Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 12, le travail dans les champs de canne : analyse

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Voici une analyse du chapitre 12 de Pluie et vent sur Télumée Miracle.

Télumée, la narratrice, raconte le travail éreintant dans les champs de canne. L’extrait étudié va de “Là, dans le feu du ciel et des piquants » à « voilà où un nègre doit se retrouver, voilà.”

Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 12, introduction

L’intrigue du roman de Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, se déroule en Guadeloupe. Le récit de la vie de l’héroïne, publié en 1972, est l’occasion pour l’autrice de raconter l’Histoire, le paysage et les habitants de cette île. (Voir la fiche de lecture sur Pluie et vent sur Télumée miracle)

Après avoir connu la joyeuse innocence de l’enfance, la domesticité, l’amour fusionnel et la déception amoureuse, la narratrice évoque son travail dans les champs de cannes à sucre. Cette expérience physique éprouvante amène à s’interroger surl’identité noire, la souffrance et la dignité humaine.

Extrait étudié

Là, dans le feu du ciel et des piquants, je transpirais toute l’eau que ma mère avait déposée dans mon corps. Et je compris enfin ce qu’est le nègre : vent et voile à la fois, tambourier et danseur en même temps, feinteur de première, s’efforçant de récolter par pleins paniers cette douceur qui tombe du ciel, par endroits, et la douceur qui ne tombe pas sur lui, il la forge, et c’est au moins ce qu’il possède, s’il n’a rien.

Et voyant cela, j’ai commencé à boire par petites lampées de rhum, et puis par grandes rasades pour aider la sueur à couler, à sortir de mes pores. Et j’ai plié une feuille de tabac, et j’en ai bourré ma pipe, et j’ai commencé à fumer comme si j’étais né avec ça dans mon bec. Et je me disais, c’est là, au milieu des piquants de la canne, c’est là qu’un nègre doit se trouver. Mais le soir, quand je rentrais au morne La Folie, la toile à sac autour du ventre, les mains et le visage fendus, je me sentais envahie d’une tristesse légère, souriante, et je songeais alors qu’à rouler ainsi dans les cannes, je me changerais en bête, et la mère des hommes elle-même ne me reconnaîtrait plus.

Je poussais la porte de ma case, je mangeais un peu de chaud, j’allumais un bout de bougie pour la Reine, et là-dessus, un Notre-Père, j’étais sur ma paillasse à fermer les yeux sur tout cela. Et parfois je ne me déshabillais même pas, tombais comme une pierre. Et le jour se levait, et je reprenais ma route avec la sueur de la veille, les piquants de la veille, et j’arrivais sur la terre de l’usine, et je brandissais mon couteau, et je hachais ma peine comme tout le monde, et quelqu’un se mettait à chanter, et notre peine à tous tombait dans la chanson, et c’était ça, la vie dans les cannes. Et de temps en temps, je m’arrêtais, histoire de remettre les choses en place un peu, dans mon esprit, et je me disais, souriante déjà, rassérénée…il y a un Dieu pour chaque chose, un Dieu pour le bœuf, un Dieu pour le charretier… et puis je répétais à mon corps, tranquillement : voilà où un nègre doit se trouver, voilà.

Problématique

Comment la description de la pénibilité du travail dans les champs de cannes donne-t-elle lieu à une réflexion sur la condition humaine et en particulier, sur la condition des Noirs ?

Plan linéaire

Dans une première partie, nous verrons comment l’épreuve physique extrême du travail dans les champs de cannes à sucre permet à Télumée de découvrir l’identité noire.

Dans une deuxième partie, nous étudierons comment ce travail mène à l’aliénation.

Enfin, nous observerons la conclusion de l’héroïne qui accepte avec lucidité son sort.

I – La découverte de l’identité noire par une épreuve physique douloureuse

De “Là, dans le feu du ciel et des piquants«  » à « voilà où un nègre doit se trouver, voilà.”

Dès la première phrase, la syntaxe met en valeur la souffrance physique du personnage. Les deux compléments circonstanciels de lieu, « Là » puis « dans le feu du ciel et des piquants », sont placés en tête de phrase. Avant même de découvrir l’action, le lecteur est plongé dans un espace hostile, écrasé par la chaleur et les blessures de la canne à sucre. Ce retard du verbe (« je transpirais ») fait ressentir le poids de cet environnement qui accable le corps de Télumée.

La métaphore du feu donne l’impression d’un supplice infernal, où la chaleur intense et les blessures récurrentes sont infligées aux ouvriers agricoles. Alors que le roman donne habituellement le beau rôle aux éléments naturels qui guident la narratrice, le soleil est ici violent et destructeur.

L’hyperbole qui suit “je transpirais toute l’eau que ma mère avait déposée dans mon corps” dévoile une narratrice vidée de sa substance vitale. L’effort produit devient alors surhumain, nécessaire à la survie.

Le passage bascule ensuite de manière étonnante dans une réflexion sur l’identité des Noirs “je compris enfin ce qu’est le nègre”, comme si cette descente aux enfers était nécessaire à la prise de conscience.

Aux Antilles, la canne à sucre a été pendant presque deux siècles cultivée par les esclaves noirs. Après l’abolition de l’esclavage, la production n’a pas cessé et la population noire a continué à travailler en tant qu’ouvriers dans les plantations. Si la période évoquée dans cet extrait se situe au XXᵉ siècle, la mémoire de la colonisation et de la traite négrière persiste dans la douleur soulignée par la narratrice.

On pourrait même lire un euphémisme dans la périphrase “s’efforçant de récolter par pleins paniers cette douceur qui tombe du ciel, par endroits, et la douceur qui ne tombe pas sur lui” qui sert à désigner et décrire l’esclavage. La première occurrence de douceur désigne la canne à sucre tandis que la seconde est synonyme de tendresse. Le complément de lieu “par endroits” s’oppose à “pas sur lui”.

D’autre part,  Télumée donne une définition poétique du nègre, comme si elle lui rendait un hommage. Elle emploie des métaphores complexes, construites sur des oppositions  : “vent et voile”, “tambourier et danseur”. En mouvement, dynamique, créative, l’identité noire se définit aussi par la résistance rusée “feinteur de première”.

La narratrice conclut sa méditation sur la pauvreté matérielle du peuple noir “s’il n’a rien”, mais sa force de résilience incroyable, marquée par l’oxymore forger la douceur. D’un être humilié, le nègre devient un humain méritant d’autant plus son bonheur qu’il est obligé de travailler férocement à l’obtenir.

II – Le travail dans les champs de cannes à sucre comme aliénation 

De “Et voyant cela » à « la vie dans les cannes.”

On peut remarquer que la majorité des phrases jusqu’à la fin du texte commence par la conjonction de coordination “Et”. Cet usage peu conventionnel imite le cycle ininterrompu dans lequel la narratrice s’enferme.

En effet, la première phrase de la deuxième partie met tout de suite en place une relation de cause-conséquence avec le participe présent “voyant”. La violence du travail agricole oblige Télumée à prendre de nouvelles habitudes de vie. Elle consomme du rhum et du tabac pour supporter la douleur.

L’antithèse“petite lampée” et “grandes rasades”, la gradation “une feuille de tabac”, “bourré ma pipe”, “née avec ça dans le bec” pourraient faire penser que la narratrice sombre. Il s’agit pourtant d’un rituel d’endurance  : “aider la sueur à couler.

Elle en vient même à la résignation, l’acceptation totale de la douleur et de sa condition : “c’est là qu’un nègre doit se trouver”. Son discours se nourrit de l’Histoire coloniale dont découle la destinée des Noirs dans les Antilles.

Pendant la période où elle travaille dans les champs de cannes, Télumée vit à Morne-la-Folie. Ce toponyme évoque symboliquement l’égarement de la narratrice. L’oxymore « tristesse légère, souriante » traduit lui aussi cet état paradoxal : Télumée souffre, mais cette souffrance est devenue si habituelle qu’elle semble désormais l’accepter.

Cette existence éprouvante menace peu à peu son humanité. Les détails concrets (« les mains et le visage fendus », « je ne me déshabillais même pas », « avec la sueur de la veille ») montrent un corps usé, privé des gestes les plus élémentaires du soin de soi.

Le rythme ternaire des verbes « je poussais », « je mangeais », « j’allumais » restitue la routine épuisante, réduite à des gestes mécaniques.

En allumant « un bout de bougie pour la reine », Télumée accomplit un geste de recueillement qui pourrait la ramener aux valeurs transmises par sa grand-mère. Pourtant, cette tentative de renouer avec elle s’achève aussitôt par l’expression « fermer les yeux sur tout cela ». Cette formule joue sur un double sens, propre et figuré : Télumée s’endort, épuisée par le travail, mais elle choisit aussi l’aveuglement face à la réalité de son existence.

La répétition de la conjonction de coordination « et » rythme ensuite chacune des actions qui la ramènent chaque jour dans les champs. Cette accumulation mime l’enchaînement ininterrompu des tâches et donne l’impression d’un travail mécanique, auquel Télumée ne peut échapper.

Enfin, l’expression « je hachais ma peine » condense toute la violence de cette condition. Au sens propre, Télumée coupe les cannes à sucre avec son coutelas ; au sens figuré, elle tente de morceler sa souffrance pour parvenir à la supporter. En associant le geste agricole à la douleur morale, Simone Schwarz-Bart montre que le travail finit par envahir toute l’existence de son héroïne.

La description du travail agricole aboutit à un chant collectif : “notre peine à tous tombait dans la chanson”.  La souffrance se transforme en expression poétique, soulignant l’importance de la culture orale et du chant comme moyen de survie et de solidarité dans la communauté.

L’expression “et c’était ça, la vie dans les cannes” qui permet de résumer la situation grâce au pronom démonstratif, donne une valeur de témoignage à cet extrait. Il ne s’agit plus de la seule vie de Télumée, mais bien de celle de tout un peuple.

III – L’acceptation de sa condition

De “Et de temps en temps » à « voilà où un nègre doit se trouver, voilà.”

Le cycle infernal des journées de travail au champ est interrompu par le verbe “je m’arrêtais”. Les pauses de Télumée lui permettent de réfléchir. L’expression : “me remettre les choses en place” annonce une suite positive, un sursaut de lucidité.

Le lecteur s’attend à ce que la narratrice prenne du recul sur cette situation qui l’éprouve physiquement et mentalement. Pourtant, elle fait le choix de la résignation “souriante déjà rassérénée”.

Les paroles consolatrices et rassurantes qu’elle prononce à elle-même s’insèrent dans la narration avec seulement des points de suspension. Ce procédé pour rapporter le discours direct banalise le propos. De plus, la répétition des mêmes mots montre bien qu’elle a besoin de se convaincre.

Lorsque Dieu est évoqué comme régisseur du monde : “il y a un Dieu pour chaque chose”, le lecteur est convaincu par la résignation de son héroïne. La souffrance est intégrée dans un ordre supérieur sur lequel Télumée n’a aucun pouvoir.

La foi lui permet d’accepter son sort. Pourtant, l’énumération des Dieux et de leur attribution s’arrête brusquement, comme si elle ne parvenait pas à prononcer qu’il y a un Dieu pour elle et les ouvriers agricoles.

La mention du charretier pourrait se référer à la fable de La Fontaine Le Chartier embourbé, dont la morale est “Aide-toi et le Ciel t’aidera.”  Cette leçon lui permet d’aller de l’avant et d’intégrer cette injustice comme un moteur pour poursuivre son existence.

La répétition finalevoilà où un nègre doit se trouver” l’enferme dans une destinée collective à laquelle elle est fatalement associée. D’ailleurs, on remarque que Télumée dissocie son esprit de son corps comme pour anesthésier celui qui doit calmer la douleur de l’autre.

Pluie et vent sur Télumée miracle, chapitre 12, le travail dans les champs de cannes à sucre, Conclusion

Ce passage du roman de Simone Schwarz-Bart décrit, à travers la figure de Télumée, la souffrance subie par tout un peuple au travail dans les champs de cannes à sucre.

La description réaliste du travail dans les champs de cannes à sucre souligne la déshumanisation des ouvriers agricoles. Mais grâce à une langue profondément poétique, nourrie par les rythmes, les images et les sonorités du créole, cette scène devient une méditation tragique sur la condition noire et la dignité humaine.

La souffrance physique permet à Télumée de réfléchir sur son identité, dont le chant, la foi et la solidarité permettent de résister à l’aliénation.

L’expérience de Télumée a ici valeur de témoignage et donne une voix aux humiliés et à l’Histoire du peuple antillais. Elle célèbre aussi leur force intérieure grâce à des images puissantes qui rappellent le recueil Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, grand poète de la Négritude.

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