Moesta et errabunda, Baudelaire : analyse linéaire

moesta et errabunda baudelaire

Chagall, Au dessus de la ville, 1924

Voici une lecture linéaire du poème « Moesta et errabunda » issu de la section « Spleen et Idéal » des Fleurs du Mal de Baudelaire.

Moesta et errabunda, introduction

Charles Baudelaire, dont l’œuvre est au croisement du romantisme et du symbolisme, est considéré comme l’un des plus grands poètes français.

Le recueil Les Fleurs du Mal, publié en 1857, tient une place importante dans l’histoire de la littérature. Il marque en effet le tournant vers la modernité de par son ancrage urbain et sa noirceur audacieuse.

Dans ce recueil, Baudelaire montre l’âme humaine déchiré entre le Spleen et l’Idéal.

« Spleen et Idéal » est d’ailleurs le titre de la deuxième section du recueil, où se situe « Moesta et errabunda ».

Ce poème est composé de six quintils d’alexandrins aux rimes croisées, où le dernier vers de chaque strophe répète le premier.

Problématique

Comment ce poème oppose-t-il le spleen du poète à un paradis perdu ?

Moesta et errabunda

Dis-moi, ton coeur parfois s’envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l’immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton coeur parfois s’envole-t-il, Agathe ?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
– Est-il vrai que parfois le triste coeur d’Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie,
Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé,
Où dans la volupté pure le coeur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
– Mais le vert paradis des amours enfantines,

L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

Plan linéaire

Dans une première partie (des strophes une à trois), le poète souhaite un départ pour fuir l’horreur du présent.

Dans une deuxième partie, des strophes quatre à cinq, il fait l’éloge d’un paradis perdu.

Enfin, dans la troisième partie, qui correspond à la sixième strophe, Baudelaire interroge la capacité de la poésie à restaurer ce paradis perdu.

I – Un appel au départ pour fuir l’horreur du présent

(Strophes une à trois)

« Moesta et errabunda » s’ouvre sur une adresse lyrique à une femme prénommée « Agathe » (vers 1).

L’impératif à la deuxième personne du singulier (« Dis-moi » ) inscrit la voix du poète dans une solitude à laquelle il espère se soustraire en « s’envolant ».

Le terme « ton coeur » , avec l’adjectif possessif, donne l’impression d’une confession intimiste et amoureuse où le poète implore la présence de l’être aimé.

Mais très vite, le poète oppose la réalité haïe à un ailleurs idéalisé.

Ainsi, les vers 2 et 3 sont structurés autour d’une antithèse entre spleen et idéal.

En effet, la ville (la « cité » ) est associée à un adjectif péjoratif qui exprime le dégoût (« immonde » ) tandis que l' »autre océan » est un monde virginal (« virginité » ) décrit par l’harmonieuse énumération ternaire d’adjectifs mélioratifs : « bleu, clair, profond » (v.4).

La reprise du vers 1 au vers 5 renforce l’appel au départ de Baudelaire et crée une musique envoûtante que l’on retrouve dans l’ensemble du poème.

Dans la deuxième strophe, Baudelaire poursuit une métaphore filée entre la mer et l’ailleurs : « La mer, la vaste mer, console nos labeurs ! » .

Cette mer est personnifiée en figure maternelle : elle « console » le poète et chante une « sublime berceuse » comme le ferait une mère.

Cet ailleurs évoqué par Baudelaire est donc tourné vers l’enfance.

Mais cette nature est ambivalente. Elle est à la fois source d’apaisement (« console » , « berceuse » ) mais elle est également effrayante de par son étendue (« vaste » ) et son chant disharmonique (« rauque » ) qu’elle tient d’un « démon » surnaturel (v.7).

La nature est donc ambigüe, à la fois effrayante et sublime. Elle n’offre pas de consolation absolue au poète.

Baudelaire rompt ainsi avec la tradition romantique en représentant la nature comme une force menaçante avec laquelle le poète ne peut plus fusionner.

La troisième strophe renoue avec l’adresse du vers 1 : « Emporte-moi, Wagon ! enlève-moi, frégate ! » (v.11).

Cependant, l’adresse amoureuse du premier vers laisse place à une adresse au « wagon » et à la « frégate ». La distance se creuse donc entre le poète et Agathe

L’être aimé est remplacé par l’objet comme si l’amour n’avait pas su libérer le poète qui se tourne vers des objets muets.

Le parallélisme de construction et la double exclamation du vers 11 donne une impression d’urgence poignante : « Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate ! » .

Ce sentiment d’urgence est renforcé par la répétition exclamative « Loin ! loin ! » au vers 12. La phrase nominale suggère un besoin d’ailleurs de plus en plus pressant.

L’urgence d’accéder à l’ailleurs est justifiée par la description sordide de l' »ici » aux vers 12 à 14, caractérisé par le champ lexical de la souffrance : « pleurs » , « triste » , « remords » , « crimes » , « douleurs » .

L’ici est un espace désespérant où les hommes se noient dans leur propre tristesse : « ici la boue est faite de nos pleurs ! » (vers 12).

Le spleen serait un désespoir généralisé (« nos pleurs »), fruit de la modernité urbaine, et que le poète tente de fuir.

Puis Baudelaire fait parler Agathe aux vers 14 et 15 :
« Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?
 »

« Agathe » , qui signifie « beau » en grec, symbolise la pureté originelle.

Or cette figure féminine idéale est ici souillée puisqu’elle réclame elle aussi de s’éloigner « des remords, des crimes, des douleurs » dans lesquels son âme a été plongée.

Le fantasme de la femme pure et consolatrice laisse donc place à la femme spleenétique, avilie.

Le rejet de verbe « Dise » aux vers 14 brise le rythme du poème, exprimant cette disharmonie.

Le motif de la dégradation régit donc ce poème.

Agathe n’apparaît désormais plus qu’à la troisième personne (« le triste coeur d’Agathe« ). Elle est devenue une présence absente, ce qui accentue la solitude du poète.

Le vers 15 répète le vers 11, mais en remplaçant l’exclamation par une interrogation : le départ souhaité laisse désormais place au doute : « Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?  »

II – L’évocation d’un paradis perdu et enfantin

(Strophes quatre et cinq)

Le poète s’échappe cependant de l’insupportable réalité en rêvant au « paradis parfumé » (v16).

Mais la tournure exclamative rappelle l’éloignement voire l’inaccessibilité de ce paradis : « Comme vous êtes loin ». Le paradis baudelairien n’existe qu’absent.

L’anaphore en « où » des vers 17 à 19 permet une énumération de compléments circonstanciels de lieu qui décrivent une contrée idyllique : « clair azur » , « amour » , « joie » , « volupté pure » , « coeur » .

Baudelaire évoque un espace de volupté et de plénitude amoureuse, rendu par l’allitération voluptueuse en « ou » : «  sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie » (v.17).

Cette énumération qui court sur trois vers crée un effet d’attente et de suspens qui prépare la chute du vers 20.

En effet, ce paradis est irrémédiablement perdu et inaccessible, ce que souligne le vers 20, dans une exclamation théâtrale et mélancolique : « Comme vous êtes loin, paradis parfumé ! » .

Ainsi, l’éloge du paradis est contaminé par l’idée qu’il n’est plus. Plus l’éloge est intense, et plus la mélancolie l’est aussi.

Dans la cinquième strophe, ce paradis rêvé est dépeint comme un endroit sensuel où s’épanouissent les plaisirs charnels : « les courses » , « les baisers » , « les broc de vins » .

La liberté et la joie spontanée de ce paradis sont illustrées par la fluidité des vers, notamment le vers 22 qui accélère le rythme grâce à l’énumération : « les courses, les chansons, les baisers, les bouquets » .

Ce paradis est un espace généreux comme le suggèrent l’énumération mais aussi l’allitération en « v » et l’assonance en « i » qui font résonner les rires joyeux : « Les violons vibrant derrière les collines, / Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets, / – Mais le vert paradis des amours enfantines / » .

Paradoxalement, alors que ce paradis fait signe vers la sensualité, c’est également un paradis liée à la pureté de l’enfance comme le suggère le champ lexical de la jeunesse : « amours enfantines » , « courses » , « chanson » , « innocent » et l’adjectif « vert » dans « vert paradis » .

Ce paradis enfantin peut renvoyer à l’enfance de chacun mais également à l’enfance de l’humanité qui est fantasmée comme un Paradis d’avant la Chute.

Ce paradis est cependant déjà nié par la conjonction de coordination qui exprime l’opposition : « mais » au vers 21.

III – Le poète doute des pouvoirs de la poésie

(Sixième strophe)

La phrase débutée au vers 21 continue à courir sur la sixième strophe, comme si le poète s’était laissé emporté par cette évocation du paradis perdu.

Mais la chute de cette longue phrase, au vers 26, évoque l’inaccessibilité de ce paradis : « Est-il déjà plus loin que L’Inde et que la Chine ? » .

Au XIXème siècle, l’Inde et la Chine sont des contrées particulièrement lointaines, associées au rêve et à l’exotisme. Baudelaire suggère donc l’impossibilité d’atteindre ce paradis.

Une seconde question rhétorique, des vers 28 à 30, interroge la capacité de la poésie à ranimer ce paradis :

« Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs
Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?
 »

Les « cris plaintifs » et la « voix argentine » évoquent les pouvoirs de la poésie.

Mais la question rhétorique suggère sa propre réponse négative : la poésie est incapable de restaurer le paradis perdu.

La douleur du poète est amplifiée par l’allitération en « r » qui fait entendre un son rauque, comme un râle incapable de restituer la beauté du monde :

« Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs
Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?
 »

Moesta et errabunda, lecture linéaire, conclusion

Dans ce poème, Baudelaire veut fuir le spleen en évoquant un paradis perdu que la poésie ne semble pas à même de restaurer.

Il met en scène la solitude angoissée du poète moderne dans la ville, tourné vers un ailleurs imaginaire et inaccessible.

La magie incantatoire de ce poème, avec la reprise harmonieuse du même vers au premier et dernier vers de chaque strophe, sublime pourtant ce spleen.

Charles Baudelaire a d’ailleurs écrit des poèmes plus sombres, où le spleen prend irrémédiablement le dessus, commepar exemple « Spleen IV » (« Quand le ciel bas et lourd… » ).

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Amélie Vioux

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