Prose du transsibérien, Cendrars, incipit : analyse

Voici une lecture linéaire de l’incipit du poème Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France de Blaise Cendrars.

L’extrait étudié est le début du poème, des vers 1 à 23.

Prose du transsibérien, v.1 à 23, introduction

Blaise Cendrars est un poète-voyageur suisse, également reconnu pour ses reportages et ses romans ( comme l’Or en 1925).

Adolescent rêveur et indépendant, il fugue puis voyage abondamment dès sa jeunesse, en Russie notamment. Ses voyages inspirèrent profondément sa création artistique.

Cendrars fit partie des cercles artistiques modernistes parisiens, avec Guillaume Apollinaire et les peintres Delaunay notamment.

Par son pseudonyme, il exprime sa conception de la poésie, dont l’intensité fait du poète un brûlé vif (Blaise/braise), qui sans cesse renaît de ses cendres (Cendrars) tel un phénix.
La prose du transsibérien ou de la petite Jeanne de France est l’œuvre la plus célèbre de Blaise Cendrars.

Dans ce long poème en vers libre publié en 1914, le poète se remémore son voyage en train, de Moscou à la Mongolie, pendant la Révolution russe et la guerre russo-japonaise de 1905.

La fascinante et désespérée Jeanne l’accompagne dans cette traversée épique et mélancolique.

Prose du transsibérien est une œuvre pionnière de la modernité poétique de par l’usage de vers libres saccadés qui s’enchaînent sans liens.

Cette esthétique de la rupture caractérise le futurisme et le simultanéisme du début du XXe siècle.

L’extrait étudié ici ouvre le poème par un autoportrait poétique. Cendrars se dépeint en adolescent ardent, traversé de mystères et d’élans.

Extrait étudié (vers 1 à 23)

En ce temps-là, j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon cœur tour à tour brûlait comme le temple d’Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.

Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare croustillé d’or,
Avec les grandes amandes des cathédrales, toutes blanches
Et l’or mielleux des cloches…
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorod
J’avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi avec des bruissements d’albatros
Et ceci, c’était les dernières réminiscences du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.

Problématique

Comment cet incipit poétique justifie-t-il le voyage par une ardente curiosité ?

I – Autoportrait du poète en adolescent ardent et voyageur

(Première strophe : v.1 à 11)

Le poème s’ouvre sur une remémoration mélancolique.

La locution prépositionnelle « En ce temps-là » et l’emploi d’un imparfait de narration établissent un écart temporel entre le présent du poète, et le passé qu’il évoque : « En ce temps-là j’étais en mon adolescence » .

La tournure poétique « j’étais en mon adolescence » (au lieu de « J’étais adolescent » ) désigne l’adolescence comme un pays que l’on traverse. Le poète voyage dans sa mémoire comme il voyage dans l’espace.

On note que ce premier vers contient douze syllabes : c’est un alexandrin, vers poétique traditionnel.

Mais cet alexandrin est modernisé de par son absence de ponctuation. Dès le premier vers, Blaise Cendrars réalise donc la synthèse entre la tradition et la modernité poétique.

Le deuxième vers surprend par sa longueur (18 syllabes) : « J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance » .

Ce long vers ample restitue le désir de l’adolescent de s’éloigner de son enfance.

La rime adolescence / enfance, loin de rapprocher les deux termes, confronte le poète à l’enfance passive qu’il laisse derrière lui.

Les « seize ans » du poète font songer à Rimbaud, jeune poète fugueur qui évoque aussi l’adolescence, dans le poème « Roman » par exemple : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans » .

Le troisième vers crée un contraste numérique hyperbolique : seize ans/seize mille kilomètres. Cette distance impressionnante – 16 000 lieues – souligne l’énergie investie par l’adolescent pour s’éloigner de son enfance.

Son audace et son indépendance sont renforcées par l’antanaclase* (*répétition d’un mot en lui donnant une signification différente) « lieu » qui communique la fougue impatiente de l’adolescent qui semble avancer à pas de géant : « à 16 000 lieues du lieu de mon enfance » .

Cendrars fait ensuite référence à ses voyages en Russie : « j’étais à Moscou » .

Il nous emporte dans ce qui semble être un récit de voyage autobiographique.

L’apposition « la ville des… » est une périphrase typique de la littérature de voyage. Ces périphrases mettent en valeur des stéréotypes sur l’exotisme des pays lointains.

Blaise Cendrars fait appel à notre imaginaire avec les « mille et trois clochers » qui font songer aux merveilleuses « mille et une nuits » et les « sept gares« , chiffre hautement symbolique.

Moscou symbolise le rêve et le mystère.

Cependant, le cinquième vers rompt avec cette tonalité merveilleuse en énonçant l’insatisfaction du poète, avec la négation : « Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours ».

Les vers 4 et 5 forment un chiasme, c’est à dire une structure ABBA :
« J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
« 

Ce chiasme suggère l’exploration achevée de Moscou par le poète qui a fait le tour de la ville.

Le sixième vers explique cette insatisfaction : « Car mon adolescence était si ardente et si folle ». Le thème du feu, à travers l’adjectif « ardente« , évoque l’adolescence comme un période brûlante et fougueuse.

Les adjectifs qualificatifs sont renforcés par l’adverbe intensif « si » pour exprimer la fougue de l’adolescence.

Les vers 7 est un long enjambement qui poursuit le vers 6 dans une phrase pleine d’élan : « que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple d’Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou »

L‘ampleur de cette longue phrase restitue l’énergie insatiable de l’adolescent.

Le champ lexical du feu est associé à l’adolescence : « si ardente » , « brûlait » , « Rouge » , « soleil » .

La fougue adolescente recèle en elle son propre danger, celui de se brûler les ailes comme le personnage mythologique Icare qui s’est trop rapproché du soleil.

La thématique du feu renvoie également au pseudonyme Blaise Cendrars qui joue sur la proximité phonique avec les mots braise et cendres.

L’ardeur du poète explique son insatisfaction. Les attentes insatiables de l’adolescent ne peuvent qu’amener à la désillusion.

La comparaison au temple d’Ephèse, temple grec consacré à Artémis et brûlé en 356 avant J.-C. attribue au poète la puissance d’une divinité antique.

Mais Blaise Cendrars prolonge la comparaison avec un lieu contemporain plus prosaïque :  » ou comme la place Rouge de Moscou« . La coordination « ou » qui lie ces deux lieux, est source d’effet comique et montre la soif de l’adolescent de tout connaître. Ces juxtapositions font penser au simultanéisme, mouvement pictural que Blaise Cendrars traduit en littérature.

L’adolescent reste d’ailleurs tourné vers le passé : « Et mes yeux éclairaient des voies anciennes ». Modernité et tradition se conjuguent dans la poésie de Blaise Cendrars.

Le vers 10 apporte un contre-point négatif au portrait de l’adolescent : « Et j’étais déjà si mauvais poète », avec l’adjectif dépréciatif « mauvais » .

Le poète fait apparaître ici une fragilité, une incertitude quant à ses pouvoirs poétiques.

Le vers 11 qui clôt la première strophe ne contient que 11 syllabes, comme un alexandrin amputé : « Que je ne savais pas aller jusqu’au bout« .

Cet alexandrin bancal fait écho à la crainte du poète de ne pas aller au bout de son projet poétique. Il illustre l’incapacité du poète moderne à exprimer la perfection du chant ancien.

Cette première strophe s’achève donc paradoxalement. À l’élan fougueux des premiers vers se substitue la crainte de l’échec.

II – L’insatiable adolescent est amené vers un voyage décisif

(Deuxième strophe : v.12 à 23)

Le début de la deuxième strophe précise le tableau de Moscou : « Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare Croustillé d’or ».

Blaise Cendrars crée des images surprenantes en convoquant l’univers de la pâtisserie pour décrire la ville.

Cette comparaison plaisante rappelle la jeunesse d’un poète vorace.

Son insatiabilité l’amène à se représenter en géant rabelaisien : il ramène une vaste forteresse, le Kremlin, aux dimensions d’une friandise attirante.

Le long vers suivant prolonge l’analogie pâtissière : l’insatiable poète transforme le monde en aliment ingérable.

L’allitération en « an » (grandes/amandes/blanches), invite la bouche à s’ouvrir, comme pour manger.

Le désir de dévorer le Kremlin inscrit également le poète dans l’élan révolutionnaire de 1905. Il montre par là sa sympathie pour la révolution russe de 1905 qui s’éleva contre le régime tsariste.

L’analogie pâtissière se superpose avec l’évocation religieuse au cœur de cette strophe : « des cathédrales toutes blanches » , « cloches » , « Un vieux moine » , « pigeons du Saint-Esprit » , etc. Là encore, Cendrars fait la synthèse de l’ancien et du nouveau, du sacré et du prosaïque.

« La légende de Novgorode » désigne le premier recueil poétique de Cendrars, recueil perdu. Le poète forge donc lui-même sa légende grâce à cette autocitation plaisante.

Cendrars revient sur son appétit insatiable : « J’avais soif ». L’absence de transition et l’effacement de la ponctuation donne l’impression que le poète juxtapose les images. La brièveté de ce vers restitue l’exigeante quête de l’adolescent.

La « soif » de ce vers renvoie à la soif de connaissances comme l’indique le vers suivant : « Et je déchiffrais des caractères cunéiformes », référence possible aux collections mésopotamiennes du Musée Pouchkine.

Le poète se fait ici déchiffreur, explorateur des « voies anciennes ».

Les adverbes « Puis, tout à coup » au vers 19 créent une rupture temporelle et un effet d’attente chez le lecteur.

L’envol des « pigeons du Saint Esprit » constitue une image nouvelle et surprenante qui allie encore une fois le sacré (Saint-Esprit) et le prosaïque (les pigeons).

Puis Blaise Cendrars superpose sur cette image divine celle de ses mains : « Et mes mains s’envolaient aussi » . L’envol des mains pourrait symboliser la sacralité du poème.

Cendrars rend hommage à Baudelaire avec la référence à l’albatros (« avec des bruissements d’albatros » ), oiseau des mers qui symbolise le poète incompris dans Les Fleurs du Mal.

Ces instants intenses correspondent à des instants terminaux pour le poète, comme le souligne la triple répétition de l’adjectif dernier : « dernières reminiscences » , « dernier jour » , « dernier voyage » .

Ce souvenir semble plonger le poète dans un état de tristesse et de nostalgie.

Prose du transsibérien, incipit, conclusion

Dans cet incipit poétique, Cendrars revient sur une expérience adolescente fondatrice : sa traversée de la Sibérie au départ de Moscou.

Le poète fait l’autoportrait de son adolescence, dans des termes à la fois graves et ironiques.

C’est animé par une brûlante curiosité que le poète part.

Cet incipit fait la jonction entre la tradition poétique et la modernité. Il restitue, à travers l’image du train, la vitesse de la jeunesse et de l’élan poétique.

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Qui suis-je ?

Amélie Vioux

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