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Voici une fiche de lecture complète (résumé et anayse) de la pièce de théâtre Incendies de Wajdi Mouawad.
Les pages mentionnées font référence à l’édition suivante chez Babel.
Qui est Wajdi Mouawad ?
Wajdi Mouawad est un auteur, metteur en scène, acteur et directeur de théâtre né en 1968 au Liban. Alors qu’il est âgé de 10 ans, sa famille fuit le Liban en raison de la guerre civile libanaise et s’installe d’abord en France, puis au Québec, où Mouawad grandit et se forme au théâtre.
Il commence sa carrière comme acteur et metteur en scène avant de devenir dramaturge. Il dirige plusieurs compagnies et institutions théâtrales au Canada, puis en France, où il prend la direction du Théâtre national de la Colline à Paris à partir de 2016. Son œuvre est profondément marquée par l’expérience de l’exil, de la guerre et de la transmission entre générations.
Incendies (2003) est le deuxième volet d’une tétralogie intitulée Le Sang des promesses, composée de Littoral (1997), Incendies (2003), Forêts (2006) et Ciels (2009). La pièce connaît un immense succès international et est même adaptée au cinéma en 2010 par Denis Villeneuve.
Comment résumer Incendies ?
À la mort de Nawal Marwan, le notaire Hermile Lebel réunit ses enfants jumeaux, Jeanne et Simon, pour la lecture du testament.
Nawal leur lègue deux lettres : l’une destinée à leur père, qu’ils croyaient mort, l’autre à un frère dont ils ignoraient jusque-là l’existence. Tant que ces deux lettres n’auront pas été remises à leurs destinataires, Nawal ne veut ni pierre tombale ni inscription sur sa tombe. Simon refuse d’abord cette quête absurde, tandis que Jeanne, mathématicienne, décide de partir enquêter dans le pays natal de sa mère, un pays du Moyen-Orient jamais nommé mais qui évoque fortement le Liban.
La pièce bascule alors dans le passé au moyen de flashbacks. Jeune fille, Nawal aime Wahab, un réfugié d’une autre confession que la sienne, dont elle tombe enceinte hors mariage.
Le déshonneur qui en résulte pousse sa famille à séparer les amants et à confier l’enfant, un garçon marqué de trois points tatoués au talon, à un orphelinat. Nawal part à la recherche de son fils tout en poursuivant, sur les conseils de sa grand-mère, des études qui lui apprendront à lire, à écrire et à compter.
La guerre civile éclate dans le pays. Nawal continue sa quête à travers un pays ravagé par les massacres entre communautés, notamment lors d’un épisode où elle assiste à l’incendie d’un autobus rempli de civils.
Devenue une figure de résistance surnommée « la femme qui chante », elle est capturée par les milices et emprisonnée pendant plusieurs années dans la prison de Kfar Rayat, où elle est torturée par un geôlier connu sous le nom d’Abou Tarek. C’est en prison qu’elle tombe enceinte de jumeaux, à la suite des viols répétés par son geôlier dont elle est victime. Libérée, Nawal donne naissance à Jeanne et Simon. Elle quitte son pays en guerre et émigre au Canada, gardant le silence sur son passé pendant des années, jusqu’à un jour où elle cesse brutalement de parler, quelques années avant sa mort.
De retour au pays natal de leur mère, Jeanne puis Simon recueillent peu à peu, grâce à d’anciens compagnons de Nawal comme Chamseddine, les fragments de l’histoire maternelle. Ils découvrent que l’enfant abandonné par Nawal, prénommé Nihad, est devenu, au fil de la guerre, un tireur isolé puis un tortionnaire employé par la prison de Kfar Rayat sous le nom d’Abou Tarek.
Ils comprennent alors que le frère que Jeanne et Simon cherchaient et le tortionnaire de leur mère ne font qu’un seul et même homme, leur propre père. C’est en découvrant, pendant son procès, que l’homme qui l’avait violée était son propre fils, que Nawal s’est définitivement tue. Les deux lettres léguées par testament, l’une adressée « au père », l’autre « au frère », sont en réalité destinées à la même personne.
Une troisième lettre, destinées aux jumeaux, les loue d’avoir brisé le cycle du silence et leur demande de graver le nom de leur mère sur la pierre et de poser la pierre sur sa tombe.
Quels sont les thèmes importants dans Incendies ?
La guerre civile et la violence cyclique
- Le pays où se déroule l’action, jamais nommé mais évoquant le Liban, est déchiré par des haines communautaires qui se transmettent de génération en génération.
- Mouawad met en avant le caractère cyclique de la violence au moyen d’une longue réplique où se succèdent les évocations d’attaques et d’agressions sur le même schéma syntaxique « pourquoi… ? parce que…. » (p. 61).
- La violence n’a même plus de justification. Les causes originelles de la guerre ont été oubliées et le cycle de la violence s’alimente de lui-même. « – C’est la guerre. / – Quelle guerre ? – Qui sait ? Personne ne comprend. Les frères tirent sur leurs frères et les pères sur leurs pères. (…) On ne sait plus qui tire sur qui ni pourquoi. C’est la guerre. » (p. 60).
- En outre, pour traduire la violence de la guerre, Mouawad n’a pas peur de représenter sur scène ni de mettre dans la bouche de ses personnages des tableaux très crus. C’est par exemple le cas de la scène de l’incendie de l’autobus (p. 72), du témoignage de Nawal au procès d’Abou Tarek (p. 101-104), ou encore de la scène où Nihad tire à bout portant sur un photographe.
- Enfin, le personnage de Nihad, enfant abandonné devenu tueur puis tortionnaire, illustre la manière dont la guerre façonne et brise les êtres, transformant une victime innocente en instrument de violence.
La quête des origines
- La pièce met en scène la nécessité de connaître son histoire familiale, même lorsque cette vérité est insoutenable. Le silence de Nawal, symbolisé sur scène par les cassettes sur lesquelles on n’entend aucune voix, lui est reproché par ses enfants. Dans sa dernière lettre aux jumeaux, Nawal les félicite d’avoir « ouvert l’enveloppe » et « brisé le silence » (p. 132).
- Jeanne et Simon incarnent deux manières de faire face à un héritage traumatique. Jeanne, mathématicienne, aborde d’abord l’énigme familiale comme un problème logique à résoudre ; Simon, d’abord réticent à se mettre en quête de son frère, apprend peu à peu à accepter une vérité qui échappe à toute rationalité. Au terme de cet itinéraire de découverte de leurs origines, Nawal appelle ses enfants à mettre un terme au cycle de la violence : « il faut casser le fil » (p. 131).
Résistance et résilience
- Mouawad met en avant le sentiment d’impuissance des personnages face à la guerre, afin de proposer une réflexion sur les moyens d’actions qui sont à la portée des citoyens : « Alors on fait quoi ? On fait quoi ? On reste les bras croisés ! On attend ? On comprend ? On comprend quoi ? On se dit que tout ça, ce sont des histoires entre abrutis et que ça ne nous concerne pas ! » (p. 86).
- L’écriture et la mémoire apparaissent comme les seuls remparts contre la répétition de la violence. Nawal l’exprime à deux moments principaux : face à Sawda et face à Abou Tarek. Sawda, démunie face à la violence, ne croit pas dans le pouvoir des mots : « Tout ça, ce sont des mots, rien que des mots ! » (p. 81), « Des mots ! À quoi ça sert, les mots, dis-moi, si aujourd’hui, je ne sais pas ce que je dois faire ? » (p. 87). Au contraire, Nawal a « fait une promesse, une promesse à une vieille femme d’apprendre à lire, à écrire et à parler, pour sortir de la misère, sortir de la haine. » (p. 89). De même, en s’adressant à Abou Tarek malgré tout le mal qu’il lui a fait, Nawal fait preuve de dignité et met fin au cycle de la violence : « Vous parler comme je vous parle témoigne de ma promesse tenue envers une femme qui un jour me fit comprendre l’importance de s’arracher à la misère : “Apprends à lire, à parler, à écrire, à compter, apprends à penser.” » (p. 104).
- L’amour est un autre moyen de résister et de préserver sa dignité face à la barbarie, comme le montrent l’amitié entre Nawal et Sawda, ainsi que le choix de Nawal d’aimer malgré tout les enfants nés de la violence qu’elle a subie.
Quelles sont les caractéristiques de l’écriture dans la pièce Incendies ?
La réécriture du mythe d’Œdipe
- Incendies reprend et inverse la structure du mythe d’Œdipe : ce n’est plus le fils qui, sans le savoir, tue son père et épouse sa mère, mais une mère qui découvre avoir été violée par son propre fils. Mouawad transpose ainsi la fatalité tragique antique dans le cadre d’une guerre civile contemporaine.
- Comme dans la tragédie grecque, les personnages agissent dans l’ignorance de liens qui les unissent, et la vérité n’apparaît qu’à la toute fin, provoquant chez le spectateur un effet de sidération rétrospective : tout ce qui précédait prend un sens nouveau et terrible.
- Mouawad emprunte à la tragédie antique sa fatalité implacable, mais aussi son usage d’un messager, le notaire Hermile Lebel, qui joue un rôle proche du chœur, typique des tragédies grecques. D’autres personnages, comme Chamseddine ou Sawda, servent de passeurs de mémoire entre le passé de Nawal et l’enquête de ses enfants.
Une structure éclatée en double temporalité
- La pièce alterne constamment entre deux lignes temporelles : le présent de l’enquête menée par Jeanne et Simon, et le passé de la vie de Nawal, des décennies plus tôt dans son pays natal. Ce montage en parallèle, proche du montage cinématographique, crée un jeu de correspondances et de résonances entre les deux époques, jusqu’à leur collision finale dans la scène de révélation.
Un espace-temps volontairement indéterminé
- Le pays en guerre où se déroule une partie de l’action n’est jamais nommé explicitement, bien que de nombreux indices renvoient au Liban et à sa guerre civile (1975-1990). Ce choix permet à Mouawad de donner à son propos une portée universelle, au-delà d’un seul conflit historique, en évoquant toutes les guerres civiles fratricides.
Oralité et poéticité
- Le style de Mouawad est très divers tout au long de la pièce, lui conférant beaucoup de dynamisme :
- Il utilise une langue poétique, presque incantatoire, par exemple dans les scènes de l’enfance de Nawal : « Ce n’est pas moi qui pleure, c’est toute ta vie qui coule » (p. 36). Au contraire, ailleurs, il n’hésite pas à mettre en avant une violence très concrète dans la description des massacres et de la torture, ce qui crée un contraste avec les évocations poétiques et rend cette violence plus dramatique.
- Ces descriptions sont aussi en contraste avec la langue très populaire de certains personnages, tels que Simon et Hermile Lebel, qui utilisent l’argot, ainsi que les régionalismes québécois : « Je vais pas pleurer ! Je vous jure que je vais pas pleurer ! Elle est morte ! hey ! On s’en crisse-tu, tabarnak ! On s’en crisse-tu qu’elle soit morte ! » (p. 20) ou encore « On est au cimetière où voulez-vous qu’on soit torpinouche ! Vous êtes bouchés ou quoi ? » (p. 43). Cet usage de la langue populaire prend spécifiquement place dans des situations dramatiques (lecture du testament, enterrement), ce qui le rend d’autant plus surprenant.
Un théâtre de symboles
- Mouawad choisit de ne pas faire passer un message explicite, mais de susciter chez le lecteur une réflexion, qui passe notamment par l’évocation de symboles.
- Le titre Incendies renvoie littéralement à l’épisode de l’autobus incendié, mais fonctionne aussi comme métaphore filée de la pièce tout entière : le feu de la guerre, celui de la vengeance, celui, enfin, que Nawal éteint symboliquement en réunissant, par-delà la mort, ses enfants et le père qu’elle leur a caché. La pièce est scandée par des sous-titres : « Incendie de Nawal », « Incendie de l’enfance », « Incendie de Jannaane », « Incendie de Sarwane », qui font de l’incendie un véritable leitmotiv.
- D’autres symboles apparaissent dans la pièce : par exemple, l’enfance comme un couteau planté dans la gorge. Ces symboles servent à montrer l’évolution des personnages : par exemple, au début de la pièce, Nawal dit « l’enfance sera un couteau que je me planterai dans la gorge » (p. 39), puis, dans sa lettre à Simon, qu’il lit à la fin de la pièce, elle écrit « l’enfance est un couteau planté dans la gorge et tu as su le retirer. » (p. 130). Ainsi, le symbole du couteau planté dans la gorge montre que les personnages ont réussi à mettre fin au cycle de la violence.
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