remords posthumeVoici une analyse du poème « Remords posthume » issu des Fleurs du mal de Charles Baudelaire.

« Remords posthume », introduction :

« Remords posthume » est un sonnet qui apparaît dans la section «Spleen et Idéal» des Fleurs du mal.

Il appartient au cycle consacré à Jeanne Duval, l’une des maîtresses de Baudelaire, avec laquelle il entretint une relation passionnelle et destructrice.

Ici, Baudelaire renouvelle la tradition poétique du carpe diem en mettant en scène sa bien-aimée au sein d’un tableau macabre et cruel.

Questions possibles à l’oral de français sur « Remords posthume » :

♦ Quelle vision de la femme nous offre ce poème ?
♦ Quel est le rôle de la mort dans « Remords posthume » ?
♦ Commentez le dernier vers. Que peut-on dire de la chute du poème ?
♦ Quelle est la place du poète dans « Remords posthume » ?
♦ En quoi Baudelaire renouvelle-t-il ici la tradition poétique et le thème du carpe diem ?
Commentez la structure et la progression de ce sonnet.

Annonce du plan :

La déception amoureuse du poète (I) donne lieu à une réflexion sur la mort et la fuite du temps (II) qui invite finalement à une double-lecture du poème (III).

I – La déception amoureuse du poète

A – Une adresse directe à la femme aimée

On comprend dès le premier vers que le poème a une destinatrice. Celle-ci est interpellée directement par le poète : « Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse ».

Le tutoiement et l’emploi de l’adjectif possessif « ma » soulignent une intimité entre la femme et poète.

De plus, l’adjectif qualificatif « ténébreuse » laisse supposer que Baudelaire s’adresse plus particulièrement à Jeanne Duval, l’une de ses maîtresses. Elle est généralement caractérisée dans Les Fleurs du Mal par ses origines exotiques, sa chevelure noire et sa cruauté.

L‘intimité amoureuse est également mise en relief par la structure embrassée des rimes dans les quatrains ainsi que par l’érotisme lié à l’énumération des parties du corps de la femme : « ta poitrine », « tes flancs », « ton cœur », « tes pieds » (v. 5 à 8), « ta peau » (v. 14).

B – Des sentiments contradictoires

Les sentiments de Baudelaire à l’égard de la femme aimée apparaissent ambigus et contradictoires.

On observe ainsi des associations parfois antithétiques entre des adjectifs mélioratifs et des termes à connotation péjorative :
« belle ténébreuse » (v. 1);
« peureuse » (v. 5) // « aventureuse » (v. 8);
« charmant nonchaloir » (v. 6);
« courtisane imparfaite » (v. 12).

La polysémie de certains adjectifs traduit la complexité des sentiments du poète.

« Ténébreuse » par exemple, peut évoquer à la fois l’aspect physique (couleur de la peau, des yeux et des cheveux) et l’aspect moral (la noirceur d’âme).

De même, la nonchalance (« nonchaloir », v. 6) peut être vue comme une valeur négative ou positive, puisque le poète la qualifie ici de « charmant[e] ».

A travers cette série de périphrases au double sens, la femme apparaît comme une séductrice inconstante et destructrice.

La déception amoureuse est d’ailleurs soulignée par des sonorités dures, agressives telles que l’assonance en [k] et les allitérations en « r », en « d » et en « t », qui traduisent la dureté et l’amertume du poète : « Lorsque tu dormiras », « ténébreuse », « construit en marbre noir », « lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir/Qu‘un caveau pluvieux et qu‘une fosse creuse » (v. 1 à 4).

Transition : Pour se venger de son amante infidèle, Baudelaire la peint au centre d’un tableau macabre qui donne lieu à une réflexion sur le passage du temps.

II – Une réflexion sur la mort et la fuite du temps

A – Un tableau macabre et fantastique

Le thème de la mort est omniprésent dans « Remords posthume ».

On relève tout d’abord le champ lexical de la mort : « ténébreuse » (v. 1), « marbre noir » (v. 2), « caveau », « fosse creuse » (v. 4), « tombeau » (v. 9-10), « les morts » (v. 13).

La présence de la mort est accentuée par l’allitération en « p », qui pourrait traduire l’écho de la pierre du tombeau : « pour », « pluvieux » (v. 3-4), « Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse/Et tes flancs qu’assouplit » (v. 5-6), « pieds » (v. 8), « comprendra le poète » (v. 10), « imparfaite » (v. 12), « De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts », « ta peau » (v. 13-14).

Mais Baudelaire donne paradoxalement vie à la mort, ce qui confère à ce poème une dimension fantastique.

Ainsi, il la fait agir et parler travers la personnification et la prosopopée (la prosopopée est une figure de style par laquelle l’auteur fait parler fictivement un absent) :
« Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse […] Empêchera ton cœur de battre et de vouloir […] » (v. 5-8);
« Le tombeau, confident de mon rêve infini/(Car le tombeau toujours comprendra le poète)/[…]Te dira :  »Que vous sert, courtisane imparfaite/De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? » » (v. 9-13).

Cette association entre vie et mort est d’ailleurs présente dès le titre : « Remords posthume », oxymore ironique puisque, une fois mort, on ne peut plus éprouver de remords.

Les parallélismes des quatrains confrontent la vie et la mort : « alcôve et manoir » (v. 3) s’opposent ainsi au « caveau pluvieux » et à la « fosse creuse » (v. 4), tandis que la femme « aventureuse » (v. 8) devient « peureuse » (v. 5).

De même, l’euphémisme « tu dormiras » (v. 1) donne l’image sadique d’une enterrée vivante, idée accentuée par l’emploi de verbes d’action : « battre », « vouloir », « courir » (v. 7-8).

B – Le temps et ses ravages

Au thème de la mort est associé celui du passage du temps.

Les marques de la progression du temps sont nombreuses dans le poème : « lorsque » (v. 1,3), « quand » (v. 5), « infini », « toujours » (v. 9-10), « durant », « grandes nuits » (v. 11) et sont accentuées par l’accumulation de propositions subordonnées circonstancielles de temps et l’anaphore « Et lorsque » (v. 3).

L’emploi du futur de l’indicatif met en valeur la fatalité de la mort : « dormiras », « n’auras » (v. 1, 3), « empêchera » (v. 7), « comprendras » (v. 10), « Te dira », « rongera » (v. 12-14).

De plus, le poème est une longue phrase qui se déploie sur 13 vers, semblant mimer l’écoulement du temps mais aussi la permanence du remords.

Les multiples enjambements (v. 3-4, 5-8, 11-13) soulignent la linéarité du temps et accentuent la rapidité de son passage.

Au contraire, le participe présent (« opprimant », v. 5) et la diérèse sur le « i » de « pluv/i/eux » insistent sur la durée et la longueur de l’action.

Ainsi le temps semble accéléré dans la vie et infini dans la mort, impression renforcée par l’image du gouffre et le champ lexical de la profondeur : « Au fond » (v. 2), « caveau », « fosse creuse » (v. 4), « infini » (v. 9).

C – Le renouvellement du carpe diem

Dans « Remords posthume », Baudelaire reprend un motif traditionnel de la poésie classique : le carpe diem (« cueille le jour présent ») qui invite la femme aimée à saisir le moment présent.

On songe par exemple à de nombreux poèmes de la Renaissance comme ceux de Ronsard (« Quand vous serez bien vieille… », « Mignonne allons voir si la rose… »).

Cependant, Baudelaire renouvelle ici la tradition poétique en mêlant des images baroques et fantastiques à son adresse à la femme aimée.

Il insiste ainsi sur la décomposition progressive du corps de la femme. Cette progression est marquée par la gradation des verbes de « dormiras » (v. 1) à « rongera » (v. 14).

Le champ lexical du corps dispersé dans le poème donne également l‘image d’un corps démantelé : « poitrine », « flancs », « cœur », « pieds » (v. 5-8), « peau » (v. 14).

Au-delà de la vanité féminine qu’il évoque avec ironie, Baudelaire invite le lecteur à une méditation universelle sur la mort en reprenant pour le détourner le thème du « carpe diem ».

Transition : La chute inattendue du dernier vers nous invite à une relecture de l’ensemble du poème.

III – Une double-lecture possible du poème

A – La chute du poème

Le poète attire l’attention du lecteur sur le dernier vers, qui constitue la chute du sonnet.

Détaché du reste du poème, ce dernier vers est mis en valeur par un tiret : «  Et le ver rongera ta peau comme un remords » (v. 14).

La rupture de ton et la violence de ce dernier vers créent un effet de surprise et nous incitent à relire le sonnet.

On a pu en effet constater auparavant de nombreuses polysémies, notamment sur l’adjectif « ténébreuse » (v. 1), mais aussi sur « comprendra » (v. 10)  (Le verbe « comprendre » est à double-sens puisqu’il peut se définir à la fois comme « inclure » et comme « saisir le sens ».)

Or ce dernier vers peut être compris de plusieurs façons :

♦  Il constitue une comparaison entre le remords et le ver : le ver ronge le cadavre comme le remords ronge la conscience.
♦ Mais l’homophonie entre « le ver » et le vers poétique nous éclaire sur un second niveau de lecture du poème.

B – Une réflexion sur la poésie

On peut relire « Remords posthume » comme une réflexion sur le rôle du poète et la fonction poétique.

Le statut du poète est en effet évoqué rapidement dans le premier tercet au sein d’une parenthèse : « Le tombeau, confident de mon rêve infini/ (Car le tombeau toujours comprendra le poète) » (v. 13-14).

La parenthèse met visuellement en valeur son contenu et guide notre lecture. Elle fait apparaître un lien intime entre le poète et la mort.

Le poète est si proche de la mort (son « confident » ) qu’il semble posséder le même pouvoir de destruction qu’elle : car n’est-ce pas aussi le vers poétique qui ronge la bien-aimée à travers ce portrait cruel ?

D’ailleurs, à travers la forme difficile et contraignante du sonnet, Baudelaire ne vise-t-il pas à enfermer la femme dans une structure fermée  comme dans un tombeau d’où elle ne pourrait plus s’échapper ?

 Remords posthumes, Baudelaire, conclusion : 

« Remords posthume » est un sonnet original et métaphorique, qui joue sur la polysémie des mots.

Derrière la déception amoureuse se dissimulent à la fois une méditation sur la mort et le passage du temps (qu’on retrouve dans d’autres poèmes comme « L’Horloge » par exemple) et une réflexion sur les fonctions de la poésie.

On peut rapprocher ce poème de « Une charogne » situé également dans la section « Spleen et Idéal » dans lequel Baudelaire extrait la vie et la beauté d’une charogne en décomposition.

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  3 commentaires à “Remords posthume, Baudelaire : analyse”

  1.  

    Salut Amili, je vous remercie énormément pour tous ce que tu as fais pour les étudiants. Vous êtes très généreuse . Mes respects

  2.  

    Vous êtes fantastique Amélie!

  3.  

    Merci beaucoup pour cette lecture analytique complète et détaillée, c’est très utile à quelque jours du bac!

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