenir des jours qui suivirent. » Le présent d’énonciation met en évidence cette amnésie, conséquence de l’« hébétude totale » dans laquelle elle était plongée.

Pour raconter cette période dont elle ne garde aucun souvenir, Télumée s’appuie sur le regard des autres. Les témoins de son état sont désignés par le pronom indéfini « on », qui suggère que son immobilité et son mutisme ont marqué l’ensemble du village. Son expérience intime devient ainsi un événement dont toute la communauté est témoin.

L’accumulation d’indices de lieu “sur une pierre”, “dans l’arrière-cour”, et de temps “le lendemain matin”, “plusieurs semaines”, “le jour avec la nuit” insiste sur le spectacle désolant, comparable à un état dépressif, que donne à voir la narratrice.

La grand-mère, Reine Sans Nom, reprend son rôle protecteur et maternel avec sa petite-fille. On remarque que Télumée est complément d’objet de la phrase : “Reine Sans Nom me donnait à manger et me rentrait le soir venu”, ce qui souligne sa passivité totale, la perte du goût de la vie. Se nourrir et se mettre à l’abri lui sont devenus impossibles.

Outre le fait d’être cocasse et pittoresque, la comparaison avec un “poussin” montre sa régression et son incapacité à être autonome. Il est même suggéré qu’elle a perdu ce qui distingue l’être humain de l’animal : l’usage de la parole  : “la parole m’était devenue la chose la plus étrangère du monde.”

L’attention est ensuite portée sur la durée de prostration, dans une phrase très courte, qui condense seulement le temps qui passe : “Trois semaines.” Si Télumée reste muette et immobile, Reine Sans Nom redouble d’efforts de vie. Le champ lexical de l’énergie et de la combativité sert à décrire ses actions : “ne pas faiblir”, “lancer”.

La répétition des paroles exprimant le chagrin de la vieille femme est rapportée au discours direct, sans ponctuation classique, comme si cette plainte n’avait cessé pendant les trois semaines d’hébétude de Télumée.

II – L’expérience salvatrice menée par Reine Sans Nom

De “Un jour, venant à moi » à « indépendamment de tout le reste.”

Le complément circonstanciel de temps « Un jour » marque un tournant dans le récit : une intervention décisive de Reine Sans Nom vient rompre la longue période d’abattement de Télumée.

Les deux compléments circonstanciels de manière « sans une parole » et « brusquement » soulignent la soudaineté de son intervention. Le silence qui précède le geste contraste avec sa violence : Reine Sans Nom renonce aux paroles, devenues inutiles, et choisit une action concrète pour arracher Télumée à son état de sidération.

En la piquant avec une aiguille, elle cherche à la réancrer dans le monde des vivants. Sa conclusion — « Tu vois bien que tu n’es pas un esprit, puisque tu saignes » — repose sur un raisonnement simple et rigoureux : le sang constitue une preuve concrète qu’elle est bien vivante. Face à une souffrance qui semble avoir coupé Télumée du réel, Reine Sans Nom s’appuie sur une évidence physique pour la ramener progressivement à la conscience du monde.

Le toponyme de Fond-Zombi, village où les personnages vivent, et les croyances antillaises décrites dans certains autres passages du roman, indiquent la frontière poreuse entre le monde des morts et celui des vivants. Suite à cette expérience, la grand-mère peut être rassurée : elle ne vit pas avec un fantôme sous son toit.

Pourtant, la première conséquence de ce geste sur Télumée est inquiétante. La vision déformée du visage de Reine Sans Nom est cauchemardesque. Le champ lexical de la déformation “aplati”, “écrasé”, “une sorte de moignon informe” met en avant le trouble extrême de la narratrice. Cette description peut aussi faire penser à un face-à-face avec la mort, la Camarde, allégorie anthropomorphique de la mort au nez plat et au corps décharné.

Il s’agit du premier souvenir revenu après l’amnésie de trois semaines. On peut supposer que la piqûre a produit le choc escompté qui mènera à la renaissance de Télumée.

III – Une renaissance éclatante et un renouveau par l’eau

De « Un peu plus tard » à « parle-moi de ça…”

Le mutisme de la narratrice est rompu par le chant. De manière extraordinaire et spectaculaire, presque miraculeuse, Télumée passe de la position assise à “debout sur [sa] roche”. Perchée sur ce piédestal, elle peut faire résonner sa voix.

La puissance du chant de Télumée est non seulement mentionnée par les expressions “à tue-tête”, “si fort” et “couvrir une voix”, mais aussi par la répétition du verbe “chanter” et le nom dérivé “chanson”. Le son occupe toute la phrase comme l’espace autour de la narratrice.

Semblable à une libération intérieure, le chant déborde et symbolise le retour à la vie. Il permet aussi d’étouffer une voix ennemie : “la voix d’une personne dont je me refusais d’entendre la chanson.” Peut-être est-ce la personnification de ses sombres idées, du désir de mourir qui l’habitait ?

C’est encore le chant qui semble la pousser dans sa course vers la rivière. L’eau est un élément qui apaise Télumée tout au long du roman, qui la révèle à elle-même.

La baignade dans la rivière est étonnamment décrite au passé simple alors que les mouvements sont répétés : “m’y retrempai un certain nombre de fois”. Alors que le lecteur s’attendrait à un imparfait à valeur de répétition, le choix du passé simple souligne que chaque immersion a son importance à ce moment-là.

Nous avons l’impression d’assister à un rituel de purification, d’autant plus que le chant reste en fond de scène. Les gestes rappellent les cérémonies de baptême des premiers temps du christianisme.

D’autre part, Télumée déclare à Reine Sans Nom en rentrant à la case : “j’ai lâché mon chagrin au fond de la rivière.” La métaphore illustre le soulagement de la narratrice, la volonté soudaine de guérir et de sortir définitivement de son état d’abattement.

Cette tristesse n’est pas effacée, elle est même matérialisée pour mieux être rejetée par l’héroïne : “il est en train de descendre le courant.” Elle visualise l’éloignement pour mieux revenir à la vie et au quotidien. Elle rappelle aussi que la tristesse peut s’emparer de n’importe qui à n’importe quel moment : c’est un risque de l’existence humaine : “[le chagrin] enveloppera un autre cœur que le mien.”

En revenant de la rivière, elle effectue des gestes habituels et sensés comme mettre “des vêtements secs”. Reine Sans Nom peut écarter le doute qu’elle avait d’une potentielle folie de Télumée : “mon enfant, sa tête est partie.”

Sa petite-fille insiste pour se réconcilier avec l’existence. En répétant la question rhétorique “qui dit”, elle défie celles et ceux qui colportaient des rumeurs quand elle était au plus mal. Elle lance même une injonction à sa grand-mère, “parle-moi”, qui est rappelée à son rôle de tutrice.

Sa combativité retrouvée se manifeste par l’interpellation de son interlocutrice. Télumée demande du soutien pour renouer avec la vie et le sens de son existence sur terre. Elle est de nouveau douée de la parole, symbole d’humanité, et ses phrases sont retranscrites au discours direct pour en montrer l’importance.

Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 9, Conclusion

Dans cet extrait, Télumée côtoie la mort et renaît de manière spectaculaire. Elle passe par un état de tristesse qui la dépossède de son désir de vivre et même de sa mémoire, puisque son état lui a été raconté par d’autres.

Simone Schwarz-Bart marque une étape cruciale dans le parcours de son héroïne et donne une leçon de vie. L’amour et le soutien des anciens, la communion avec la nature peuvent permettre de dépasser les épreuves de l’existence.

En mettant en scène de manière spectaculaire la chute et le retour à la vitalité de son héroïne, l’autrice affirme la puissance de son personnage féminin et rappelle les ressources insoupçonnées de l’être humain pour se sortir du malheur.

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