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Voici une analyse linéaire de la nuit d’amour entre Lancelot et Guenièvre, suite à leurs retrouvailles.
L’extrait étudié va de de « Il trouve Keu endormi dans son lit » (p. 185) à « comme on peut le faire devant un autel » (p. 186) dans l’édition ClassicoLycée de Belin Gallimard.
Les retrouvailles de Lancelot et la reine Guenièvre, introduction
C’est à la fin du XIIe siècle que le poète Chrétien de Troyes écrit Lancelot ou le chevalier à la charrette, roman de chevalerie versifié et rimé en octosyllabes et rimes plates. Ce roman met en scène un héros, Lancelot, excellant par sa bravoure guerrière, sa force épique, mais aussi par sa fidélité amoureuse à la reine Guenièvre.
Commande de la princesse Marie de Champagne, cette œuvre introduit en effet dans l’épopée, traditionnellement masculine et guerrière, le thème féminin et amoureux. L’amour s’y lie étroitement au combat : il devient la raison même de combattre, et le héros ne trouve plus seulement sa gloire dans la bravoure guerrière, mais aussi dans la dévotion à l’amour et à sa dame. (Voir la fiche de lecture sur Lancelot ou le chevalier de la charrette)
Le passage narre les retrouvailles de Lancelot et de la reine Guenièvre et, plus précisément, la nuit d’amour qu’ils passent ensemble. Il s’agit d’une scène d’amour intense, exprimée en termes religieux et mystiques.
Cependant, le conteur s’abstient de raconter l’acte sexuel, se contentant de le souligner implicitement. Ainsi la scène repose-t-elle sur des jeux de non-dit, avec d’une part ce qu’on ne peut pas dire par pudeur (ce qu’on n’a pas le droit de dire), et d’autre part ce qu’on ne peut pas dire car c’est indicible (on n’en a pas la possibilité, il n’y a aucun moyen de le décrire tant c’est intense).
Problématique
Par quels procédés le conteur réussit-il à exprimer, sans la décrire directement, l’intensité du plaisir, de la joie et de la tristesse ressentis par les personnages ?
Annonce de plan linéaire
Après avoir passé la nuit ensemble (I), Lancelot et Guenièvre doivent se séparer au lever du jour, au grand dam du chevalier (II).
I – Lancelot et Guenièvre vivent une nuit d’amour merveilleuse
(De « Il trouve Keu endormi dans son lit » à « Lancelot eut beaucoup de joie et de plaisir toute cette nuit-là. »)
L’intensité de l’amour de Lancelot pour la reine Guenièvre est exprimée par l’utilisation d’un lexique religieux : « Il reste en adoration en s’inclinant devant elle, car c’est le corps saint auquel il croit le plus. »
Le choix du substantif « adoration » est particulièrement frappant, dans la mesure où dans la société médiévale très religieuse, l’acte d’adoration est réservé à Dieu.
Le verbe « croire » rappelle la vertu de foi, une des trois vertus théologales chrétiennes, avec l’espérance et la charité, et qui est la vertu par laquelle les fidèles croient en Dieu et dans toutes les vérités qu’il a révélées.
Le geste de s’incliner évoque à la fois l’hommage dû à quelqu’un qui nous est supérieur, mais aussi le geste effectué devant l’hostie durant la messe.
Enfin, la reine est décrite comme un « corps saint », rappelant les reliques des saints devant lesquelles on s’incline. Le chevalier voue à sa dame une vénération totale, ce qui souligne une tension entre christianisme et courtoisie. En effet, le christianisme n’admet l’adoration que d’une seule divinité : Dieu. Or, dans l’amour courtois, c’est la dame elle-même qui occupe cette place divine : elle devient l’objet d’un véritable culte, jusqu’à supplanter Dieu dans le cœur de l’amant.
Les verbes d’actions indiquent que c’est la reine qui prend Lancelot dans ses bras et l’attire dans son lit : « Alors la reine lui tend les bras, les passe autour de lui, et puis le serre étroitement sur sa poitrine. » Elle a tout pouvoir sur lui, conformément à l’amour courtois, dans lequel le chevalier est totalement dévoué et asservi à sa dame.
En mettant un A majuscule à « Amour » et en le faisant sujet du verbe d’action « dicter » et complément d’agent du participe passé « inspirée » le conteur personnifie ensuite l’amour : « car c’est Amour et son coeur qui lui dictent sa conduite« . Ce n’est plus la reine qui agit, mais Amour, quasi érigée au rang de divinité, qui commande à travers elle, comme le suggère le verbe « dicter ». Ce vocabulaire de l’ordre et de l’obéissance rappelle la logique féodale de la vassalité (le chevalier est soumis à son seigneur) sauf que c’est la reine qui se trouve ici soumise à Amour.
Pour mettre en avant la force de l’amour de Lancelot, le conteur emploie une hyperbole (« cent mille fois plus grand ») et une comparaison radicale : « Amour n’a rien fait avec tous les autres cœurs en comparaison de ce qu’il a fait avec le sien ». Ces figures n’intensifient pas seulement le sentiment : elles instaurent une hiérarchie entre les amants, faisant de Lancelot un cas unique. La formule suivante, « dans les autres cœurs on n’en voit qu’une pauvre image », dévalue les autres amours en simples copies imparfaites, comme si Lancelot seul incarnait la forme accomplie de l’amour, dont Amour aurait fait son élu.
La formulation symétrique « il la tient entre ses bras comme elle le tient entre les siens » exprime l’entente parfaite et la réciprocité entre les deux amants.
Le choix du terme « jeu » constitue un euphémisme qui permet de ne pas décrire directement l’acte sexuel mais de le suggérer implicitement : « ce jeu lui est si doux et si bon » . Il contient aussi des connotations de gaieté et de divertissement qui soulignent la dimension de plaisir de la rencontre entre les deux amants. Enfin, l’anaphore et le rythme ternaire « ce jeu lui est si doux et si bon, ce jeu des baisers, ce jeu des sens » créent un effet d’insistance.
Pour exprimer l’intensité du plaisir des amants, le conteur utilise un enchâssement de propositions subordonnées circonstancielles de conséquences en « si…que… » : « si doux et si bon (…) qu’ils ont connu une joie si merveilleuse qu’on n’en a jamais entendu décrire, jamais connu de semblable ». Le bonheur du chevalier et de la reine est décrit comme absolument unique et supérieur à tout autre. La répétition de « jamais » exclut ce bonheur de toute expérience passée, qu’elle soit rapportée ou vécue : il devient ainsi inédit et incomparable.
Puis le conteur interrompt la narration de la scène d’amour pour faire des remarques méta-littéraires : il invoque le respect des codes littéraires pour justifier l’ellipse de la description de l’acte sexuel, créant ainsi un jeu de connivence avec le lecteur. (« Mais quant à moi je n’en dirai pas davantage, car il est interdit à un conte d’en parler. »)
L’intensité du plaisir des deux amants est traduite par des superlatifs : « C’est parmi les joies les plus prisées et la plus délicieuse, celle précisément pour laquelle le conte garde le silence et le secret. »
Le récit de la scène d’amour est conclu par une formule euphémistique « Lancelot eut beaucoup de joie et de plaisir toute cette nuit-là. »
II – Lancelot et Guenièvre doivent se séparer au lever du jour, au grand dam du chevalier
(De « Mais le jour arriva à son grand regret » à « comme on peut le faire devant un autel »)
Le départ de Lancelot est aussi décrit en termes superlatifs, ainsi qu’avec l’emploi du lexique religieux, de sorte que cette partie semble construite en symétrie avec la partie précédente (celle de la scène d’amour), comme une sorte de diptyque.
En décrivant la souffrance de Lancelot comme celle d’un martyre (« Ce lever fit de lui un vrai martyr » et « il souffrit là un dur martyre »), le conteur crée deux effets : d’une part, il traduit l’intensité de la tristesse de Lancelot en la comparant à ce qui est de l’ordre de la torture et de la mise à mort. D’autre part, en recourant à cette comparaison religieuse, il s’inscrit dans le cadre de l’amour courtois qui considère l’amour du chevalier pour sa dame comme un culte et rapproche le chevalier de la figure du Christ. De plus, la dérivation (emploi, dans un même énoncé, de mots formés sur la même racine) « martyr »/« martyre » crée un effet d’insistance.
L’intensité de la tristesse de Lancelot est aussi exprimée par la description surprenante d’une séparation entre le cœur et le reste du corps : « le corps s’en va mais le cœur reste ». Cette image étonnante permet de traduire la force de la passion de Lancelot. « Il n’a pas la force de l’emmener » personnifie le cœur, qui semble doté d’une volonté propre.
Lancelot laisse derrière lui des traces de sang qui révèlent la transgression qui a eu lieu. Cette image donne aussi au chevalier une dimension christique, sauf qu’ici, le martyr a versé son sang pour la reine, et non pour Dieu.
Le parallélisme « le cœur plein de soupirs et les yeux pleins de larmes » crée un effet d’insistance qui met en avant la tristesse de Lancelot.
La construction symétrique « il franchit avec regret la fenêtre par où il était entré avec tant d’enthousiasme » (verbe de mouvement [franchir/entrer] + complément de manière exprimant une émotion [avec regret/avec enthousiasme]) permet de créer une antithèse entre sa joie passée et sa tristesse présente, et ainsi de mettre en avant la fin de cette nuit unique.
Les parallélismes « ni de l’intérieur, ni de l’extérieur, ni en haut ni en bas » et l’énumération « ôté, tiré ou plié » mettent en avant l’habileté de Lancelot, ainsi que sa force physique et sa capacité à affronter la douleur physique. Cela contribue à faire de lui le type du chevalier parfait.
Le geste final de Lancelot, la génuflexion (« Au moment de s’éloigner, il a fait une génuflexion en direction de la chambre, comme on peut le faire devant un autel. ») est un geste quasi blasphématoire, puisque réservé à Dieu dans la société médiévale chrétienne. Il reflète la conception de l’amour courtois selon laquelle la dame constitue pour le chevalier un objet d’adoration.
De plus, il fait écho au geste qu’il avait fait en arrivant, lorsqu’il s’était incliné devant la reine d’une manière quasi-religieuse. Ainsi, les deux saluts se répondent, dans un effet de rappel et de clôture, l’un ouvrant la scène d’amour et l’autre la refermant.
Les retrouvailles entre Lancelot et la reine, Conclusion
Ainsi, le récit de cette nuit d’amour élève le chevalier Lancelot et la reine Guenièvre au rang d’amants mythiques. Cette scène, qui repose sur des jeux de non-dit, sur le recours aux superlatifs et sur une conception religieuse de la passion amoureuse peut surprendre puisqu’elle repose sur un amour adultère, qui contrevient donc aux règles sociales et religieuses de l’époque. Selon les codes de l’amour courtois ou fin’amor, la femme aimée se montre le plus souvent distante et impitoyable.
Cette scène d’amour rappelle une autre œuvre du XIIe siècle, Tristan et Iseut : comme Lancelot aime Guenièvre, femme du roi Arthur, Tristan aime Iseut, femme du roi Marc. Dans les deux œuvres, l’amour interdit est présenté non pas comme une faute morale, mais comme une force irrésistible qui dépasse les personnages.
On peut aussi se demander si l’inachèvement de ce roman par Chrétien de Troyes ne révèle pas une prise de distance de l’écrivain avec cet amour courtois interdit.
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