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Voici une analyse linéaire de l’épisode du tournoi de Noauz dans Lancelot ou Le chevalier de la charrette de Chrétien de Troyes.
L’extrait étudié va de « Allez donc, mademoiselle, prendre votre palefroi ! » (p. 215) à « ils se sont bien amusés, divertis et moqués ! » (p. 217) dans l’édition ClassicoLycée de Belin Gallimard.
Le tournoi de Noauz, Introduction
C’est à la fin du XIIe siècle que le poète Chrétien de Troyes écrit Lancelot ou le chevalier à la charrette, roman de chevalerie versifié et rimé en octosyllabes et rimes plates. Ce roman met en scène un héros, Lancelot, excellant par sa bravoure guerrière, sa force épique, mais aussi par sa fidélité amoureuse à la reine Guenièvre.
Commande de la princesse Marie de Champagne, cette œuvre introduit en effet dans l’épopée, traditionnellement masculine et guerrière, le thème féminin et amoureux. L’amour s’y lie étroitement au combat : il devient la raison même de combattre, et le héros ne trouve plus seulement sa gloire dans la bravoure guerrière, mais aussi dans la dévotion à l’amour et à sa dame. (Voir la fiche de lecture sur Lancelot ou le chevalier de la charrette)
Cet extrait de Lancelot ou le Chevalier de la charrette correspond à la scène du tournoi de Noauz. Dans ce passage, Lancelot, caché sous une armure vermeille, affronte les autres chevaliers et obéit aux ordres de la reine, qui lui ordonne successivement de perdre tous les combats, puis de les gagner tous.
La scène de tournoi, passage obligé des romans de chevalerie, constitue aussi une illustration de la conception de l’amour courtois, selon laquelle le chevalier doit être totalement soumis aux volontés de sa dame.
La scène repose sur un jeu d’identité masquée ou démasquée, puisque le lecteur et la reine savent qu’il s’agit de Lancelot, mais le reste des spectateurs l’ignore, ainsi que sur le principe du retournement de situation.
Problématique
Comment cette scène de tournoi illustre-t-elle la soumission du chevalier à sa dame typique de l’amour courtois ?
Annonce de plan linéaire
La reine exige d’abord de Lancelot qu’il perde tous ses combats (I), puis qu’il les remporte tous (II).
I – La reine exige d’abord de Lancelot qu’il perde tous ses combats
(De « Allez donc, mademoiselle, prendre votre palefroi ! » à « comme il lui appartenait sans l’ombre d’un doute. »)
La reine, qui a deviné que le chevalier sous l’armure vermeille est Lancelot, ne révèle toujours pas son identité, mais préserve son anonymat en se référant à lui comme « le chevalier d’hier ».
L’insistance et le sentiment d’urgence des ordres de la reine sont exprimés par les impératifs « cherchez-le jusqu’à ce que vous l’ayez trouvé », « ne perdez pas de temps » et « faites bien attention ».
La reprise à l’identique de la formule « ne perdez pas de temps » avec « elle ne perdit pas de temps » signale l’obéissance de la demoiselle.
L’utilisation du déterminant possessif « notre chevalier » crée un effet de connivence avec le lecteur et signale la connaissance partagée par le conteur, la reine et le lecteur : tous trois savent que le chevalier est Lancelot.
La proposition subordonnée conjonctive circonstancielle de cause « puisqu’elle l’ordonnait » traduit le fait que le chevalier n’a besoin d’aucune justification pour obéir : seule l’expression du désir de sa dame importe, même s’il paraît contradictoire.
L’assentiment total de Lancelot à l’ordre de la reine, exprimée par sa réponse « C’est très bien ainsi ! », témoigne de sa soumission aux désirs de sa dame.
L’énumération « valets, sergents et écuyers » crée un effet d’insistance. En outre, il s’agit des rangs les plus bas : Lancelot est moqué par des gens qui lui sont inférieurs dans la hiérarchie sociale, ce qui rend ces moqueries encore plus humiliantes.
En retranscrivant au discours direct les moqueries des spectateurs, le conteur rend la scène plus vivante et rend les moqueries d’autant plus cruelles. « Voyez-moi cette merveille, celle du chevalier aux armes vermeilles ! » constitue une antiphrase (emploi d’une phrase dans un sens contraire à sa véritable signification). La moquerie repose ici sur l’ironie (manière de se moquer de qqn ou de qqch en disant le contraire de ce qu’on veut exprimer). La paronomase merveille/vermeille (quasi-similitude de deux mots de sens différents) accentue l’ironie de la phrase.
La violence des moqueries est accentuée par le choix du substantif « créature », qui peut référer aussi bien à un homme qu’à un animal. De plus, la gradation sous forme de rythme ternaire « aussi vile, aussi méprisable ni tombée aussi bas » avec trois termes quasi-synonymes crée un effet de redondance et d’insistance.
La personnification de la lâcheté, dotée d’une volonté et d’une force de domination (« Lâcheté a tellement d’emprise sur lui qu’il ne peut rien faire contre elle ») contribue à humilier Lancelot.
La reprise des mêmes termes et de la même construction syntaxique « c’était celui à qui elle appartenait toute entière comme il lui appartenait sans l’ombre d’un doute » traduit la réciprocité de l’amour qui unit Lancelot et la reine. Les hyperboles « Toute entière » et « sans l’ombre d’un doute » exprime l’intensité de leur passion, conformément à la conception de l’amour courtois, tout à fait exclusif.
II – Puis la reine demande à Lancelot de gagner tous ses combats
(De « Elle demanda à la jeune fille de repartir bien vite » à « ils se sont bien amusés, divertis et moqués ! »)
Les adverbes et locutions adverbiales « bien vite », « aussitôt », « pas longtemps » mettent en avant la rapidité avec laquelle les diverses événements de la scène se succèdent, ainsi que l’intensité de la passion de Lancelot et de la reine qui n’ont pas la patience d’attendre.
L’obéissance totale de Lancelot à la reine est exprimée par l’emploi des indéfinis « rien » et « tout » et le chiasme « il n’est rien qui me semble pénible à faire du moment que cela lui convient ; car tout ce qui lui plaît contente mon désir » (Lancelot / la reine / la reine / Lancelot) crée un effet d’insistance. Le choix des verbes « convenir » et « plaire » montre que les souhaits de la dame ont force de loi pour le chevalier.
L’empressement de la demoiselle et l’impatience de la reine sont décrites avec précision par le conteur, qui explique que la jeune femme prend le plus court chemin et que la reine se lève pour l’attendre. Cette description détaillée fait de la scène un tableau vivant.
La demoiselle fait à la reine un portrait élogieux de Lancelot dont elle ignore toutefois l’identité réelle. L’emploi du superlatif relatif implicite (tournure qui exprime l’idée d’un superlatif, mais sans employer la forme grammaticale du superlatif comme le plus, la moins, etc.) dans « je n’ai jamais vu un chevalier d’aussi bonne disposition », de la proposition subordonnée conjonctive consécutive introduite par « au point que », de l’indéfini « tous » (« tous vos ordres ») et du complément circonstanciel de manière « sans réserve » contribuent à exprimer la supériorité de Lancelot sur tous les autres chevaliers et la soumission totale de sa personne aux volontés de la reine Guenièvre. Il incarne l’idéal du chevalier courtois.
La demoiselle précise que Lancelot « réserve le même accueil au bon et au mauvais sort ». L’antithèse bon/mauvais souligne que Lancelot ne met pas son honneur dans ses succès au tournoi, mais dans le fait d’obéir à sa dame. Peu lui importe d’être humiliée publiquement, s’il a suivi le souhait de sa dame.
Lancelot doit consentir donc à des épreuves à caractère sacrificiel pour mériter l’amour de sa dame. De la même manière qu’il était monté dans la charrette, ce qui est une humiliation à l’époque médiévale, pour sauver la reine, il accepte d’être moqué par tous si la reine le lui ordonne.
Le participe présent « brûlant d’impatience » traduit de manière imagée l’impatience de Lancelot et son désir de mériter la reine Guenièvre par ses exploits. De même, le complément « sans plus tarder » met en avant l’obéissance totale de Lancelot à la reine.
La narration passe au futur, dans un effet d’annonce proleptique (mention de faits qui se produisent plus tard) : « bientôt il va étonner ceux qui se sont laissé abuser et tromper, et qui ont passé une grande partie du jour et de la nuit à se moquer de lui ». Le retournement de situation est annoncé. L’emploi de la forme pronominale passive « ceux qui se sont laissé abuser et tromper » renverse la honte : ce n’est plus de Lancelot dont on va se moquer mais ceux qui ont été trop naïfs pour ne pas comprendre qu’il s’agissait de lui. Le rappel des moqueries au moyen de la formule insistante « une grande partie du jour et de la nuit » permet de rendre plus frappant le retournement de situation qui va advenir.
La narration semble pénétrer dans l’esprit de Lancelot, comme si le conteur retranscrivait les pensées du chevalier : « Comme ils se sont bien amusés, divertis et moqués ! ». En outre, la tournure exclamative, le rythme ternaire et l’emploi de quasi-synonymes créent un effet d’insistance.
Le tournoi de Noauz, Conclusion
Ainsi, la scène du tournoi de Noauz constitue une épreuve initiatique par laquelle Lancelot mérite l’amour de la reine Guenièvre. En se soumettant totalement aux ordres de la reine, il incarne le type idéal de l’amoureux courtois, qui met son honneur à servir celle qu’il aime, quitte à subir des humiliations apparentes.
Cette conception de l’amour courtois apparaît aussi dans une œuvre comme Le Roman de la Rose, datant du XIIIe siècle, qui met en scène un narrateur entièrement soumis au dieu Amour, qui lui dicte ses commandements sous forme d’un code de conduite rigide. Dans les deux œuvres, souffrir pour sa dame est une preuve de valeur, et non une faiblesse.
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