Pot-Bouille, Zola, chapitre 8, le mariage de Berthe : analyse

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le mariage au XIXème siècle

Voici une analyse linéaire du mariage de Berthe et Auguste Vabre au chapitre 8 de Pot-Bouille de Zola.

L’extrait étudié va de « Et vous reconnaissez sans doute cette lettre » à « comme pénétrée d’attendrissement. ».

Pot-Bouille, chapitre 8, le mariage de Berthe, Introduction

Dans Pot-Bouille, publié en 1882, Émile Zola s’attache à dépeindre une bourgeoisie obnubilée par l’argent et les apparences en décrivant la vie des habitants d’un immeuble bourgeois de la rue Choiseul à Paris. (Voir la fiche de lecture pour le bac de français de Pot-Bouille)

Une double scène prend place dans ce passage issu du chapitre 8 : d’un côté, la messe de mariage de Berthe et Auguste Vabre est célébrée ; de l’autre, a lieu une confrontation entre Théophile Vabre et Octave Mouret, que Théophile accuse d’entretenir une relation avec sa femme Valérie. En entremêlant les deux scènes, Zola crée un effet comique.

La scène possède ainsi une dimension théâtrale qui rappelle la comédie ou le vaudeville. De plus, en montrant que les personnages, y compris la mariée, sont plus intéressés par la confrontation entre Théophile et Octave que par la célébration du mariage, Zola désacralise l’institution du mariage bourgeois et montre qu’il n’est qu’un contrat vide de sens. Le parallèle entre les deux situations aboutit à prouver que la société bourgeoise est régie par le mensonge et l’hypocrisie.

Extrait analysé (chapitre 8)

— Et vous reconnaissez sans doute cette lettre, continua Théophile, en tendant un papier à Octave.

— Voyons, pas ici ! dit le conseiller tout à fait scandalisé. Vous perdez la raison, mon cher.

Octave ouvrit la lettre. L’émotion avait grandi dans l’assistance. Des chuchotements couraient, on se poussait du coude, on regardait par-dessus les livres de messe ; personne ne faisait plus la moindre attention à la cérémonie. Les deux mariés seuls restaient graves et raides devant le prêtre. Puis, Berthe elle-même tourna la tête, aperçut Théophile qui blêmissait devant Octave ; et, dès lors, elle fut distraite, elle ne cessa de couler des regards luisants du côté de la chapelle de Saint-Joseph.

Cependant, le jeune homme lisait à demi-voix :

— « Mon chat, que de bonheur hier ! À mardi, chapelle des Saint-Anges, dans le confessionnal. »

Le prêtre, après avoir obtenu du mari un « oui » d’homme sérieux qui ne signe rien sans lire, venait de se tourner vers la mariée.

— Vous promettez et jurez de garder à monsieur Auguste Vabre fidélité en toutes choses, comme une fidèle épouse le doit à son époux, selon le commandement de Dieu ?

Mais Berthe, ayant vu la lettre, se passionnant à l’idée des gifles qu’elle espérait, n’écoutait plus, guettait par un coin de son voile. Il y eut un silence embarrassé. Enfin, elle sentit qu’on l’attendait.

— Oui, oui, répondit-elle précipitamment, au petit bonheur.

L’abbé Mauduit, étonné, avait suivi la direction de son regard ; et il devina qu’une scène inusitée se passait dans un des bas-côtés, il fut pris à son tour de singulières distractions. Maintenant, l’histoire avait circulé, tout le monde la connaissait. Les dames, pâles et graves, ne quittaient plus Octave des yeux. Les hommes souriaient d’un air discrètement gaillard. Et, pendant que madame Josserand rassurait madame Duveyrier par de légers haussements d’épaules, seule Valérie semblait s’intéresser au mariage, ne voyant rien autre, comme pénétrée d’attendrissement.

Problématique

Comment la dimension comique de cette double scène particulièrement théâtrale permet-elle de désacraliser l’institution du mariage ?

Annonce de plan linéaire

L’altercation entre Octave et Théophile attire l’attention des assistants (I), puis de la mariée (II) et jusqu’au prêtre lui-même (III).

I – L’altercation entre Octave et Théophile attire l’attention des assistants

De « Et vous reconnaissez sans doute cette lettre » à « Les deux mariés seuls restaient graves et raides devant le prêtre. »

Théophile montre à Octave la lettre qu’il a trouvée dans l’armoire et qu’il considère comme la preuve irréfutable de la culpabilité d’Octave.

Le conseiller, c’est-à-dire Alphonse Duveyrier, son beau-frère, qu’il a forcé à le suivre pour représenter la famille, est « scandalisé » par le fait que Théophile confronte Octave dans ces circonstances.

L’exclamation « Voyons, pas ici ! », la remarque « Vous perdez la raison, mon cher. » et le participe passé intensifié par la locution adverbiale « tout à fait scandalisé » contribuent à faire la satire des bourgeois et de leur hypocrisie. Ils sont moins choqués que des adultères soient commis qu’ils ne sont choqués qu’on fasse une scène en public.

L’altercation entre Théophile et Octave devient un véritable spectacle : le substantif « assistance » qui désigne l’ensemble des personnages assistant à la messe de mariage, se met à désigner aussi, par un double-sens comique, le fait que les paroissiens regardent la dispute entre les deux hommes comme un public regarderait une pièce de théâtre.

Le substantif « émotion » accentue cet effet comique, car il est inadapté à la situation. Au lieu de désigner ce qu’on devrait attendre, c’est-à-dire l’émotion de paroissiens qui seraient émus par la célébration du mariage, il désigne l’excitation de la foule qui assiste à une scène divertissante.

L’accumulation de phrases brèves et l’asyndète (absence de liaison grammaticale entre plusieurs termes ou plusieurs phrases) contribuent à augmenter la tension de la scène.

Le rythme ternaire (« des chuchotements couraient, on se poussait du coude, on regardait par-dessus les livres de messe »), suivi par une quatrième phrase (« personne ne faisait plus la moindre attention à la cérémonie ») qui résume et conclut la description, permettent de créer un tableau vivant. Le pronom indéfini « personne » et le superlatif « la moindre » confèrent à la phrase un caractère catégorique et mettent ainsi en avant l’absurdité de la situation. L’inattention des paroissiens est mise en contraste avec la dignité des deux mariés, « graves et raides ».

II – Puis la mariée elle-même s’intéresse à la scène de dispute

De « Puis, Berthe elle-même tourna la tête » à « Oui, oui, répondit-elle précipitamment, au petit bonheur. »

Cependant, la mariée elle-même se laisse distraire par l’altercation entre les deux hommes. La formule « couler un regard » signifie regarder à la dérobée et l’expression « regards luisants » désigne des regards rendus brillants par l’effet de la curiosité.

L’expression intensive « ne pas cesser de + infinitif » et l’emploi du pluriel « des regards luisants » permettent de traduire l’inattention de Berthe et ainsi de mettre en avant l’absurdité de la situation d’une mariée distraite à son propre mariage par une affaire d’adultère.

La retranscription telle quelle du contenu de la lettre d’amour crée un effet comique, grâce au contraste entre le sérieux et la dignité des circonstances (la célébration d’un mariage) et la sentimentalité exagérée de la lettre d’amour.

Le caractère grotesque de l’hypocoristique (terme qui exprime une intention affectueuse) « mon chat » et de l’exclamation emphatique « que de bonheur hier ! », ainsi que la dimension bouffonne du rendez-vous amoureux dans un confessionnal, un motif sorti tout droit des romans populaires de la plus mauvaise qualité, créent un effet comique. Non seulement la lettre est ridicule et comique en elle-même, mais cet effet comique est encore accentué par le contraste entre les deux scènes (la dispute et le mariage) et par la manière dont elles sont entremêlées. Le narrateur effectue des allers-retours constants entre les deux événements, créant ainsi un effet comique.

Le narrateur, en précisant qu’Auguste a prononcé « un « oui » d’homme sérieux qui ne signe rien sans lire » souligne à quel point l’amour n’a pas de place dans le mariage bourgeois qui n’est qu’un engagement contractuel conclu la plupart du temps en vue d’un gain matériel, monétaire ou social.

La retranscription de la formule rituelle du mariage « Vous promettez et jurez de garder à monsieur Auguste Vabre fidélité en toutes choses, comme une fidèle épouse le doit à son époux, selon le commandement de Dieu ? » crée à la fois un effet naturaliste, faisant du passage une scène vivante et donnant au lecteur l’impression d’entendre les voix des personnages, et un effet comique, en créant un contraste entre la gravité de la formule et la scène de vaudeville qui se joue en même temps.

La formule « se passionnant à l’idée des gifles qu’elle espérait » crée un effet comique : alors que le verbe « se passionner » laisse attendre un intérêt ou une émotion nobles, ici c’est la perspective grotesque d’une paire de gifles qui suscite l’intérêt de Berthe.

La mention des gifles donne à la scène un caractère farcesque, le comique de geste ayant une grande place dans le genre de la farce. De plus, la description de Berthe qui « guettait par un coin de son voile » constitue un détail comique. N’écoutant plus, elle ne répond pas immédiatement lors de l’échange des consentements, puis, comprenant par le silence qui se fait qu’on attend son « oui », elle le donne enfin.

L’épizeuxe (répétition contiguë d’un même terme sans mot de coordination) « oui, oui » traduit l’indifférence de Berthe à son propre mariage qui l’intéresse moins que la dispute entre Octave et Théophile.

L’emploi d’adverbes quasi synonymes « précipitamment, au petit bonheur » crée un effet d’insistance qui met en avant l’insouciance de Berthe et, du même coup, aboutit à désacraliser le mariage, présenté ni comme un rite sacré, ni comme l’union de deux êtres qui s’aiment, mais comme une pure transaction.

III – Enfin, même le prêtre ne peut s’empêcher d’observer la dispute entre les deux hommes

De « L’abbé Mauduit, étonné, avait suivi la direction de son regard » à « ne voyant rien autre, comme pénétrée d’attendrissement. »

Enfin, dans un phénomène de gradation, le prêtre lui-même voit son attention accaparée par l’altercation entre Octave et Théophile. L’expression « scène inusitée » met en avant la dimension théâtrale de la dispute, ainsi que son caractère malséant et hors de propos, tandis que l’expression « singulières distractions » souligne le ridicule de la situation.

La rapidité avec laquelle l’histoire s’est diffusée souligne la curiosité et l’indiscrétion des bourgeois, toujours prompts à s’intéresser à l’existence des autres et à répandre des ragots. Cela participe donc à la satire des bourgeois.

Le narrateur décrit les attitudes des paroissiens, comme s’il décrivait le public d’une pièce de théâtre, en faisant une description généralisante, avec d’un côté « les dames » et de l’autre, « les hommes ». Il traduit ainsi les stéréotypes de son temps sur les femmes et les hommes. « Pâles et graves », les femmes semblent assister à un drame, comme si elles craignaient qu’Octave ne soit frappé ou provoqué en duel. Elles ne « quitt[ent] plus Octave des yeux », étant du côté du jeune amant, en bonnes liseuses de romans sentimentaux.

Quant aux hommes, ils « souri[ent] d’un air discrètement gaillard ». Le narrateur joue sur le double sens de l’adjectif « gaillard », signifiant d’abord « plein de gaîté », mais aussi « plein d’une gaîté provoquée par l’évocation de choses relatives au sexe ». Ainsi, les hommes s’amusent à l’idée que Théophile a été fait cocu par Octave. Le narrateur souligne ainsi la vulgarité des bourgeois et la sentimentalité idiote des bourgeoises.

Enfin, la description culmine dans l’évocation de trois personnages, madame Josserand, madame Duveyrier et Valérie. Valérie, la coupable de l’affaire, est la seule à ne pas regarder l’altercation entre les deux hommes.

Les « légers haussements d’épaule » de madame Josserand constituent à la fois une notation naturaliste qui rend la description plus réaliste et un détail comique qui contribue à construire un portrait satirique des personnages. Enfin, le caractère affecté de l’attitude de Valérie est mis en avant par le verbe « sembler », ainsi que la conjonction « comme ». L’artificialité de la contenance recueillie et innocente qu’elle se donne permet de souligner l’hypocrisie bourgeoise et ainsi, de faire la satire des bourgeois, pour qui seuls l’apparence de l’honnêteté et le respect extérieure des normes sociales importent.

Pot-Bouille, chapitre 8, Conclusion

Ainsi, l’entremêlement des deux scènes, d’un côté le mariage de Berthe et Auguste et de l’autre l’altercation entre Théophile et Octave, a pour première conséquence de créer un effet comique. En outre, elle contribue à la satire des bourgeois, plus curieux de connaître les ragots et les affaires de ménage des autres que de se recueillir comme il conviendrait. Enfin, le parallélisme entre les deux scènes désacralise l’institution du mariage, réduite à un contrat opportuniste, et invite à voir dans l’adultère de Valérie, une annonce proleptique (qui anticipe un événement à venir) de l’adultère de Berthe.

Le jeu de superposition entre le mariage de Berthe et Auguste et l’altercation de Théophile et Octave rappelle un passage très connu de Madame Bovary, la scène des comices agricoles, dans laquelle Flaubert entremêle une scène d’amour entre Emma Bovary et son amant Rodolphe, et une remise de prix agricoles, créant ainsi un effet comique et ridiculisant le dialogue bêtement sentimental des deux amants.

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