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Voici une fiche de lecture sur la pièce La Réunification des deux Corées de Joël Pommerat. L’édition utilisée est celle des Ateliers d’Acte Sud qui réunit dix des vingt scènes que comportent l’oeuvre intégrale.
Qui est Joël Pömmerat ?
Joël Pommerat est un auteur et metteur en scène français né en 1963. Il découvre sa vocation au collège grâce à une professeur de français et s’oriente d’abord vers le jeu d’acteur. Cependant, frustré par la dépendance du métier de comédien à l’égard du désir d’autrui, il renonce au jeu et se consacre à l’écriture : en 1987, il achève son premier texte, 25 années de littérature de Léon Talkoï, construit à partir des correspondances et journaux intimes de Tchekhov, Tolstoï et Tourgueniev.
Puis, en 1990, il fonde sa propre compagnie, qu’il baptise Louis Brouillard, et devient ainsi metteur en scène de ses propres textes. Il développe alors une méthode singulière, qui restera la marque de tout son théâtre : plutôt que d’écrire une pièce achevée avant de la mettre en scène, il élabore le texte à même le plateau, conjointement aux répétitions et en étroite collaboration avec un noyau d’acteurs fidèles. C’est pourquoi il se définit lui-même comme un « écrivain de spectacles ». Les créations se succèdent au fil des années 1990 et 2000. Entre 2007 et 2010, Joël Pommerat est artiste associé aux Bouffes du Nord, avant de devenir artiste associé au Théâtre National Bruxelles-Wallonie puis à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. C’est dans ce cadre qu’il crée, en 2013, La Réunification des deux Corées, pour laquelle il invente un nouveau dispositif scénique bifrontal. La pièce reçoit plusieurs prix.
Comment résumer La Réunification des deux Corées ?
La Réunification des deux Corées ne raconte pas une histoire unique mais rassemble diverses scènes autonomes qui mettent en scène des hommes et des femmes, seuls, en couple ou à plusieurs, à des âges et des époques différentes. Indépendantes les unes des autres du point de vue de l’intrigue, ces scènes sont unies par un même sujet : la relation amoureuse, envisagée dans tous ses états, de la rencontre à la rupture, en passant par l’infidélité et l’épuisement du désir.
Divorce : une femme désire divorcer de son mari, à qui elle ne reproche rien de concret, sinon l’absence d’amour entre eux, un manque qu’elle est bien en peine de justifier ou même de décrire.
Ménage : deux femmes de ménage découvrent, sur leur lieu de travail, le corps pendu de l’ex-mari d’une collègue. Alors qu’elles s’apprêtent à le lui annoncer, celle-ci leur confie qu’elle l’aime encore et espère que leur divorce lui permettra de changer et de revenir vers elle.
Séparation : rentrant chez elle, une femme est interpellée par un homme qui n’est autre que son tout premier amour. Il lui demande de partir avec elle et elle le suit, avant que son compagnon actuel ne la retienne. Cependant, voyant qu’elle est prête à partir avec le premier venu, et qu’elle affirme que l’homme qu’elle a suivi est mort depuis plusieurs années, c’est lui qui finit par la quitter, malgré ses supplications.
Mariage : le jour de son mariage, une femme apprend que son futur époux a eu une liaison avec chacune de ses quatre sœurs.
Mort : au chevet de son père qui vient de mourir, une femme refuse de laisser partir le médecin qui l’a accompagnée durant l’agonie.
Clés : alors qu’un couple est chez eux, l’ex-mari de la femme entre avec ses clés qu’il n’a jamais rendues après la rupture, pour lui dire le « au revoir » qu’il n’avait pas prononcé dix ans plus tôt, avant de partir comme si de rien n’était et de fermer la porte à double-tour.
Attente : deux voisins attendent ensemble le retour tardif de leur conjoint respectif ; les bruits qu’ils perçoivent dans le couloir suggèrent que leurs époux les trompent l’un avec l’autre.
Enfants : une femme engagée comme garde d’enfants se retrouve accusée, par le couple qui l’employait, d’avoir fait disparaître leurs enfants, alors qu’ils n’en ont pas.
Mémoire : un homme rend visite, comme chaque jour, à son épouse frappée d’amnésie, et lui raconte, comme chaque jour, leur rencontre, comparée à la réunification entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.
L’amour ne suffit pas : une femme quitte son compagnon en pleine nuit, expliquant que même s’ils s’aiment l’amour seul ne suffit pas à faire tenir un couple.
Quels sont les thèmes importants dans La réunification des deux Corées ?
Une palette de variations, de l’anecdote au tragique
- La pièce explore des figures très variées de l’amour et du lien, en particulier amour conjugal, amour filial, amour pour un mort ou pour un absent, ou encore amour fantasmé pour des enfants qui n’existent pas. Cela permet des effets d’échos et de variations. Par exemple, les quatre scènes « Divorce », « L’amour ne suffit pas », « Mariage » et « Séparation » traitent de la question de la séparation, mais sur des modalités différentes. De même, « Mort », « Ménage » et « Séparation » abordent toutes les trois la mort et le deuil.
- Le sujet de la pièce n’est pas tant l’amour en tant que sentiment que la relation amoureuse en tant que forme de lien entre deux êtres. D’un tableau à l’autre, les scènes alternent entre des mouvements d’union et des mouvements de rupture, sans qu’aucune évolution ou progression d’ensemble ne se dessine : la pièce donne à voir un éternel recommencement, à travers des figures et des générations différentes.
- De même que les figures de l’amour et du lien sont variées, le ton varie aussi d’une scène à l’autre, allant du comique au tragique. Certaines scènes mêlent comique et tragique, par exemple « Mariage », où le comique vaudevillesque de la situation se mêle au tragique de la découverte de la trahison amoureuse. De la même manière, « Ménage » aborde la question tragique du suicide, mais l’ironie tragique venant du fait que le spectateur a accès à des informations que le personnage ignore (le suicide de l’ex-mari de la femme) crée un effet à la fois comique et tragique. Pommerat fait même appel au registre fantastique dans les scènes « Séparation », « Clés » et « Enfants » qui sont caractérisées par une étrangeté onirique.
L’incommunicabilité et la solitude à deux
- Beaucoup de scènes mettent en évidence l’impossibilité, pour les personnages, de vraiment comprendre l’autre ou de se faire comprendre de lui, par exemple :
- Accusations de folie réciproques dans « Enfants »
- Malentendus qui s’enveniment dans « Séparation »
- Quiproquo dans « Ménage » allant jusqu’au suicide.
- Que ce soit dans le couple ou la famille, la solitude n’est pas résorbée par la présence d’autrui. L’autre est là, tout proche et pourtant insaisissable, comme c’est le cas dans « Divorce » et dans « L’Amour ne suffit pas ».
Le langage entre vérité et fiction
- La pièce interroge les pouvoirs du langage : la puissance ou l’impuissance du langage à traduire les sentiments sont examinées. Le mensonge est mis en scène, éclairant la capacité du langage à simuler ou travestir la vérité.
- Dans « Divorce », la femme qui veut divorcer déclare ne pas pouvoir expliquer en quoi consiste l’amour, car « il n’est pas possible de décrire une chose qu’on ne connaît pas » (p. 18).Dans « Mort », le comportement de la femme est à l’opposé de ses paroles. Le contraste entre ses répliques où elle affirme ne pas être affectée par le départ du médecin et être heureuse d’épouser son mari et les didascalies qui montrent qu’elle s’agrippe de toutes ses forces au médecin met en avant la tendance du langage à travestir la vérité.
- De même, dans « Séparation », l’homme abandonne sa compagne malgré ses explications et ses supplications, car il se base, non pas sur ses paroles, mais sur ses actions, et en particulier sur le fait qu’elle ait été prête à l’abandonner pour quelqu’un d’autre.
Le mythe de la moitié perdue et retrouvée
- Le sens du titre n’est explicité qu’au cœur de la scène « Mémoire » : pour raconter à son épouse, qui a tout oublié, la naissance de leur amour, un homme évoque « deux moitiés qui s’étaient perdues et qui se retrouvaient », « comme si la Corée du Nord et la Corée du Sud ouvraient leurs frontières et se réunifiaient et que les gens qui avaient été empêchés de se voir pendant des années se retrouvaient » (p. 66).
- Cette image fait écho au mythe de l’androgyne raconté par le personnage d’Aristophane dans Le Banquet de Platon, selon lequel les êtres humains, à l’origine doubles, auraient été coupés en deux par les dieux et chercheraient depuis lors leur moitié perdue. Une réplique de la femme dans « Attente » évoque implicitement ce mythe, lorsqu’elle déclare « si nous nous sommes mariés c’est parce que nous nous sommes reconnus exactement comme si nous avions trouvé chez l’autre un morceau de nous-même qui nous manquait » (p. 50), affirmation à l’ironie dramatique importante, puisque son mari la trompe.
- Mais le titre fonctionne aussi, à l’échelle de la pièce entière, comme un horizon constamment différé : à l’image des deux Corées, séparées depuis 1945 malgré l’unité originelle du pays, les couples que met en scène Pommerat n’accèdent presque jamais à une réunion stable et durable. La « réunification » qu’annonce le titre est moins un état atteint qu’un désir sans cesse relancé et sans cesse déçu.
Quelles sont les caractéristiques de l’écriture dans La Réunification des deux Corées ?
L’écriture de plateau
- Fidèle à sa méthode, Joël Pommerat n’a pas écrit La Réunification des deux Corées avant de la mettre en scène : le texte s’est élaboré conjointement aux répétitions, avec et pour les comédiens de la Compagnie Louis Brouillard. Certaines scènes, comme « Enfants », sont nées de la seule imagination de l’auteur ; d’autres, comme « Mémoire », sont apparues au fil d’improvisations menées avec des comédiens, à qui Pommerat faisait parfois tirer au sort un fait divers comme point de départ.
Une structure fragmentée en tableaux autonomes
- Renonçant à toute intrigue continue, Pommerat construit sa pièce comme une succession de vingt scènes indépendantes, sur le modèle de La Ronde de l’écrivain autrichien Arthur Schnitzler, écrite en 1897. La pièce est constituée de dix dialogues entre un homme et une femme qui ont une relation sexuelle. La ronde est constituée par le fait que chacun des protagonistes a deux partenaires successifs et apparaît donc dans deux scènes consécutives, et que le dernier personnage a une relation avec la première.
- Comme chez Schnitzler, les personnages de Pommerat ont rarement un nom propre, sauf dans « Mariage ». Dans les autres scènes, ils sont désignés par leur genre (« l’homme » / « la femme »), leur fonction (« le médecin », « la nourrice ») ou leur situation dans la scène (« le premier homme » / « le deuxième homme », « l’homme avec les clés »). Ce procédé leur confère une valeur d’archétype plutôt que d’individu singulier.
- Entre certaines scènes, par exemple à la fin de « Mort » et « Attente », intervient un personnage récurrent, « Celui ou Celle qui chante ». Ce personnage énigmatique crée un lien entre les tableaux.
Le dispositif bifrontal
- Le dispositif scénique conçu par Pommerat et son scénographe Éric Soyer est antérieur à l’écriture des scènes elles-mêmes : le public est réparti en deux gradins qui se font face, de part et d’autre d’un long couloir noir d’une trentaine de mètres, dans lequel les personnages surgissent puis disparaissent, chaque scène émergeant de l’obscurité avant d’y retourner.
- Cette scénographie crée des variations constantes de distance entre les personnages et avec les spectateurs : rapprochement et éloignement qui accompagnent et amplifient les mouvements d’union et de rupture mis en scène.
Un langage oral, elliptique, syntaxiquement heurté
- Le dialogue de Pommerat est caractérisé par la parole réellement parlée plutôt qu’une langue littéraire, ce qui est mis en évidence par des phénomènes comme les hésitations, répétitions, phrases inachevées ou reprises, silences marqués par des indications de jeu (« un temps »). Un tel langage vise à traduire la difficulté des personnages à formuler ce qu’ils ressentent.
- Le caractère contemporain de la langue permet aussi aux acteurs de parler le texte plutôt que le déclamer, et ainsi de construire une plus grande proximité avec le spectateur/lecteur.
Des résonances littéraires et cinématographiques multiples
- Pommerat revendique de nombreuses influences :
- La structure de la pièce reprend celle de La Ronde d’Arthur Schnitzler.
- La scène « Mort » s’inspire de la nouvelle Rien qu’un rêve d’Arthur Schnitzler, qui a également inspiré Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick.
- « Divorce » est inspiré par Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman.
- « Attente » fait écho au film In the Mood for Love de Wong Kar-wai.
Tu étudies La Réunification des deux Corées ? Regarde aussi :
- Les Fausses confidences, Marivaux
- On ne badine pas avec l’amour, Musset
- Pour un oui ou pour un non, Sarraute
- L’école des femmes, Molière
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