Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 13, Le séjour d’Amboise en France : analyse

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Voici une explication linéaire du chapitre 13, partie II de Pluie et vent sur Télumée miracle de Simone Schwarz-Bart.

Le passage étudié relate le séjour d’Amboise en France. Il va de Il n’aimait pas non plus parler de la France » à « pas plus que ça, le frère.

Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 13, Introduction

Écrivaine guadeloupéenne, Simone Schwarz-Bart contribue dans son œuvre à donner une image complète et juste de la culture antillaise. En 1972, le public découvre son roman Pluie et vent sur Télumée Miracle, qui raconte la vie d’une femme guadeloupéenne et, à travers elle, un paysage, l’Histoire d’un peuple et une langue. (Voir la fiche de lecture pour le bac de français de Pluie et vent sur Télumée miracle)

L’extrait que nous allons commenter se situe vers la fin du roman. Télumée habite à Morne-la-Folie où elle est ouvrière agricole dans la canne à sucre et elle vit en second ménage avec Amboise.

Ce dernier a vécu tout un temps dans l’Hexagone avant de revenir sur son île natale. Le séjour a été une véritable confrontation à la violence coloniale qui a abouti à un retour salvateur à ses racines antillaises.

Extrait étudié

Il n’aimait pas non plus parler de la France, craignant que certains mots, certaines descriptions n’aspirent l’âme des gens, ne l’empoisonnent. En ce temps-là, les nègres étaient rares à Paris et se concentraient dans les deux ou trois hôtels qui ne faisaient pas d’histoire. Son hôtel comprenait surtout des musiciens d’orchestre, des serveurs de café, des danseuses, et même il y en avait un qui gagnait sa vie à faire carrément le nègre, dans une cage, s’agitant comme un dératé et poussant des cris, et c’était ce que ces Blancs-là aimaient voir, selon Ambroise. Quant à lui, n’ayant pas de talent particulier, il mettait des petits bouts de fer dans des sortes de trous, du matin au soir. Au commencement, il était entré en admiration devant la force d’âme des Blancs qui avaient tous un air de solitude, se suffisant tous à eux-mêmes, comme des dieux. Les premiers mois, le plus pénible était qu’il ne se sentait nullement obligé de vivre, qu’il pouvait disparaître à tout instant sans qu’on s’en aperçoive, puisqu’il ne maintenait rien, n’équilibrait rien, ni en bien ni en mal. Mais au bout de deux ou trois ans, il eut l’impression de se trouver à l’intérieur d’un cauchemar, un de ces cauchemars qu’il faisait dans son enfance, après certains récits du soir. Dès qu’il sortait de cet hôtel, il lui semblait traverser des lieux peuplés d’esprits malins, étrangers à sa chair et à son sang, et qui le regardaient passer avec la plus parfaite indifférence, comme s’il n’existait pas à leurs yeux. Maintenant, il en était tout le temps à parer des coups invisibles que ces gens-là, à ce qu’il paraît, vous donnent sans y penser. Il avait beau aplatir ses cheveux, les séparer d’une raie sur le côté, acheter un complet et un chapeau, ouvrir les yeux tout grands pour recevoir la lumière, il marchait sous une avalanche de coups invisibles, dans la rue, à son travail, au restaurant, les gens ne voyaient pas tous ses efforts, et qu’il lui fallait tout changer, tout remplacer, car quelle pièce est bonne dans un nègre ?…voilà ce que se demanda Ambroise, durant les sept années de son séjour en France. Il ne sut jamais dire ce qui se passa en lui et comment il en vint, sur la fin de son séjour, à considérer les Blancs comme des bouches qui se gavent de malheurs, des vessies crevées qui se sont érigées en lanternes pour éclairer le monde. Quand il revint à la Guadeloupe, il aspirait seulement à aller pieds nus au soleil, à prononcer les paroles d’autrefois dans les rues de la Pointe-à-Pitre…comment tu te débrouilles, le frère ? …ne va pas lâcher prise, maintiens-toi avec fermeté, car le combat est raide, mon vieux, raide tout bonnement, le frère…c’était cela son rêve, et puis de se plonger dans l’eau profonde des femmes douces, de caresser nos courtes chevelures crépues et qui ne grandissent pas. Il avait lavé sa tête de toute idée blanche, mais il n’en gardait nulle amertume. Ces gens-là étaient d’un bord, et lui, de l’autre. Ils ne regardaient pas du même côté de la vie, pas plus que ça, le frère…

Problématique

Comment le récit de l’exil d’Amboise en France et de son retour aux Antilles sert à la dénonciation de l’Histoire coloniale et justifie la défense d’une identité créole  ?

Plan linéaire

Tout d’abord, nous verrons qu’Amboise découvre l’exil et le racisme dans la douleur.

Ensuite, nous plongerons avec lui dans l’aliénation due à son long séjour en France.

Enfin, nous étudierons comment le retour aux origines lui est salvateur.

I – La découverte d’un exil douloureux et du racisme

De “Il n’aimait pas non plus«  » à « selon Amboise.”

Le texte s’ouvre sur une prétérition de la narratrice (figure de style qui consiste à annoncer que l’on taira une chose que l’on dit clairement) puisque la France est annoncée comme un sujet tabou. “Il n’aimait pas non plus parler de la France”, mais le récit du séjour d’Amboise est toutefois développé.

Cette figure de style introduit la douleur provoquée par ce sujet de conversation, mais également la méfiance vis-à-vis de la France. Le champ lexical de la mort violente “empoisonner”, “aspirent l’âme des gens” transforme l’Hexagone en territoire maudit. Pourtant, il pourrait tenter et attirer ses confrères guadeloupéens.

À Paris, les Noirs subissent une marginalisation   : “se concentraient dans les deux ou trois hôtels qui ne faisaient pas d’histoires”. Ils sont exclus spatialement et socialement. Ils exercent des professions qui relèvent du service “serveurs” ou du spectacle “musiciens”, “danseuses”.

En position de subalternes ou en proie au regard des Blancs, les Noirs jouent le rôle qu’on leur a attribué. Le dernier métier évoqué, “faire carrément le nègre, dans une cage”, déshumanise le Noir pour en faire une curiosité, une bête de foire. Il s’appuie sur un stéréotype de la sauvagerie s’agitant comme un dératé et poussant des cris” qui nourrit la supériorité des Blancs.

Le voyeurisme raciste et humiliant de ces derniers rappelle que, de 1889 à 1937, la France a organisé des expositions coloniales. Certaines populations, dont les Noirs, étaient visitées, parquées dans des cages comme au zoo.

L’apposition “selon Amboise” peut être interprétée de deux manières. Soit elle garantit la valeur de témoignage, soit elle atténue une vérité blessante pour ceux qui l’entendent.

II – L’aliénation et la perte de soi

De “Quant à lui »…  » à « les sept années de son séjour en France”

La deuxième partie commence par la description du travail d’Amboise. La précision en incise, “n’ayant pas de talent particulier”, paraît sarcastique après avoir mentionné le métier de “nègre”.

L’emploi industriel qu’il exerce est lui aussi déshumanisant. Répétitif “du matin au soir”, il est dénué de tout sens et s’apparente à un mouvement de machine  : “mettait des petits bouts de fer dans des sortes de trous”. Amboise ne semble même pas savoir l’objet final produit par son usine.

Dans la suite de cette partie, nous remarquons que l’état émotionnel et psychologique d’Amboise se dégrade par étapes marquées par les compléments de temps : “Au commencement”, “Les premiers mois”, “au bout de trois ans”, “Maintenant”.

Dans un premier temps, il est admiratif de l’égoïsme et de la vanité des Blancs  : “la force d’âme des Blancs”, “se suffisant tous à eux-mêmes.” Il les compare à des êtres omnipotents. Nous supposons qu’Amboise pense encore selon l’ordre établi par l’Histoire coloniale.

La crise identitaire surgit rapidement, causée par sa solitude  : “disparaître à tout instant sans qu’on s’en aperçoive”. La répétition de la forme négative dans une même phrase “nullement”, “sans que”, “ne rien”, “ni… ni” insiste sur le sentiment d’inutilité. Il en vient même à éprouver un doute existentiel qui lui fait perdre le goût de vivre.

Quelques années suffisent à transformer Paris en véritable « cauchemar ». La comparaison avec les mauvais rêves de l’enfance (« un de ces cauchemars qu’il faisait dans son enfance ») souligne la profonde vulnérabilité d’Ambroise.

Le monde qui l’entoure est alors perçu à travers un regard déformé par cette angoisse. Les rues deviennent « des lieux peuplés d’esprits malins » : la description devient fantastique, le personnage croit évoluer dans un monde peuplé de forces hostiles.

Mais le texte s’éloigne progressivement du fantastique. Certaines expressions relèvent davantage du champ lexical de l’exclusion que du surnaturel : les passants sont « étrangers à sa chair et à son sang », le regardent avec une « parfaite indifférence », « comme s’il n’existait pas à leurs yeux ». Ces formulations soulignent qu’Ambroise n’est pas poursuivi par des créatures imaginaires : il souffre d’être traité comme un étranger, ignoré et rejeté.

Le champ lexical de l’invisibilisation et de l’humiliation s’oppose à celui des efforts d’assimilation : “il avait eu beau”. Amboise tente de ressembler aux Blancs pour devenir visible à leurs yeux et trouver une place digne dans la société.

 Le portrait qu’il trace de lui à cette période correspond à celui d’un Noir qui se conforme aux normes blanches : “aplatir ses cheveux”, “un complet et un chapeau”. Il s’oppose à celui de l’homme cité dans la première partie qui faisait le nègre et dont le comportement correspondait à ce que les Blancs attendaient de lui.

Mais Amboise reçoit pour seule récompense “une avalanche de coups invisibles”. Cette hyperbole résume l’univers hostile dans lequel il doit évoluer. La violence présente dans tous les lieux parisiens est d’autant plus perfide qu’elle n’est pas reconnue comme telle par ses auteurs. De ce fait, la douleur des victimes est constante et reste silencieuse.

À la fin de son séjour, il en vient à une violente remise en cause identitaire condensée dans la question finale : “quelle pièce est bonne dans un nègre ?” La réification souligne l’intériorisation du mépris colonial.

Amboise a passé sept années en France à subir son exil et le racisme. Le chiffre sept est symbolique et on pourrait lire dans cet extrait une épreuve initiatique qui mène à la reconquête identitaire. 

III – Le retour aux origines et la reconstruction de l’identité antillaise

De “Il ne sut jamais dire » à « pas plus que ça, le frère…”

En début du troisième mouvement, la perception des Blancs est inversée : Amboise est passé de l’admiration à la colère. Par la métaphore terrifiante “des bouches qui se gavent de malheur”, il les désigne clairement comme tortionnaires.

Le détournement de l’expressionprendre des vessies pour des lanternes” tourne en dérision la prétention du peuple colonialiste.

Ces images monstrueuses n’expriment plus la peur d’Amboise, mais bien sa prise de conscience politique et morale. Il inverse la relation de pouvoir.

Le retour en Guadeloupe, son pays natal, apparaît comme une reconnexion à son être profond : “aller pieds nus au soleil”. Le contact avec la terre, la lumière et la langue créole le fait renouer avec ses racines.

Pour rapporter les paroles qui restituent la vivacité du créole, la narratrice emploie un procédé courant dans le roman. Il s’agit du discours direct qui se fond dans le récit. Ainsi, l’oralité et la langue sont présentées comme des éléments essentiels de l’identité du personnage.

Les mots qu’il prononce servent à tisser un lien fraternel. Non seulement Amboise ponctue ses phrases avec “le frère”, mais il apporte de l’attention aux autres et des conseils à l’impératif pour encourager à la persévérance : “maintiens-toi”, “ne va pas lâcher prise”.

Son expérience lui a donné une position à défendre, l’envie de résister. D’ailleurs, il mourra tragiquement durant un mouvement de grève des ouvriers agricoles dans lequel il se positionnera en meneur. Les dirigeants de l’exploitation de cannes à sucre n’hésiteront pas à tuer plusieurs grévistes.

L’extrait forme une boucle puisque l’on ne comprend véritablement qu’à la fin pourquoi Amboise n’aime pas parler de la France. Il a été leurré par une idée de la France, puis désillusionné par son expérience. Son bonheur se trouve dans la simplicité de ses origines : “c’était cela son rêve.”

En mentionnant son amour pour les femmes antillaises et en soulignant la sensualité, la narratrice insiste sur la fusion d’Amboise avec ses racines, avec le corps nègre dont le cheveu crépu est caractéristique.

La métaphore “Il avait lavé sa tête de toutes idées blanches” illustre une libération mentale, une pensée qui a pris en compte la décolonisation. Enfin, la dernière phrase relate la leçon universelle qu’Amboise a tirée de son séjour. Il a atteint une sagesse apaisée qui est construite sur l’acceptation des différences : « Ces gens-là étaient d’un bord, et lui, de l’autre. Ils ne regardaient pas du même côté de la vie, pas plus que ça, le frère…« 

Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 13, Conclusion

Le personnage d’Amboise reste pendant une grande partie du roman en retrait de l’intrigue. Ce choix narratif s’explique par le fait que Télumée ne découvre que très tard l’amour qu’il lui porte. Mais ce passage montre qu’Ambroise ne se réduit pas à un rôle amoureux. À travers son expérience en France, Simone Schwarz-Bart aborde un enjeu majeur du roman : les rapports entre les Antilles et l’Hexagone, marqués par l’héritage de la colonisation et le racisme.

L’exil vécu pendant sept ans a été particulièrement violent, marqué par la solitude, le racisme et la perte de soi. Le récit du passé d’Amboise permet à Simone Schwarz-Bart de dénoncer les illusions de l’assimilation et défend la nécessité du retour aux racines. Elle se rapproche ici du courant de la créolité mené notamment par l’écrivain Patrick Chamoiseau.

En fin de texte, la voix d’Amboise qui incite à la fraternité célèbre la dignité humaine, la mémoire du peuple noir et la résistance culturelle, des valeurs essentielles du roman.

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