Mémoires d’Hadrien, incipit : explication linéaire

mémoires d'hadrien incipitVoici une lecture linéaire de l’incipit de Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar (1951).

L’extrait étudié est le premier paragraphe, du début du roman (« Mon cher Marc ») à « et j’ai soixante ans ».

Mémoires d’Hadrien, incipit, introduction

Marguerite Yourcenar publie Mémoires d’Hadrien en 1951, soit 6 ans seulement après le cataclysme de la deuxième guerre mondiale, la révélation de la Shoah et l’explosion des bombes atomiques à Hiroshima et Nagazaki en 1945.

Cette crise de conscience européenne conduit Marguerite Yourcenar à revisiter les racines de l’Europe à travers le personnage de l’empereur Hadrien qui, à l’article de la mort, opère un retour sur sa vie.

(Voir mon résumé et analyse de Mémoires d’Hadrien)

Problématique :

En quoi cet incipit de Mémoires d’Hadrien prépare-t-il le lecteur à un texte pluriel et aux thèmes principaux du roman ?

Annonce de plan linéaire :

L’incipit de Mémoires d’Hadrien s’inscrit dans un roman épistolaire mais on comprend très vite que Marguerite Yourcenar ne veut pas se laisser enfermer dans un genre prédéfini (I).

Elle choisit un genre littéraire qui lui permet d’explorer dès les premières phrases les thèmes clés de l’œuvre : la réflexion sur le pouvoir (II) et sur la mort (III).

I – Le genre littéraire : un texte pluriel

(De « Mon cher Marc » à « pour les premières heures de la matinée »)

A – Un roman épistolaire ?

Le roman commence sur une forme épistolaire (= forme de la lettre) comme le montre la formule d’appel « Mon cher Marc » et le contexte d’écriture (« ce matin »).

Il s’agit donc d’un échange épistolaire entre l’empereur Hadrien et le jeune Marc-Aurèle, futur Empereur ( de 161 à 180).

Néanmoins, Marguerite Yourcenar ne se laisse pas enfermer dans ce modèle dans la suite du roman.

On observe d’ailleurs qu’elle donne une tonalité contemporaine à cet échange en employant une formulation moderne, « Mon cher Marc » , alors qu’une formule d’appel en latin aurait dû être « Hadrien salue son cher Marc Aurèle ».

Par cette adresse moderne à Marc-Aurèle, Yourcenar semble souligner que son récit est un roman épistolaire fictif.

B – Un roman autobiographique ?

Le narrateur, l’empereur Hadrien, amorce une narration de nature autobiographique comme le montre le passé composé « Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène ».

Les compléments circonstanciels de temps et de lieu (« qui vient de rentrer à la Villa après un assez long voyage en Asie ») placent le récit sous le signe de la circonstance et de la précision factuelle.

Cette narration autobiographique crée une complicité entre Hadrien et Marc-Aurèle, mais aussi une complicité avec le lecteur à qui sont livrées des anecdotes intimes.

C – Un roman historique ?

Les nombreuses références historiques rapprochent également ce récit du roman historique.

Hermogène de Smyrne est un médecin fameux du Ier siècle après J.-C.. Sa période d’activité est vraisemblablement légèrement antérieur à la période de maladie de l’Empereur Hadrien (138).

Le champ lexical de la médecine (« examen », « corps », « hydropisie  du cœur », « toussé », « respiré », « mal ») et la maladie évoquée correspond bien à celle qui a emporté l’Empereur Hadrien, signe que l’auteur s’appuie sur des éléments historiques avérés.

Cet incipit de Mémoires d’Hadrien joue donc sur le genre du texte et entraîne le lecteur dans un roman pluriel constitué d’un jeu de pistes: il commence comme un roman épistolaire, glisse vers un roman autobiographique et semble vouloir rejoindre le roman historique.

II – Une réflexion sur le pouvoir

(De « je me suis couché » à « qui finira par dévorer son maître »)

A – Un empereur dépouillé de sa puissance

(De « je me suis couché » à « s’apprête à mourir d’une hydropisie du coeur »)

La répétition de la première personne du singulier montre la centralité du moi impérial qui correspond bien au culte de l’empereur en fin de règne : « Je me suis couché sur un lit après m’être dépouillé de mon manteau et de ma tunique ».

Le manteau et la tunique sont des symboles du pouvoir romain, mais Hadrien les retire (« après m’être dépouillé de mon manteau et de ma tunique ») : il apparaît ainsi symboliquement dépouillé de sa puissance.

C’est une stratégie paradoxale que de débuter le récit par un empereur romain affaibli comme le suggère le champ lexical de la maladie: « courir », « mourir », « hydropisie », « progrès si rapide du mal ».

Il s’agit pour Marguerite Yourcenar de décontenancer le lecteur. Nous sommes au moment dramatique et impensable de la déchéance d’un empereur romain.

Mais c’est aussi la proximité de la mort qui justifie le projet d’écriture : Hadrien « s’apprête à mourir d’une hydropisie du coeur », il prend donc le temps d’une introspection pour revenir sur les étapes de sa vie.

B – Une introspection face à la mort

(de « Disons seulement que j’ai toussé » à « qui finira par dévorer son maître »)

L’introspection de l’empereur Hadrien est aussi pour Marguerite Yourcenar l’occasion de mettre en scène le rapport universel de l’homme à la mort.

La tournure impersonnelle « Il est difficile » souligne l’effacement d’Hadrien qui cherche à tirer de son expérience un enseignement. Hadrien fait de son expérience un exemple pour le jeune Marc-Aurèle.

La recherche de la vérité est perceptible dans le présent de vérité générale (« ce corps (…) n’est qu’un monstre sournois ») et la vocabulaire abstrait (« l’idée », « mon âme »).

Cette recherche de la vérité se retrouve aussi dans la structure syntaxique de la phrase : « Disons seulement que j’ai toussé, respiré et retenu mon souffle selon les indications d’Hermogène, alarmé malgré lui (…) et prêt à en rejeter (…). Cette phrase sans cesse expansée par des compléments circonstanciels donne l’impression que le narrateur essaie de saisir l’éternité et la vérité dans ce moment de face à face avec la maladie.

C’est aussi la condition d’Empereur qu’Hadrien interroge dans le texte.

Le champ lexical du corps « un monceau d’humeurs », « amalgame »,« lymphe », « sang » ramène l’Empereur à sa condition de mortel voire de machine.

Loin du charisme des Empereurs,  Hadrien s’apprête à mourir sans combattre, sans héroïsme, vaincu par la maladie.

On observe une métaphore filée entre l’armée et le corps humain à travers le champ lexical de la camaraderie pour évoquer l’organisme : « fidèle », « compagnon », « ami », « sûr », « bien servi » – plus loin.

Cette métaphore donne une vision ordonnée de l’homme où l’âme est le général et le corps le fidèle soldat.

La maladie est alors vue comme une mutinerie du corps, un facteur de désordre de l’organisme harmonieux comme le montre le champ lexical de la traîtrise « monstre », « sournois », « dévorer ».

III – Une philosophie stoïcienne

(de « Paix… » à « et j’ai soixante ans »)

Le dernier passage de cet incipit montre qu’Hadrien adopte une approche stoïcienne face à la mort.

 A – La recherche de la paix de l’âme

(de « Paix… » à « je ne lui marchande pas les soins nécessaires »).

La phrase nominale « Paix… » met symboliquement fin à la guerre intérieure pour revenir à une image de paix et de sagesse.

La vie politique de l’empereur Hadrien a été consacrée à la pacification de l’Empire Romain : le substantif « Paix » est son maître mot.

A l’image de la pacification de l’empire, l’empereur ne se laisse pas emporter par la guerre intérieure et la division : il pacifie également son esprit.

La proposition « J’aime mon corps » par sa simplicité syntaxique et son efficace brièveté impose la paix intérieure et fait advenir la sagesse.

B – Les limites de la médecine

(de « Mais je ne compte plus » à « et j’ai soixante ans »)

Hadrien se montre sceptique à l’égard de la médecine.

Certes, il fait un portrait élogieux du médecin comme le montre le champ lexical de la vertu  : « fin », « serviteur », »savant », « sage », « probité » . Hermogène incarne la sagesse grecque à qui Hadrien rend hommage.

Mais Hadrien reste lucide face aux pouvoirs de la médecine.

Les hyperboles « les vertus merveilleuses des plantes », « le dosage exact de sels minéraux » soulignent le scepticisme de l’empereur qui sait que la médecine ne peut pas dépasser les contraintes de la nature.

L’antithèse entre les adjectifs « merveilleux » et « exact » montre les paradoxes de la médecine : tout n’y est pas rationnel.

L’empereur préfère adopter une philosophie stoïcienne : il accepte avec sagesse les contraintes du corps comme le soulignent les négations : « Mais je ne compte plus… », « Mais nul ne peut dépasser les limites prescrites ».

Dans cette phrase, « Mais nul ne peut dépasser les limites prescrites », le pronom indéfini « nul », le présent de vérité générale, et le terme très stoïcien « limites » donne une dimension philosophique à cette lettre.

On se rappelle que la lettre s’adresse à Marc-Aurèle, futur empereur et futur auteur de Pensées pour moi-même, oeuvre stoïcienne. L’Empereur Hadrien, par sa lettre, semble semer les premières graines de la philosophie stoïcienne à venir de Marc-Aurèle.

C – L’acceptation du tragique de la vie

(de « j’aurai pour lot » à « et j’ai soixante ans »)

Fort de cette philosophie stoïcienne, l’empereur Hadrien accepte avec lucidité le tragique de l’existence.

Le substantif « lot »  (« j’aurai pour lot d’être le plus soigné des malades » ) fait référence au fatum et à la force du destin qui conduit les individus.

La forme négative (« ne peut dépasser », « ne me soutiennent plus ») ainsi que les « jambes enflées » qui suggèrent le poids, dessinent le monde clos du tragique auquel fait écho l’expression « je suffoque » .

L’hyperbate (figure de style prolongeant une phrase que l’on pensait terminée) « et j’ai soixante ans » donne une impression de clôture inéluctable, soulignant que les années dictent leur loi à tous les hommes y compris aux empereurs les plus puissants.

Mémoires d’Hadrien, incipit, conclusion

L’incipit de Mémoires d’Hadrien promet au lecteur un texte-kaléidoscope par son genre. En quelques lignes, nous lisons une lettre, un épisode autobiographique, un texte historique, une introspection et un texte philosophique.

Cet incipit permet d’ouvrir sur les grand thèmes du roman de Marguerite Yourcenar : la réflexion sur le pouvoir et le rapport à la mort.

Cette exploration des genres littéraires permet d’explorer l’âme européenne sous tous ces angles, une âme européenne sur lesquels les auteurs s’interrogent après le fracas de la deuxième guerre mondiale comme le fera également Albert Camus dans l’Etranger.

Tu étudies Mémoires d’Hadrien ? Regarde aussi :

Mémoires d’Hadrien, excipit (fin du roman) [lecture linéaire]

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Amélie Vioux

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2 commentaires

  • Bonjour Amélie,

    Je crois qu’il manque la sous-partie B du II, dans la lecture linéaire de Mémoires d’Hadrien, ci-dessus. Merci pour tes efforts. 🙂

    • Bonjour Nacer,
      Merci pour ton message. En fait, il s’agit d’un B et non d’un C dans le II (la deuxième partie ne comporte que deux sous-parties) : je viens de le corriger !

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