Le Soleil, baudelaire : lecture linéaire

« Soleil sur Paris », Albert Marquet

Voici un commentaire linéaire du poème «Le Soleil» issu des Fleurs du Mal (1857) de Baudelaire.

Le soleil, Baudelaire, introduction

Dans Les Fleurs du Mal publié en 1857, Charles Baudelaire révolutionne la poésie.

Il y dépeint la tension intérieure entre le spleen, source de détresse, et l’idéal, mouvement vers une perfection imaginaire. (Voir la fiche de lecture des Fleurs du Mal)

Baudelaire est également le poète de la modernité et de la ville.

Les «Tableaux parisiens», deuxième section du recueil, assimilent ainsi la ville moderne aux vices et à la misère, mais également à la rêverie, et à la possibilité d’une beauté nouvelle.

«Le soleil» est le deuxième poème de cette section. A travers le soleil, Baudelaire évoque les pouvoirs salvateurs de la poésie.

Problématique

Comment le soleil est-il d’abord représenté comme l’inspirateur du poète, avant de représenter les divins pouvoirs guérisseurs de la poésie ?

Texte étudié : Le Soleil

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Eveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

Annonce du plan linéaire

Dans une première partie, correspondant au premier huitain, Baudelaire raconte comme ses vers naissent de ses promenades au soleil.

Puis, dans une deuxième partie, correspondant au deuxième huitain, le poème fait l’éloge du soleil, guérisseur de tous les maux.

Enfin, dans la troisième partie, correspondant au quatrain final, le poète est comparé au soleil, divin guérisseur.

I – Baudelaire raconte comme ses vers naissent de ses promenades au soleil

(Premier huitain)

Le poème s’ouvre sur deux alexandrins dépeignant Paris: «Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures / Les persiennes, abri des secrètes luxures».

La rime «masures / luxures» souligne l’alliance de la misère et du vice dans la ville moderne.

Le verbe «pendre» suggère la langueur et l’ennui dans une ville étouffante.

Paradoxalement, la ville semble vide. Elle est le lieu de secrets gardés.

C’est dans cette atmosphère dépeuplée que s’exerce la puissance du soleil: «Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés /Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés» (v.3-4).

Le soleil est personnifié par l’adjectif «cruel» qui fait de lui une puissance divine qui châtie les humains pour leurs vices comme le suggère la violence du verbe « frappe ».

L’anaphore en «sur» et le rythme binaire du vers 4, composé de deux hémistiches, soulignent que cette punition est universelle car elle s’applique identiquement aux villes et aux campagnes: «sur la ville et sur les champs, sur les toits et sur les blés». Le parallélisme ville/toits et champs/blés renforce cet équilibre.

Le poète apparaît pour la première fois au vers 5, à travers le pronom personnel de la première personne «je».

Il se distingue immédiatement comme un homme singulier car il est le seul en mouvement dans cette atmosphère figée, ce qu’exprime le verbe d’action : «Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime» (v.5).

« La fantasque escrime » est une périphrase désignant l’activité poétique. Elle est d’emblée présentée comme une activité vivante, qui s’exerce en marchant.

La métaphore entre le poète et un joueur d’escrime fait de la poésie une sorte de combat d’épée, une lutte contre le langage et la ville.

L’adjectif «fantasque» suggère que de fascinantes trouvailles naissent de la recherche poétique.

Le participe présent «Flairant» (v.6) animalise le poète, mais de manière méliorative car il est celui dont l’acuité sensorielle permet d’établir des «Correspondances» poétiques.

Des vers 6 à 8, le poète est assimilé au chiffonnier, homme qui récupère les déchets avec son crochet pour revendre ceux qui ont de la valeur: «Flairant», «Trébuchant», «Heurtant». L’énumération ternaire des participes présents restitue la démarche active du chiffonnier.

La métaphore entre le poète et le chiffonnier est filée. Ainsi, le poète flaire non pas les déchets mais «les hasards de la rime», comme si le poète trouvait au sol les mots poétiques.

Les «mots» sont des «pavés» sur lesquels le poète trébuche et, au lieu de heurter des déchets avec son crochet, le poète heurte «des vers».

Poètes et chiffonniers sont tous deux des alchimistes qui cherchent l’or dans la boue en parcourant la ville moderne.

De cette quête surgissent «parfois des vers depuis longtemps rêvés.» (v.8)

La trouvaille poétique est précieuse parce que rare, comme l’expriment les deux adverbes temporels «parfois» et «longtemps.»

Elle surgit brusquement après une longue maturation pendant la marche.

II – Un éloge du soleil, guérisseur de tous les maux

(Deuxième huitain)

La deuxième strophe retourne au sujet premier annoncé par le titre: le soleil.

Ce dernier est personnifié et divinisé par la métaphore «Ce père nourricier» (v.9) qui renvoie au Père de la Trinité chrétienne.

Ses pouvoirs sont salvateurs.

Il guérit ainsi des maladies et de la faiblesse («ennemi des chloroses», v.9), à la manière de l’élixir que rêve l’alchimiste.

Ses pouvoirs ne se limitent pas à protéger de la mort, puisqu’il donne aussi la vie comme l’indique le verbe éveiller «Éveille dans les champs les vers comme les roses» (v.10).

Le rythme équilibré des alexandrins accentue l’impression de vitalité.

Baudelaire place au même niveau «les vers» et «les roses», ce qui crée un contraste surprenant entre la putréfaction (les vers qui mangent les cadavres) et les roses, symbole de la beauté.

Le soleil incarne donc l’alliance de l’horrible et du sublime propre à l’esthétique baudelairienne et au projet des Fleurs du Mal.

Les vers font également songer par homophonie aux vers poétiques, le soleil devenant alors la source de la poésie.

L’alliance antithétique entre la beauté et la laideur est également présente dans la rime riche «chlorose/roses» qui lie deux termes opposés.

L’énumération des pouvoirs solaires se poursuit: «Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel, / Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.» (v.11-12).

Les Soleil est sujet de tous les verbes, ce qui renforce son omnipotence.

Tel un dieu, il guérit des souffrances morales: «Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel». L’évaporation signifie la disparition mais aussi l’élévation, comme dans le poème «Elévation»: le soleil abolit le spleen et porte vers l’idéal («le ciel»).

Le soleil est également doué de vertus sociales : «C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles / Et les rend gais et doux comme des jeunes filles» (v.13-14). L’antithèse «porteurs de béquilles» / «jeunes filles» montre que le soleil transforme la vieillesse en jeunesse, comme l’alchimiste transforme la boue en or.

L’assonance en «i» fait entendre les rires des miséreux qui retrouvent les douceurs de la jeunesse: puisque «C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles / Et les rend gais et doux comme des jeunes filles»

Les pouvoirs du soleil permettent de rajeunir les êtres, mais également de les faire croître comme le souligne le champ lexical de la croissanceEt commande aux moissons de croître et de mûrir /Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir!» (v.15-16).

La polysyndète* (*multiplication de conjonctions de coordination) en «et» insiste sur les pouvoirs de génération du soleil qui semblent sans fin : «Et les rend gais et doux comme des jeunes filles, Et commande aux moissons de croître et de mourir».

L’adjectif «immortel», l’adverbe temporel«toujours», et l’emploi du présent de vérité générale présentent le soleil comme éternel : « Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir ! » .

Le point d’exclamation concluant la strophe exprime l’emportement lyrique du poète qui perçoit dans le soleil une puissance supérieure.

III – Le poète est comparé au soleil

(Quatrain final)

Dans le quatrain final, Baudelaire établit une comparaison entre le soleil et le poète : «ainsi qu’un poète».

Le poète, comme le soleil, «descend dans les villes» et «ennoblit le sort des choses les plus viles» (v.18).

La rime des homophones «villes/viles» assimile l’espace urbain des «Tableaux parisiens» à l’espace du vice et de la misère (v.1-2).

Mais le poète est celui qui, tel un alchimiste, transforme la boue en or comme le souligne l’antithèse «ennoblit» / «viles».

Le poète fusionne les contraires, le beau et le laid, le prestigieux et le misérable.

Comme le soleil, il confère une dignité et une beauté à tout.

Le quatrain poursuit sa dynamique descendante pour suivre le soleil-poète qui s’immisce dans la vie de la ville.

Ce dernier «s’introduit en roi, sans bruit et sans valets, /Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.» (v.19-20)

Le poète est un souverain comme l’indique l’expression «s’introduit en roi», mais c’est un souverain immatériel, spirituel comme l’indiquent les locutions prépositionnelles qui expriment la négation: «sans bruits et sans valets».

Le poète solaire ne se caractérise pas par ses richesses matérielles.
Il est au contraire un justicier, indifférent aux conditions sociales. Il pénètre ainsi dans des espaces antithétiques : les hôpitaux, où meurent les miséreux, et les palais, où vivent les puissants : «Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais».

Le poète est un rayon de soleil, une divine lumière spirituelle qui soulage indifféremment tous les humains.

Le soleil, Baudelaire, conclusion

Nous avons vu comment, dans ce poème, le soleil est d’abord représenté comme l’inspirateur du poète, avant de devenir une métaphore des pouvoirs de la poésie.

«Le soleil» témoigne d’une représentation ambivalente du poète. En effet, le poète est dans la première strophe ce misérable chiffonnier à la recherche de fantastiques trouvailles langagières dans les rues misérables.

Puis, à la dernière strophe, le poète est divinisé, doué des pouvoirs surnaturels, comparé au soleil. Il guérit les maux du corps et de l’esprit, purifie l’espace souillé de la ville.

Le poète solaire est cet alchimiste des mots qui transforme la boue du langage en or poétique.

Ce poème est à mettre en lien avec «Le Vin des Chiffonnier», qui est également l’un des plus anciens du recueil.

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